Il est incontestable que les journalistes contribuent à la liberté d’expression et de parole dont nous avons vu que le président ROOSEVELT faisait de celle-ci la première des quatre libertés essentielles (voir notre site, 6 octobre 2025 : « Les quatre libertés essentielles selon F.D. ROOSEVELT : un héritage qui s’estompe et s’efface aujourd’hui ? », https://ideesaisies.deploie.com/les-quatre-liber…-par-louis-saisi/).
Pourtant, il est de notoriété publique que de nombreux journalistes ont été tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023. En juin 2025, plusieurs médias établissaient le nombre de journalistes tués – pour la plupart palestiniens – entre 200 et 225.
Déjà, en 2023, comme nous l’avions évoqué dans notre article précité, le Conseil de l’Europe, dans son document intitulé « Liberté d’expression en 2023 : Rapport sur les tendances de la liberté d’expression dans les États membres du Conseil de l’Europe », soulevait, entre autres, la question de la sécurité des journalistes.
De son côté, Reporters sans frontières (RSF) a déposé quatre plaintes depuis octobre 2023 auprès de la Cour pénale internationale (CPI), dans le cadre de démarches pour rendre justice à plus de 210 journalistes tués, surtout à Gaza, mais aussi au Liban et en Israël [1].
Reporters sans Frontières et l’ONG Avaaz avaient d’ailleurs lancé un appel pressant pour évoquer les journalistes tués par l’armée israélienne dans l’enclave palestinienne et leurs conditions de travail. Plus de 250 médias de 70 pays avaient répondu, le lundi 1er septembre 2025, à cet appel salutaire sous la forme d’un bandeau noir en « une » de leur journal, avec un message en page d’accueil du site internet ou des éditoriaux dénonçant le nombre de journalistes ayant perdu la vie dans la bande de Gaza.
« Au rythme où les journalistes sont tués à Gaza par l’armée israélienne, il n’y aura bientôt plus personne pour vous informer », tel était le message affiché, sur fond noir, en « une » notamment des quotidiens « L’Humanité », en France, « Publico », au Portugal, ou « La Libre » [2] en Belgique. Le média en ligne Mediapart et le site du journal « La Croix » proposèrent un article présentant cette opération.
La campagne du lundi 1er septembre 2025 – à laquelle participèrent aussi « L’Orient-Le Jour » (Liban), The Intercept (média d’investigation américain) ou « Die Tageszeitung » (Allemagne) – intervint une semaine après les frappes israéliennes ayant tué cinq journalistes à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza.
Dans un communiqué, RSF expliqua que « Ces organisations et rédactions dénoncent les crimes perpétrés par l’armée israélienne contre les reporters palestiniens en toute impunité, appellent à leur protection et évacuation d’urgence, et exigent un accès indépendant de la presse internationale dans l’enclave palestinienne ».
Depuis le début de la guerre à Gaza, la presse internationale n’est pas autorisée à travailler librement dans le territoire palestinien. En effet, seuls quelques médias, triés sur le volet, y sont entrés. Mais, vite embarqués avec l’armée israélienne, leurs reportages sont soumis à une stricte censure militaire.
Aujourd’hui, c’est une plainte émanant de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) [3] et du Syndicat National des Journalistes (SNJ) [4] qui a été déposée le 26 novembre 2025. Elle n’a pas été déposée auprès de la CPI mais auprès du Procureur national anti-terroriste à Paris pour entraves à la liberté d’informer et pour crimes de guerre dans les territoires palestiniens (voir leur communiqué commun ci-dessous).
Ces deux organisations considèrent que « Face aux entraves massives au travail des journalistes dans les territoires palestiniens occupés, les déclarations symboliques sont précieuses, mais inefficaces. Il faut agir, et la justice française a un rôle à jouer. »
Sous l’angle judiciaire, la saisine du parquet national antiterroriste (PNAT) s’explique par le fait qu’il est, en France, le parquet exerçant le ministère public des affaires terroristes et des crimes internationaux.
Créé en 2019 et localisé à Paris, il a une compétence nationale.
En effet, le procureur de la République antiterroriste dispose d’une compétence nationale pour les poursuites dans les affaires :
- de crimes contre l’humanité et les crimes et délits de guerre ;
- de terrorisme ;
- de prolifération d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs ;
- de torture au sens de la convention du 10 décembre 1984 ;
- de disparition forcée.
C’est ainsi qu’à la suite d’une plainte concernant la mort de deux enfants français, de 6 et 9 ans, dans un bombardement israélien à Gaza, survenu en octobre 2023, le parquet national antiterroriste a demandé à un juge d’instruction parisien d’enquêter pour « crimes de guerre » dans cette triste affaire de jeunes victimes civiles innocentes [5].
Dans une autre affaire, concernant plus précisément la mort d’un journaliste français en Ukraine, le 30 mai 2022, le PNAT décide d’ouvrir une enquête pour crimes de guerre, à la suite de l’attaque d’un convoi humanitaire qui a notamment causé la mort du journaliste reporter français Frédéric LECLERC-IMHOFF, sur la route de Lyssytchansk dans la région de Severodonetsk (Ukraine), pendant le conflit russo-ukrainien. Le PNAT annonce l’ouverture d’une enquête de flagrance pour crime de guerres confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH).
Encore plus récemment, le 4 octobre 2025 – à la suite de la mort du photojournaliste français Antoni LALLICAN, tué le 3 octobre 2025 dans une attaque de drones dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine, au cours de laquelle un journaliste ukrainien a également été blessé -, le Parquet national antiterroriste (Pnat) a ouvert une enquête pour « crime de guerre » confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH, unité spécialisée de la gendarmerie créée par le décret n°2013-987 du 5 novembre 2013 ) [6] .
Nous remercions le SNJ de nous permettre de reproduire ci-dessous son communiqué.
Louis SAISI
Paris, le 6 décembre 2025
COMMUNIQUE FIJ / SNJ
Liberté d’informer dans les territoires palestiniens : la FIJ [3] et le SNJ [4] saisissent la justice française pour protéger les journalistes
Cette plainte contre X, pour des entraves à la liberté d’informer et pour crimes de guerre, s’appuie sur de nombreux témoignages de journalistes français, recueillis anonymement pour assurer leur sécurité et leur permettre de continuer à travailler.
Au cœur de cette plainte, il y a le verrouillage médiatique de Gaza, enclave qu’aucun journaliste étranger n’a eu le droit de pénétrer librement depuis le 7 octobre 2023 et les attaques terroristes du Hamas. Un blackout inédit dans un conflit armé, associé à une répression impitoyable des journalistes et professionnels des médias palestiniens : 225 meurtres ont été authentifiés par la FIJ.
La capacité d’action des journalistes se réduit également en Israël et en Cisjordanie. Les reporters français sur place décrivent un quotidien fait de refus d’accès, de contrôles, de menaces, de saisie de matériel, parfois d’agressions physiques, de mises en joue avec des armes à feu, d’arrestations, de fouilles et d’interrogatoires, de détentions et d’expulsions arbitraires. Et même de chasse à l’homme.
Cette plainte ne vise pas une personne en particulier. Les entraves documentées par la FIJ et le SNJ sont commises par des unités militaires, de police, des services douaniers, administratifs, mais aussi de particuliers, des colons implantés dans les territoires occupés. L’objectif est évident : empêcher un traitement précis et nuancé des événements, pour mieux imposer un narratif à sens unique.
Dans ce contexte, « les journalistes peinent à être reconnus comme des observateurs, ils sont souvent assimilés à des activistes, voire à des terroristes », dénoncent Vanessa RIPOCHE et Julien FLEURY, secrétaires généraux du SNJ. « Le risque d’être tué est présent, parfois palpable, lorsque vous vous retrouvez poursuivi par une trentaine de colons armés. Ces atteintes aux droits élémentaires des journalistes ne peuvent pas rester impunies. »
Ces faits sont commis dans des territoires occupés, ce qui empêche Israël de faire valoir son immunité d’Etat, et autorise une action de la justice française, dans la mesure où ces atteintes visent des ressortissants français et touchent à leurs libertés fondamentales.
Anthony BELLANGER, secrétaire général de la FIJ a déclaré : « Nous n’acceptons plus que des journalistes français soient empêchés de faire leur travail, menacés, intimidés ou pris pour cibles dans des territoires où le droit international humanitaire s’applique pleinement. Lorsque la liberté de la presse est piétinée et que des crimes de guerre sont commis, la France a le devoir d’agir pour protéger ses ressortissants. Cette plainte marque une étape nécessaire : elle rappelle que personne n’est au-dessus du droit international et que la vérité ne se bâillonne pas.»
Cette plainte est inédite en France, attestent Inès DAVAU et Louise EL YAFI, les avocates de la FIJ et du SNJ : « C’est la première fois qu’une action judiciaire de cette nature, fondée à la fois sur des entraves systématiques à l’exercice de la profession de journaliste et sur des crimes de guerre visant ces professionnels, est engagée devant une juridiction nationale pour protéger des reporters français en zone de conflit. La protection de la liberté de la presse constitue un principe essentiel dans tout État de droit. Elle justifie pleinement la saisine des juridictions françaises lorsqu’un journaliste français est victime d’atteintes à l’exercice de sa mission. »
Bruxelles et Paris
Selon son site, la FIJ :
- Organise une réponse collective afin de soutenir les syndicats de journalistes dans leur lutte pour des salaires équitables, des conditions de travail décentes et la défense de leurs droits du travail.
- Promeut l’action internationale pour défendre la liberté de la presse et la justice sociale par le biais de syndicats de journalistes forts, libres et indépendants.
- Lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans toutes ses structures, politiques et programmes.
- S’oppose à toute forme de discrimination et condamne l’utilisation des médias à des fins de propagande ou pour promouvoir l’intolérance et les conflits.
- Croit en la liberté d’expression politique et culturelle.
Elle n’adhère à aucun point de vue politique, mais promeut l’action collective pour défendre les droits de l’homme, la démocratie et le pluralisme des médias.
[4] Fondé à Paris, en 1918, le Syndicat national des journalistes (SNJ) – antérieurement « Syndicat des journalistes » – est une organisation syndicale professionnelle française syndiquant exclusivement les journalistes professionnels. Le SNJ est membre fondateur de l’Union syndicale Solidaires (anciennement Groupe des Dix) et surtout de la Fédération internationale des journalistes (FIJ).
En 2018, ce syndicat est l’organisation la plus représentative de la profession des journalistes puisque le SNJ a recueilli plus de 52 % des voix lors des élections triennales à la Carte de presse en 2018 et 38,85 % à l’issue de la mesure de représentativité dans la branche des journalistes.
[5] Journal Le Monde avec l’AFP : « Après la mort de deux enfants français à Gaza en 2023, le parquet demande une enquête pour crimes de guerre » (publié le 28 novembre 2025 dans Le Monde). Janna et Abderrahim Abudaher sont morts à l’âge de 6 et 9 ans, dans un bombardement israélien, le 24 octobre 2023. Une plainte pour meurtre et génocide visant Israël avait été déposée par Jacqueline Rivault, la grand-mère maternelle des enfants. La LDH s’est constituée partie civile.
[6] Information diffusée par franceinfo le 7 octobre 2025 sous la plume de Violaine JAUSSENT, sous le titre « Après la mort du photojournaliste français Antoni Lallican en Ukraine, comment le parquet national antiterroriste va-t-il enquêter ? «