Le système français – qui se caractérise par une forme d’État-Nation, jusqu’alors réceptif, depuis la Libération, à un mode de fonctionnement interventionniste, avec parfois même des séquences d’inspiration keynésienne – est de plus en plus pénétré et contenu par la doxa libérale d’une Union européenne devenue omniprésente depuis Maastricht (1992) dans la réduction de la sphère du secteur public et la remise en cause de la socialisation du droit amorcée au début du 20ème siècle sous la poussée de l’école du service public incarnée notamment par le doyen Léon DUGUIT [1].
Mais notre propre forme d’Etat – née d’un processus historique démocratique initié par Jean-Jacques ROUSSEAU et codifié en 1789/1792, puis qui s’est développé et conforté avec l’ancrage du suffrage universel dans la société française – connaît aujourd’hui une triple crise : politique, économique et sociale laissant, dans ses errements actuels, nos concitoyens inquiets et perplexes quant à sa viabilité et pérennité. La crise budgétaire actuelle – venant elle-même après l’attaque générale contre les retraites lancée partout en Europe à travers l’allongement de l’âge légal du départ en retraite – n’en est que l’épiphénomène masquant l’essentiel.
C’est dire que la crise est totale et profonde. Pourtant, les adeptes d’une lecture conformiste et minimisante de cette crise profonde de notre système politico-économico-social nous présentent cette séquence comme une simple parenthèse contingente faisant du budget de l’Etat et de la Sécurité sociale des exercices annuels purement techniques et arithmétiques : après tout, il n’y a qu’à exhorter nos concitoyens à être sobres et raisonnables en leur intimant d’accepter une compression drastique de nos dépenses publiques et de santé pour que tout rentre dans l’ordre après une bonne cure d’austérité… Cela n’a-t-il pas déjà été fait ailleurs, et notamment dans de nombreux États de l’Union européenne ?
D’autres, plus critiques et lucides, y voient une crise plus grave et étendue, à l’instar d’André PRONE, qui, dans une Tribune fraîchement publiée dans L’Humanité, diagnostique, au contraire, une crise du capitalisme.
Docteur ès sciences, diplômé de Polytech Nancy, auteur de nombreux essais, d’ouvrages scientifiques et de recueils de poésie, André PRONE est l’ancien directeur du consortium de recherche franco-thaïlandais « Sols tropicaux et méditerranéens », laboratoire de chimie de l’environnement à l’Université d’Aix-Marseille. Il milite également à l’Institut CGT d’Histoire Sociale et au Mouvement National de Lutte pour l’Environnement, Réseau Homme&Nature.
Il nous a donc paru utile et fécond, pour le nécessaire débat d’idées citoyen dépassant la pensée unique et le champ clos de l’orthodoxie libérale, de reproduire ci-dessous son analyse de la crise du capitalisme permettant une lecture plus distanciée des conflits actuels au niveau politique, et nous l’en remercions ici chaleureusement.
Louis SAISI
Paris, le 20 novembre 2025
Capitalisme en crise : l’heure des résistances
par André PRONE [1], environnementaliste, poète et essayiste.
Tribune publiée le 13 novembre 2025 dans le quotidien « L’HUMANITÉ »
Ci-dessous, André PRONE
Les politiques se succèdent et se ressemblent : baisse des salaires réels et des pensions, services publics sacrifiés, sécurité sociale menacée, environnement piétiné, explosion des inégalités, tandis que le budget militaire flambe. Rien de tout cela n’est un accident. C’est le résultat d’un système arrivé à bout de souffle : le capitalisme ne produit pas pour répondre aux besoins humains mais pour servir une seule obsession : le profit.
Depuis les années 1970 et la fin des Trente Glorieuses, il traverse une crise profonde. Pour maintenir ses marges, il a lancé une offensive contre le travail à une échelle mondiale : privatisations, délocalisations, précarisation, casse des protections sociales. Sous les noms séduisants de « modernisation » ou de « mondialisation », les puissances économiques ont mis les peuples en concurrence et transformé la planète en un gigantesque tableau Excel.
Aujourd’hui, cette fuite en avant prend un nouveau visage : celui de la finance et de la spéculation. Au lieu d’investir dans la production, on fait fortune en échangeant des dettes. L’argent ne sert plus à produire du bien-être : il s’auto-reproduit, créant bulles, crises, pauvreté. Les travailleurs paient la note, encore et toujours.
Une nouvelle étape se prépare : la numérisation totale. L’intelligence artificielle pourrait libérer du travail pénible. Mais livrée au marché, elle devient machine à exclure. L’algorithme surveille, remplace, licencie. Ce n’est pas la fin du travail, c’est la généralisation de l’insécurité. L’exploitation change de forme mais pas de nature : elle se dématérialise, se rend invisible, mais reste brutale.
Face à cela, l’État devrait protéger. Au contraire, il sert le capital : cadeaux fiscaux aux géants économiques, répression des colères sociales, militarisation de la police, stigmatisation des plus fragiles. Et quand la misère monte, il désigne des ennemis : l’étranger, le migrant, le pauvre. C’est ainsi que le capitalisme en crise se fascise. Il devient national-capitalisme : autoritaire dans la forme, libéral dans le fond.
Au bout de cette logique, il y a la guerre. Pas seulement celles qu’on prépare en Europe en gonflant les budgets d’armement et celles qui ravagent déjà le monde. À Gaza, ce qui se joue n’est pas un « conflit » ou une « riposte », mais un génocide. Celui d’un peuple bombardé et affamé avec la complicité active ou silencieuse de gouvernements occidentaux qui voient dans la destruction un marché et dans la colonisation un investissement. Gaza n’est pas un drame isolé : c’est un avertissement.
Mais pendant que le vieux monde craque de toutes parts, sur tous les continents, des jeunesses se lèvent (parfois au prix de leur vie) pour la dignité, la démocratie, l’écologie : États-Unis, Europe, Amérique latine, Afrique, Madagascar… Les peuples refusent de continuer à servir une machine qui détruit les vies et les terres. Et même au cœur de la première puissance capitaliste, les États-Unis, une candidature progressiste à la mairie de New York, soutenue par des mouvements sociaux s’impose et montre qu’une autre voix devient audible.
Notre tâche est claire : faire le lien entre les résistances dispersées, nommer l’adversaire commun : ce système qui exploite, qui pollue, qui oppose. Et reconstruire une perspective politique de changement véritable. Pas le rêve lointain d’un « grand soir », mais l’organisation concrète du communisme au quotidien : reconquête des services publics, souveraineté populaire sur les biens essentiels, solidarité active, contrôle citoyen.
Le capital divise, mais la lutte rassemble. La guerre détruit, mais la conscience construit. Partout, l’espoir se faufile dans les brèches. Alors oui, choisissons la vie contre la guerre, la justice contre la misère ; choisissons un avenir humain contre ce système inhumain. Car notre grande espérance n’est autre qu’un monde libéré de la loi du profit — un monde de justice, de partage et de paix.
André PRONE,
Environnementaliste, poète et essayiste,
Paris le 13 novembre 2025
NOTES
[1] Au début du 20ème siècle, sous l’influence du Doyen Léon DUGUIT de la Faculté de droit de Bordeaux, l’un des pères de la doctrine du service public et lui-même sensible à l’introduction de la sociologie dans l’enseignement universitaire par Emile DURKHEIM, l’analyse du droit subit une mutation. L’ancienne conception métaphysique et individualiste de l’Administration est remise en cause. Un acte de l’Administration ne se justifie par aucune cause première. L’acte n’existe pas du fait de la volonté d’une « personne » (la puissance publique ou l’Etat) mais par sa « conformité » aux attentes exprimées avant lui par les différents acteurs sociaux. Le droit ne se pense plus en dehors de la société car il est de part en part un « fait social ». La règle juridique n’a de réalité que celle que lui donne la société. Le droit perd son statut d’indépendance pour entrer dorénavant à l’intérieur du périmètre de la sociologie. Ainsi la production des règles est un phénomène social à un moment donné de l’évolution d’une société. La forme prise par le droit administratif souligne bien cette « socialisation du droit ».
[2] Nouveau livre à paraître d’André PRONE : Communisme en acte : désaliénation du travail et contre-culture politique, Ed. L’Harmattan.