
Geneviève CLANCY a été qualifiée comme » une des poétesses les plus radicales et les plus bouleversantes de la poésie française de la seconde moitié du XXe siècle, dans des œuvres où la pensée se conquiert à partir de l’art poétique » (Cf. Les philosophes.fr).
Rendre hommage à Geneviève CLANCY, c’est évoquer sa haute figure quant à son apport original à l’entrelacement, peu habituel à la fin des années 80, de la philosophie et de la poésie qui déjà germait dans son sujet de thèse intitulé « De l’Esthétique de la Violence » (1987) qu’elle entreprit d’aborder et soutint sous la direction de Bernard TEYSSEDRE. Cet entrelacement a été très fortement souligné par l’universitaire de Paris VIII, Bruno CANY, dans la préface du livre éponyme publié chez L’Harmattan en 2018. Cet auteur s’exprimait alors en connaisseur d’une telle dialectique car il s’était déjà livré, en 2009, dans son livre Fossiles de Mémoire (image ci-contre), à une étude approfondie des liens entre poésie et philosophie [1].
Mais Geneviève CLANCY – docteur d’État en philosophie et professeur de philosophie et d’esthétique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne – n’est pas restée confinée dans le savoir universitaire académique du monde hélàs trop clos qu’est celui de l’enseignement supérieur et de la recherche. À l’instar de Jean-Paul SARTRE qui – dans le sillage des philosophes du 18ème siècle, ou, plus tard, des écrivains tels que HUGO et ZOLA, à la fin du 19ème siècle – incarna l’intellectuel engagé, très vite, Geneviève CLANCY a cru devoir mettre son œuvre poético-politique au service des luttes sociales, celles des exclus et des opprimés. C’est ainsi qu’elle s’engagea, avec son frère Philippe TANCELIN [2], dans les mouvements de lutte et de protestation aux côtés des travailleurs Algériens, puis des combattants Palestiniens, qui trouvèrent également leur écho, en France, dans les luttes pour le droit et la dignité des travailleurs immigrés, pour lesquels ils fondèrent, en 1973, le Comité de défense pour la vie et les droits des travailleurs immigrés (CDVDTI) qui remporta un certain nombre de succès sociaux et politiques pour la reconnaissance de leurs droits fondamentaux inhérents à leur qualité et dignité d’hommes et de femmes [3].
C’est sous cet angle qu’Alice BSÉRÉNI a choisi de rendre hommage à cette militante engagée et débordante de générosité qu’était Geneviève CLANCY en racontant le souvenir de leur rencontre et itinéraire partagé qui, en 1990, les conduisit en Syrie et en Jordanie. C’est l’occasion pour la narratrice d’évoquer la place centrale du conflit israélo-palestinien dans les divers conflits qui agitent le Moyen-Orient au cours de cette période de tensions territoriales, ethniques et religieuses suivies d’affrontements et de guerres.
Louis SAISI
Paris, le 26 décembre 2025
Hommage à Geneviève CLANCY [4] à la Halle Saint-Pierre de Montmartre
le 20 octobre 2025
par Alice BSÉRÉNI
Ci-dessous la très solaire Geneviève CLANCY (1937-2005)
Au Cap Corse, à l’automne 1989
Cet hommage fut organisé le 20 octobre 2025 à l’initiative de Philippe TANCELIN [5], son frère, philosophe et poète, animateur de la collection « Poètes des cinq continents » aux éditions l’Harmattan, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition et de la parution dans cette collection des « Inédits », des textes poétiques-politiques et philosophiques qu’il a lui-même préfacés.
Retour sur des souvenirs communs.
Le fond de paysage nimbant en perspective le portrait d’une Geneviève CLANCY radieuse m’a paru immédiatement familier. Et cet après-midi d’hommage a été l’occasion d’un retour fulgurant trente-cinq ans auparavant, lors de l’été 1990 dont je partageais les moments les plus forts avec elle. Sans le savoir, nous prenions le même avion pour Damas, sans le savoir nous nous retrouvions dans le même entresol d’une librairie discrète de Damas, tenue par Djihad SALEH, Palestinien réfugié du camp de Yermouk. Nous nous découvrions des amis communs à Paris, les mêmes recommandations et points de contacts dans la région, dont j’ignorais alors presque tout. Nous arborions chacune la même Palestine en effigie autour du cou. Mona ZAALOUQ, artiste plasticienne égyptienne française d’adoption, active comme moi chez « les Verts » encore naissants, était, sans le savoir, une amie commune.
Saddam HUSSEIN venait d’envahir le Koweït, un coup de tonnerre stupéfiant dans une accalmie enfin advenue après dix ans de guerre avec l’Iran, agitée pourtant par la première Intifada déclenchée, elle, en 1987, et le harcèlement de Saddam à l’ONU pour obtenir réparation. Au Moyen-Orient, c’était du délire ! La région tout entière exultait, on se regroupait sur les toits des maisons autour de télévisions autrefois interdites, à l’affût des nouvelles qui ne filtraient pas de la presse officielle, ou même stationnait en petits groupes dans les rues. Inimaginable ! Nous convenions d’arpenter la région de concert, Geneviève prenait les contacts utiles, planifiait rendez-vous et déplacements, itinéraires et démarches, franchissement des frontières, réservation des moyens de locomotion. C’est ainsi que nous étions introduites au camp de Wahdat à AMMAN, majoritairement occupé par les Palestiniens exilés en Jordanie depuis la Nakba et la guerre de 1967. Le petit roi Abdallah de Jordanie venait de desserrer l’étau qui pesait sur eux après le « septembre noir » de 1970, libéralisant même la presse et la circulation des livres et des journaux. Une première « marche du retour » avait même été autorisée en direction de la Cisjordanie dès le mois de juin 90, jusque sur le pont frontière enjambant le Jourdain, arrêtée par les forces israéliennes.
Nos contacts se montraient prolixes et avenants, sympathisants ou membres du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), dotés d’un sens politique exacerbé qui permettait de comprendre les enjeux d’une situation complexe et inédite, et même explosive. Les peuples arabes de la région se prenaient à relever la tête, dopés par le coup de force de Saddam, las des tracasseries des membres du Conseil de Sécurité de l’ONU qui renâclait à exiger du Koweït la restitution à l’Irak des profits du pétrole pompé dans son sous-sol à la faveur de cette guerre. Un « Petit livre blanc » des efforts de règlement pacifique de ces différends sera édité à l’initiative du Petit roi Abdallah de Jordanie [6]. Si la situation autorisait une telle euphorie en milieu arabe et palestinien en particulier, elle n’était pas sans provoquer une sombre inquiétude sur les perspectives à venir. L’embargo contre l’Irak fera des ravages, les pénuries de nombreuses victimes, notamment des enfants, le bras de fer engagé avec les puissances occidentales membres du Conseil de Sécurité faisaient planer le spectre d’une nouvelle guerre, cette fois bien plus lourde de conséquences que les conflits précédents : trente-huit pays coalisés menaçaient un pays sortant exsangue d’une guerre de presque dix ans, largement encouragée par les puissances occidentales, dont la France en matière d’armement.
Si les Palestiniens des camps ne cachaient pas leur joie, Leïla KHALED que nous avions le privilège de rencontrer se montrait, elle, beaucoup plus circonspecte. Elle alertait déjà sur les sombres perspectives d’un rapport de force inégal, des risques d’une défaite qui compromettrait quasi définitivement le devenir d’un peuple palestinien soumis à un morcellement mortifère, à une colonisation féroce, à un mépris décomplexé, une indifférence meurtrière. Nous étions impressionnées par la lucidité, l’intelligence politique, la vision prémonitoire que les faits confirmeront cruellement. Le FPLP demeurait l’une des dernières forces de contestation, de résistance, de pensée politique digne de ce nom dans la région. J’apportais un message de solidarité des femmes de France [7] à leurs homologues palestiniennes, organisées en coopératives productives depuis l’Intifada, que nous nous efforcions modestement de renflouer. Leila KHALED en était touchée, reconnaissante de chaque geste de solidarité venu de l’Occident. Nous aurons l’occasion par la suite d’assister à un meeting de Georges HABBACHE à Damas, rassemblant une foule fervente de soutien à l’IRAK. Nous étions en outre toutes deux entrainées dans les manifestations de soutien au pays, se rapprochant symboliquement par le désert de la frontière jusqu’au lieu de jonction avec l’armée irakienne qui s’était portée au secours des Palestiniens violentés par l’armée jordanienne en 1970. Les cadres de la manifestation honoraient notre témérité en nous équipant d’un brassard de sécurité au titre de « membre du service d’ordre » : nous n’étions pas peu fières ! Je regardais de tous mes yeux défiler le désert, s’enfiler les éminences rocailleuses desséchées par le soleil, les herbes jaunies, les ronces et les chardons, dubitative sur les chances de survie des troupeaux qui erraient dans un environnement aussi aride.
Nos chemins se sépareraient peu après, j’avais un autre pèlerinage à faire jusqu’à ALEP, la ville de naissance de mon père. Mona décéderait quelques temps après des suites d’une très grave maladie qu’elle déciderait d’affronter seule, jusqu’à sa disparition en solitaire dans la plénitude austère des montagnes pyrénéennes. Les pires prédictions confirmeront une guerre dévastatrice en IRAK, suivie des « accords d’Oslo » laissant définitivement le peuple palestinien aux mains de prédateurs insatiables, colons et autorité israélienne comme palestinienne abusée, associée malgré elle aux dispositifs d’anéantissement des rêves palestiniens. Un nouveau (dés)ordre mondial s’accommodait en outre d’institutions internationales définitivement discréditées, vouées à l’impuissance par les violations systématiques d’Israël, puissance occupante, des trop rares décisions ou recommandations adoptées par le CONSEIL de SÉCURITÉ, organe majeur de l’ONU, se heurtant le plus souvent au veto des Etats-Unis, alliés et soutiens inconditionnels de la voracité expansionniste d’Israël.
Trente-cinq ans après, la guerre qui se poursuit maintenant en Palestine révèle le véritable visage d’une guerre coloniale dont le projet est l’anéantissement pur et simple des conditions d’existence d’un État palestinien, de même qu’elle entérine la négation même d’un peuple palestinien et de son statut de réfugié, par l’intention génocidaire de plus en plus évoquée. Ce qui pose la question ontologique de l’existence de l’Autre, comme nous l’expliquaient si bien les Palestiniens des camps, de l’altérité, de la reconnaissance et de la cohabitation de deux peuples. Mantras et principes que n’ont cessé de proclamer les poètes palestiniens, Mahmoud DARWICH : « Si tu me tues, tu te tues », Elias SANBAR ou Edouard SAÏD, de même que nombre d’artistes, de journalistes, d’intellectuels ou gens du peuple tous soumis aux menaces génocidaires, mais aussi nombre d’amis Juifs progressistes qui déplorent et dénoncent l’instrumentalisation de la Shoah au profit d’une politique prédative qui attise l’antisémitisme dans le monde, ce que nous ne pouvons que déplorer.
Alice BSERENI, octobre – décembre 2025
NOTES
[1] L’hypothèse de départ du professeur Bruno CANY, notamment dans son ouvrage Fossiles de Mémoire -Poésie et philosophie d’Homère à Jacques Roubaud (Editions Hermann, Paris, 2009, 168 pages), est que le poète – l’artiste plus généralement – pense visuellement et que, selon lui, il est temps d’accorder toute notre attention à ce renouvellement, qui prend sa source au milieu du XIXe siècle, afin d’en esquisser la philosophie.
[2] Philippe TANCELIN et Geneviève CLANCY publièrent ensemble L’esthétique de l’ombre (Ed. L’Harmattan, 1989), ouvrage composé de fragments de souvenirs, arrachés aux événements dont ils ont été les témoins et les acteurs … Toute la part de rêve dont ces mêmes témoins ont su nourrir l’histoire à travers les événements … Leur proximité et complicité intellectuelle et politique était telle qu’il y a lieu de rappeler que Philippe TANCELIN soutint lui-même sa thèse sur « Violence et théâtralité », seulement à quelques jours d’intervalle de celle de sa soeur Geneviève, et sous la direction du même Bernard TEYSSEDRE.
[3] Philippe TANCELIN et Geneviève CLANCY en tireront un livre de combat, Les tiers idées. Pour une esthétique de combat (Ed. L’Harmattan, 2019) relatant la vie de ces milliers d’anonymes qui s’expriment dans la rue mais qu’on n’écoute pas. Ils sont en effet interdits de séjour dans la cité des idées, car ils sont les tiers-exclus de la pensée parce qu’ils dérangent. Outre certains droits, les circuits culturels d’expression et de reconnaissance leur sont interdits. Un théâtre militant, théâtre du dehors sur des scènes improvisées, dans des espaces inattendus, leur permet de prendre la parole et ils s’en emparent. Avec le mouvement des Gilets Jaunes, ce livre continue à être d’une brûlante actualité et d’une étonnate authenticité.
[4] Geneviève CLANCY, (1937-2005), philosophe, poétesse, enseignante à l’université Paris I Panthéon – Sorbonne, codirectrice de la collection « Poètes des cinq continents » et initiatrice du CICEP (Centre international de créations d’espaces poétiques) aux éditions l’Harmattan.
[5] Philippe TANCELIN, poète-philosophe, Professeur émérite Université —
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[6] Il sera immédiatement retiré de la vente et interdit de diffusion en France sur décision de Mitterrand. J’en garde un précieux exemplaire.
[7] « Solidarité des femmes de France aux femmes de Palestine », à l’initiative de femmes des Verts, organisées en association pour acheminer aide concrète et finances aux coopératives de femmes en Palestine, suscitées par la première Intifada.