Hommage au professeur Bernard CHARLOT par Philippe TANCELIN et Louis SAISI

Hommage au professeur Bernard CHARLOT

par Philippe TANCELIN et Louis SAISI

Ci-dessous, Bernard CHARLOT

(1944-2025)

Le 3 décembre 2025, Bernard CHARLOT (1944-2025), Professeur Émérite en Sciences de l’éducation de l’Université Paris 8, s’éteignait à ARACAJU – dans le SERGIPE, petit État fédéré situé dans le Nordeste du BRÉSIL, voir la carte de cet État ci-dessous – où il était l’invité (« Professeur-Visitante »), depuis 2003, de l’université fédérale du SERGIPE (UFS) pour continuer à y exercer son enseignement et développer ses travaux de recherche.

Le chercheur et « citoyen de Sergipe »

En effet, comme il a été dit, depuis 2003, il vivait au Brésil (à ARACAJU, dans le Nordeste), avec sa famille brésilienne, où, en même temps que son enseignement et ses recherches, il y donnait des dizaines de conférences publiques et interventions diverses dans des séminaires universitaires, etc.

Outre ses livres traduits du français, il y a écrit et publié, en portugais, plusieurs livres (et de nombreux articles) non traduits ou traduits en français [1].

C’est d’ailleurs de l’un de ses articles écrits en 2019 en portugais – « A questão antropológia na Educação quando o tempo da barbarie esta de volta » (en portugais), publié dans Educ. Rev. Vol 35 n°73 Curitiba jan./fév. 2019 Epub 02-Maio-2019 (Educa rem Revista) – que devait germer l’idée de son dernier maître-ouvrage « Éducation ou barbarie – Pour une anthropo-pédagogie contemporaine », (Ed. Anthropos, Paris, 2020)

En 2022, il reçut de l’Assemblée Législative de l’État de SERGIPE la distinction de « Citoyen de Sergipe ».

L’enseignant et chercheur de Paris 8

Professeur Agrégé de Philosophie (1968), Bernard CHARLOT fut d’abord Professeur Assistant à l’Université de Tunis (1969-1973), puis il entreprit une brillante carrière universitaire en France.

En effet, il commença par être Professeur de Psychopédagogie à l’École Normale du Mans (1974-1987). Ensuite, pourvu du Doctorat d’État ès Lettres et Sciences humaines (Paris X Nanterre, 1985), il fut nommé professeur en sciences de l’éducation à l’université de Paris 8 où il fonda, en 1987, le groupe de recherche ESCOL (« Education, Socialisation et Collectivités locales ») qui avait pour objectif de comprendre les processus de construction des inégalités sociales mais aussi d’analyser les parcours de réussites scolaires atypiques et paradoxales au regard des statistiques. Ses recherches qui se concentrèrent sur le rapport au savoir donnèrent lieu à d’abondantes et marquantes publications [2] et jouèrent ainsi un rôle de premier plan dans la lutte contre les inégalités scolaires en France.

Le nom de Bernard CHARLOT est puissamment associé au développement de la recherche en sciences de l’éducation [3] dont il fut un acteur principal, repoussant sans cesse, de manière inlassable et passionnée, les limites du Savoir au sein de ce champ universitaire fortement et heureusement pluridisciplinaire.

Philippe TANCELIN, poète-philosophe bien apprécié par nos lecteurs internautes, fut son collègue et ami au sein de l’université de Paris 8, où il l’a bien connu et côtoyé.

Cette proximité intellectuelle et affective l’a appelé à témoigner de ce que fut pour lui sa perception de l’engagement personnel de Bernard CHARLOT entièrement voué à l’enseignement et à la recherche, mais avec cette forme d’implication de son intelligence ouverte et généreuse qui lui était si propre. Mais beaucoup plus qu’un témoignage cela le conduit tout naturellement à lui rendre ci-dessous un bel et ardent hommage empreint d’une vibrante émotion poétique.

Nous le remercions bien chaleureusement de nous avoir livré ici son irremplaçable témoignage-hommage.

Suite à son sublime hommage, qu’il nous soit permis d’apporter également le nôtre, plus modeste et circonscrit à notre propre expérience personnelle d’étudiant doctorant ayant eu le rare privilège de travailler sous la direction de Bernard CHARLOT.

Louis SAISI

Paris, le 7 janvier 2026

À Bernard CHARLOT,

par Philippe TANCELIN

Quel sens aurait d’employer l’imparfait, le passé simple ou composé pour te rappeler à nous ? Aucun : d’autant que c’est hors de celle qui prétend t’avoir ravi, qu’en cet instant, nous songeons à toi.

Notre pensée ne se fonde pas sur un souvenir, même le plus tendre mais sur la puissance de ta présence continue en notre réflexion, toutes les fois que la vie nous appelle à la profondeur de l’échange de paroles, d’intelligence sensible avec le sujet humain et l’attention que tu sais y porter pour le meilleur de toute transmission.

C’est ton pas, d’une rare force d’empreinte sur nos chemins, qui résonne en nous et continue d’interroger notre appréhension de l’« e-ducare » : ce conduire hors de tout tracé directif par un tout savoir autoritaire. Mais plus encore, ce qui nous guide, c’est ton soigneux pas à pas d’interrogation jusqu’à l’étonnante découverte que vient toujours à nous l’objet de la connaissance, pourvu que nous soyons disposés à le recevoir et l’accueillir avec bonheur.

Comme le bon jardinier prend soin de la terre pour qu’elle sache comment et pourquoi faire germer la graine, c’est ta disposition à nourrir la curiosité de ton prochain qui dresse aussi haut et aussi loin que nous te rencontrons, toute l’étendue de ton œuvre d’éternel chercheur, questionneur, éveilleur de conscience.

Cher Bernard Charlot, je te connais par cette grâce de qui révèle avec générosité, le lumineux en chacun et le fait apprécier, partager, selon une limpidité de pensée, d’expression qui jamais ne te quitte et que tu portes à travers une parole tenue sans faille et toujours promise à la liberté de l’autre.

Qui te croise dans l’Ouvert de ta pensée, te découvre par les traces de ton œuvre, te reconnaît dans ta vigilance, celui-là ne peut que t’honorer hors de tes cendres. Il prolonge notre marche dans l’étendue de ton être parmi nous.

Philippe TANCELIN,

Poète-philosophe université Paris 8

(Un collègue au long de l’expérience du groupe de recherche « profession banlieue » )

 

Louis SAISI : modeste contribution à l’hommage rendu

au regretté professeur Bernard CHARLOT

 

Vers la fin des années 80, je travaillais alors au Ministère de l’Éducation nationale lorsque Bernard CHARLOT (B.C.) a accepté d’être mon directeur de thèse sur le rapport de l’Ecole au territoire : analyse socio-juridique. L’idée de faire une thèse sur la pratique institutionnelle du Ministère de l’Education nationale avec le territoire de l’Ecole est née, de ma part, d’une volonté de prise de distance et de réflexion par rapport à ma longue implication d’administrateur et de juriste au sein de plusieurs administrations centrales du Ministère de l’Éducation nationale (de 1977 à 1999).

De son côté, B.C. était intéressé, tout d’abord parce que cette recherche entrait dans l’une des thématiques de l’équipe de recherche ESCOL (« Éducation, Socialisation et Collectivités locales ») qu’il avait créée à Paris 8 en 1987. Ensuite, par l’entrée appliquée au sujet – analyse socio-juridique – résultant du croisement du juridique (je suis moi-même juriste-publiciste de formation) avec l’inévitable dimension historico-sociologique (sociologique ici dans le sens de société et non de la discipline « sociologie ») rendant compte de la totalité de l’évolution de l’École. J’ai pu ainsi travailler sous sa remarquable, très précieuse et lumineuse direction quelques années sur cette question qui le passionnait autant que moi (le territoire alors était en pleine mutation en même temps que les objectifs assignés à l’École) [4], et je conserve de cette période le souvenir ému et très fort de nos rencontres et discussions toujours pour moi très formatrices, fécondes et bénéfiques.

C’est dire que c’est avec stupeur et une immense tristesse que j’ai appris la terrible nouvelle de son départ, le 3 décembre 2025, de notre terre pleine de contradictions et de problèmes qu’il savait si bien analyser et notamment ceux concernant l’éducation à laquelle, passionné, il avait voué sa vie et ses recherches à Paris 8 d’abord, puis comme chercheur invité à l’Université fédérale de SERGIPE, au Brésil (Aracaju).

Ceux qui l’ont connu ont perdu, aujourd’hui, un ami précieux et un homme complet, un humaniste généreux, et la communauté scientifique a perdu, quant à elle, un homme de culture et de savoir [5] qui savait allier rigueur et passion dans l’exercice de son métier de chercheur et d’enseignant.

Il a formé ainsi de nombreux étudiants à la recherche [6], tous sensibles, comme moi-même, à ses qualités éminentes de chercheur et de passeur du savoir, mais aussi à sa personnalité attachante à la fois par son puissant rayonnement intellectuel et par la forte empathie qu’il dégageait, étant donné sa disponibilité permanente et son accessibilité bienveillante qu’on souhaiterait rencontrer plus souvent au sein du sérail universitaire.

Tout cela explique combien j’ai été très heureux, pour ma part, d’avoir pu diffuser, bien modestement sur mon site « ideesaisies », le 12 avril 2023, sa conférence l‘Etre humain est une aventure – Pour une anthropo-pédagogie contemporaine, donnée en octobre 2022, à partir de son maître-ouvrage Éducation ou barbarie – Pour une anthropo-pédagogie contemporaine (2020)  https://ideesaisies.deploie.com/letre-humain-est…-bernard-charlot/

Sa conférence et son livre re-posent enfin le problème du devenir de l’éducation de manière disruptive – en renouant avec l’extraordinaire aventure d’homo sapiens – par rapport aux dérives actuelles de notre système éducatif fondamentalement normatif et technicien. Sa réflexion constitue un tournant majeur dans l’histoire de l’éducation quant à la manière de penser une pédagogie contemporaine qui interroge enfin le sens et les finalités de l’éducation.

Lorsqu’on a refermé son ouvrage Éducation ou barbarie – Pour une anthropo-pédagogie contemporaine, nous mesurons combien est immense cette œuvre qui reste totalement à construire. Et nous devrons alors nous appuyer sur ce travail de Bernard CHARLOT, ce qui constitue le plus bel hommage que nous puissions rendre à sa mémoire et à son œuvre magistrale.

Nous nous comporterons alors en dignes héritiers, disciples et témoins de son prodigieux travail universitaire, de sa belle pratique pédagogique et des valeurs de générosité qui les sous-tendaient qu’il nous a, en même temps, chaleureusement léguées.

Louis SAISI

(Auteur de la thèse de doctorat en Sciences de l’Education, sur Le rapport de l’Ecole au territoire : analyse socio-juridique, sous la direction du Professeur Bernard Charlot, soutenue à l’université de Paris 8, en 1998, publiée aux Editions du Septentrion, Presses universitaires de Lille, collection « thèse à la carte », mai 2000, 2 volumes, 1073 pages).

Paris, le 6 décembre 2025

NOTES

[1] Deux articles écrits en portugais par Bernard CHARLOT et publiés au Brésil en 2018 et 2019 :

Bernard CHARLOT : « As figuras do diabo no discurso pedagógico » [1] (en portugais), publié dans Revista Educação em Questão, Natal, v. 56, n. 48, p. 14-31, abr. /jun. 2018 ;

Bernard CHARLOT : « A questão antropológia na Educação quando o tempo da barbarie esta de volta » (en portugais), publié dans Educ. Rev. Vol 35 n°73 Curitiba jan./fév. 2019 Epub 02-Maio-2019 (Educa rem Revista) ; cet article préfigure l’ouvrage Éducation ou barbarie.

Deux articles traduits en Français par Bernard CHARLOT à partir de la version initiale qu’il a écrite en portugais et publiés en 2021 :

Bernard CHARLOT : « Qualité de l’éducation » : la naissance d’un concept ambigu [2] ; en portugais “ Qualidade da educação ” : o nascimento de um conceito ambíguo ; en anglais “ Quality of éducation ” : the birth of an ambiguous concept, publié dans Educar em Revista, Curitiba, v. 37, e81286, 2021 ;

Bernard CHARLOT : « Les Fondements Anthropologiques d’une Théorie du Rapport au Savoir »[3] (en anglais : The Anthropological Foundations of a Theory of the Relationship to Knowledge ; en portugais : Os Fundamentos Antropológicos de uma Teoria da Relação com o Saber) Revista Internacional Educon | ISSN 2675-672 Volume 2, n. 1, e21021001, jan./mar. 2021 https://doi.org/10.47764/e21021001 ; cet article circule beaucoup au Brésil dans sa version initiale écrite en portugais.

Selon Bernard CHARLOT lui-même, en 1997, avait été publié le livre Du Rapport au savoir. Éléments pour une théorie. La théorie elle-même n’était pas venue ensuite, il lui manquait des fondements anthropologiques. Le livre Éducation ou Barbarie, paru en 2020, a proposé de tels fondements. Cet article « Les Fondements Anthropologiques d’une Théorie du Rapport au Savoir », élaboré après la publication de son livre précité et publié en 2021, avait pour objectif d’articuler la théorie du rapport au savoir et les apports anthropologiques du livre récent. Une première partie de cet article propose une synthèse théorique des principes fondamentaux de la théorie du rapport au savoir. Toujours, ce rapport est à la fois singulier et social, il est rapport au monde, aux autres et à soi-même et il présente une dimension épistémique, identitaire et sociale – de sorte que l’éducation est, indissociablement, humanisation, socialisation et singularisation. La seconde partie de l’article expose les fondements anthropologiques de ces principes, en s’appuyant sur la paléoanthropologie et en défendant l’idée que l’humanité n’est pas une essence présente en chaque individu, mais le produit des activités des générations antérieures de Sapiens et des espèces humaines qui l’ont précédé et sa sédimentation dans un monde. L’éducation est le processus par lequel le petit d’homme, hominisé, s’humanise en s’appropriant l’humanité que lui propose le monde. (B.C)

[2] Publications de Bernard CHARLOT ou sous sa direction :

  • La mystification pédagogique : réalités sociales et processus idéologiques dans la théorie de l’éducation, Payot, 1976 ;
  • « Le mythe de la négociation des besoins », Revue GFEN, 1979, Dialogue N° 33, extrait du Bulletin des professeurs d’école normale SGEN-CFDT N° 19 du 16/02/1978 ;
  • L’École en mutation : crise de l’école et mutations sociales, Éditions Payot, 1987 ;
  • Histoire de la formation des ouvriers 1789-1984 avec Madeleine Figeat, Ed. Minerve, novembre 1990, 619 pages ;
  • Faire des mathématiques : le plaisir du sens, avec Rudolf Bkouche et Nicolas Rouche, Ed. Armand Colin, 1991 ;
  • École et savoir dans les banlieues et ailleurs, avec Élisabeth Bautier et Jean-Yves Rochex, Ed. Armand Colin, 1992 (ISBN 2-200-01198-9) ;
  • (Sous la direction de Bernard CHARLOT) : L’école et le territoire : nouveaux espaces, nouveaux enjeux, Paris, Armand Colin, 1994 ;
  • Les sciences de l’éducation, un enjeu, un défi, ESF éditeur, 1995 ;
  • Du rapport au savoir, éléments pour une théorie, Ed. Anthropos, 1997 ;
  • Les jeunes, l’insertion, l’emploi, avec Dominique Glasman, Paris, PUF, 1998 ;
  • EPS interroge le sociologue Bernard CHARLOT (thème « l’échec scolaire »),  EPS N° 273 – SEPTEMBRE-OCTOBRE 1998
  • Le rapport au savoir en milieu populaire. Une recherche dans les lycées professionnels de banlieue, Ed. Anthropos, 1999 ;
  • « Rapport au savoir, lutte contre les inégalités scolaires et politiques éducatives : comment penser les rapports entre devenir collectif et histoire singulière », in Dialogue, no96-97, 2000, p. 24-30 ;
  • « La problématique du rapport au savoir », in Ahmed Chabchoub (dir), Rapports aux savoirs et apprentissage des sciences, Tunis, ATRD, 2000 ;
  • (Sous la direction de Bernard CHARLOT) : Les jeunes et le savoir : perspectives internationales, Ed. Anthropos, 2001
  • « La notion de rapport au savoir : points d’ancrage théorique et fondements anthropologiques », in Geneviève Therriault, Dorothée Baillet, Marie-France Carnus, Valérie Vincent (dir.), Les jeunes et le savoir, Ed. Anthropos, 2001, p. 5-24 ;
  • « Éducation ou Barbarie. Pour une Anthropologie-Pédagogie Contemporaine », Bernard Charlot, Economica, Anthropos. 2020, (ISBN978-2-7178-7105-0).
  • Bernard CHARLOT et Étienne BUTZBACH : « La place des valeurs dans la fabrique des politiques d’éducation », Administration et Education, 2024/4, N° 184, Pages 13 à 19.

[3] Bernard CHARLOT a été Président de l’Association française des enseignants et chercheurs en éducation (1990-1996) et consultant auprès de l’UNESCO-Brésil. Il a présidé la Commission de réflexion sur les sciences de l’éducation (CORESE) qui, en novembre 1993, a remis le rapport de cette Commission au Ministre de l’Enseignement supérieur. De ce rapport, il en tira l’ouvrage Les sciences de l’éducation : un enjeu, un défi (Ed. ESF, 1995, 248 pages). Il fut membre fondateur du Comité international du Forum mondial sur l’éducation de Porto Alegre et membre fondateur de l’Académie d’Éducation de Sergipe.  

[4] Voir l’ouvrage de Bernard CHARLOT : L’École en mutation : crise de l’école et mutations sociales, Éditions Payot, 1987. 

[5] Bernard CHARLOT a écrit 15 livres, dirigé et coordonné 7 autres, publié plus de 60 chapitres dans d’autres ouvrages, ainsi que des dizaines d’articles ou rapports de recherche. Ses livres et articles ont été publiés ou traduits dans 18 pays. Son thème de recherche principal était la question du rapport au savoir et, ces dernières années, la question Éducation ou Barbarie (titre de son dernier livre publié en français et en portugais en 2020).

[6] Bernard CHARLOT a dirigé des dizaines de diplômes de maîtrise, de master et de doctorat (en France, au Brésil et en Argentine) et plusieurs recherches postdoctorales (en France et au Brésil).

 

 

 

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