À entendre aujourd’hui les dirigeants d’Israël, la création d’un État palestinien serait devenue définitivement impossible du fait de l’attaque surprise, et surtout sanglante, du Hamas du 7 octobre 2023 qui fit de nombreuses victimes civiles israéliennes, accompagnée de la prise de nombreux otages, et qui engendra, en représailles, la féroce destruction de Gaza et des dizaines de milliers de victimes civiles palestiniennes. C’est ainsi que, suite à l’annonce par le président MACRON de reconnaître, en septembre 2025, l’État palestinien, le Premier Ministre israélien B. NÉTANYAHOU n’avait pas hésité à condamner, dans une lettre datée du 17 août 2025, ce projet de reconnaissance par la France de l’État de Palestine en interpellant, de manière agressive et assez peu diplomatique, le Chef d’Etat français en ces termes : « Votre appel à un Etat palestinien alimente ce feu antisémite… Cela récompense la terreur du Hamas, renforce le refus du Hamas de libérer les otages, encourage ceux qui menacent les juifs français et favorise la haine des juifs qui rôde désormais dans vos rues ».
Or, dès 1978, B. NÉTANYAHOU considérait déjà un État palestinien comme un danger inacceptable pour la sécurité et l’intégrité territoriale d’Israël. Certes, il modifia sa position en 2009, année où il revint au pouvoir en soutenant désormais l’idée d’un État palestinien sous certaines conditions… Mais, à partir de 2015, NÉTANYAHOU dut faire face à une rude concurrence pour sa réélection. En effet, pour rallier sa base de droite, un jour avant les élections, il se prononça de nouveau contre un État palestinien. ll n’a plus varié depuis, encourageant la colonisation du plateau du Golan – où 31 000 Israéliens vivent actuellement dans plus de 30 colonies dans cette zone annexée en 1981 au détriment de la Syrie -, les terres palestiniennes de Cisjordanie – où environ un demi-million d’Israéliens vivent dans plus de 130 colonies, à l’exclusion de Jérusalem-Est (où sont présents quelque 230 000 colons) – et ayant enfin annexé et détruit Gaza sous autorité palestinienne. Mais cette tendance à vouloir focaliser sur les positions radicales et extrémistes de l’actuel Premier Ministre israélien risque de dissimuler l’essentiel, et surtout une ligne permanente, à savoir la volonté de rendre impossible un Etat palestinien.
C’est cette thèse que soutient aujourd’hui dans son livre – au titre d’ailleurs très explicite RENDRE IMPOSSIBLE UN ÉTAT PALESTINIEN, l’objectif d’Israël depuis sa création – l’éminente juriste internationaliste, Mme Monique CHEMILLIER-GENDREAU qui démontre que la volonté de ne pas reconnaître un État palestinien, loin d’être conjoncturelle et liée aux évènements du 7 octobre 2023, est consubstantielle à la naissance de l’État d’Israël.
Il n’est pas inutile de rappeler, en effet, que, dès sa constitution, contrairement aux pratiques du droit international, dans sa déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 [1], l’Etat d’Israël s’était volontairement abstenu, avec Ben GOURION, de fixer ses propres frontières territoriales [2], ce qui signait déjà l’aveu de ses velléités d’extension future. Quant à ses frontières internationalement reconnues lors de son admission à l’ONU, le 11 mai 1949, elles ont suivi la ligne verte, c’est-à-dire les lignes d’armistice de la guerre israélo-arabe de 1948. Mais ces frontières ont été déplacées avec les annexions résultant des trois guerres israélo-arabes. Ainsi le territoire actuel d’Israël (un peu plus de 22 000 km²) est plus étendu de 57 % que le territoire de l’État juif de 1947, ce qui résulte des trois guerres israélo-arabes de 1948 à 1973 (1948-1949 ; 1967 ; et 1973) [3].
Dans la Revue « Recherches internationales » de 2025, rendant compte de manière très synthétique et élogieuse de l’ouvrage précité de Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Raphaël PORTEILLA, enseignant-chercheur à l’université de Bourgogne, tire la conclusion suivante quant à la responsabilité des occidentaux :
« Ce livre offre, à un moment crucial pour la compréhension des enjeux politiques de cette région, une mise en perspective historique fort pénétrante expliquant de belle manière l’objectif israélien de rejet de tout État palestinien. Plus largement, MCG pose un regard sévère et critique sur le droit international et sur la justice internationale. Construit avec l’espoir d’ordonner le monde sur le fondement de principes partagés, il n’a eu de cesse d’être contourné, méprisé, bafoué par les grandes puissances et par Israël, leur protégé, né de leur volonté de domination. Les grandes puissances portent une responsabilité historique immense dans cette déliquescence du droit, au détriment du droit des peuples, à commencer par celui du peuple palestinien. » [4].
Sans doute faut-il y voir à l’oeuvre, en Europe comme en Amérique du Nord, la notion de « civilisation judéo-chrétienne » qui a pollué l’espace public et qui a justement été déconstruite et surtout démystifiée par la journaliste et historienne tunisienne Sophie BESSIS [5] dans son court essai La civilisation judéo-chrétienne – Anatomie d’une imposture [6]. L’auteure voit dans cette expression une « trouvaille sémantique et idéologique ». Pour la journaliste historienne tunisienne, l’expression introduite « au tournant des années 1980 » dissimule l’expression d’une culpabilité liée à la Shoah lors de la seconde guerre mondiale qui a constitué une rupture, car elle abat la supériorité morale de l’Occident, lequel, pour « retrouver l’innocence perdue » développe « deux stratégies complémentaires » : une défense inconditionnelle de l’État d’Israël, ainsi qu’une auto-absolution sémantique par la définition d’un judéo-christianisme dont la fonction est d’occulter la persécution bimillénaire des juifs par l’Europe chrétienne. Le judéo-christianisme fonctionne alors comme une machine chargée d’expulser l’Islam car l’inclusivité de l’expression s’accompagne de cette nouvelle exclusion, celle de l’Islam, appréhendé comme une nouvelle barbarie. C’est ainsi qu’Israël devient, selon son premier ministre, Benyamin NÉTANYAHOU, en 2017, l’avant-poste de la civilisation occidentale puisque, selon lui, « L’Europe se termine en Israël »…
Comme nous l’avons déjà noté, l’ouvrage de Mme CHEMILLIER-GENDREAU n’est pas passé inaperçu dans le sérail universitaire puisque, à son tour, Pascal BONIFACE, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), a interviewé son auteure sur son blog de Médiapart le 14 mai 2025 autour de quatre questions [7].
Nous devons ci-dessous à notre amie Alice BSÉRÉNI – animatrice d’ateliers d’écriture bien connue pour ses chroniques de lecture généreusement apportées sur ce site – le compte rendu très complet, précieux et pertinent de ce livre décapant. Nous la remercions très chaleureusement pour cette nouvelle riche contribution qu’elle livre à l’intérêt et à la sagacité de nos fidèles lecteurs.
Louis SAISI
Paris, le 4 novembre 2025
RENDRE IMPOSSIBLE UN ÉTAT PALESTINIEN, l’objectif d’Israël
depuis sa création
par Monique CHEMILLIER-GENDREAU,
(Les Éditions textuel, mai 2025)
Compte rendu d’Alice BSÉRÉNI
Madame CHEMILLIER-GENDREAU, 89 ans, est juriste spécialiste de droit international et de la théorie de l’État, conseillère juridique auprès de la CIJ depuis sa création. Elle est aussi professeur émérite à l’université Paris-Cité. C’est dire à quel point son expertise porte peu à démenti. Ce travail, amorcé peu avant les massacres du 7 octobre 2023, s’est vu précipité par l’extrême ampleur de la tragédie imposée au peuple palestinien par Israël, confinant à l’extermination. Un travail d’analyse juridique méticuleux ainsi que le rappel de l’enchainement factuel étiré dans le siècle donnent à son propos une force démonstrative irréfutable. L’autrice remonte aux origines du projet sioniste, bien avant la Seconde guerre mondiale, et en contextualise chacune des avancées. Elle interroge en outre le postulat sioniste de l’inexistence d’un peuple palestinien, tout juste bon à bouter hors de son territoire décrété vide, voire à exterminer, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, à Gaza comme en Cisjordanie.
Une première partie du livre porte sur la remise en question du droit des Palestiniens à l’auto détermination, dont le projet sioniste est porteur dès la période pré mandataire britannique jusqu’au partage de la Palestine historique et la résolution 181 de 1967. Ce partage succède à une première guerre en 1948/1949 qui déclenche la première Nakba – laquelle jette sur les routes plus de 750 000 Palestiniens – et l’apparition des camps de réfugiés. Le chapitre 2 se focalise sur l’occupation militaire du territoire palestinien pendant vingt ans à l’issue desquels éclate la première Intifada en 1987. Une guerre menée par une jeunesse survoltée, à coups de pierres contre les colons ayant grignoté déjà une grande partie du territoire palestinien. Dans la foulée de la guerre contre l’Irak, les accords d’Oslo avaient laissé espérer l’ébauche d’un règlement politique négocié… ce dont on constatera vite l’échec. De fait, la politique israélienne continue de colonisation et de partition des territoires devenus ingérables par l’Autorité Palestinienne, s’est durcie par un contrôle direct de l’économie palestinienne dont l’ensemble transite par Israël.
La deuxième partie s’intéresse, dans le chapitre 1, aux moyens employés par Israël pour rendre impossible chacun des éléments constitutifs d’un État palestinien : liquidation des bases d’un État, atteinte aux biens, accaparement des terres, opérations militaires à l’appui, fragmentation du territoire palestinien dans son ensemble. La fin de l’occupation de Gaza par les colons en 2005, immédiatement suivie d’un blocus hermétique [8], n’empêche pas de poursuivre la fragmentation du Territoire palestinien. Enfin l’occupation de jure de Jérusalem Est revient à une annexion de facto, ce que constate et reconnait la CIJ en Cisjordanie le 19 juillet 2024 (coup de force détaillé dans le chapitre 4).
Au bout du compte, négation, dispersion, répression, discrimination sont les ingrédients de la politique israélienne à l’encontre du peuple palestinien, traités dans le chapitre 2. Cela s’est traduit par une expulsion massive des Palestiniens de leur terres : la Nakba en 1948, l’occupation de toute la Palestine en 1967, le tout assorti de dispositifs y rendant la vie impossible – tels que check points, fixes ou mobiles, routes interdites, extension du réseau routier à usage exclusif des Israéliens, destruction des maisons, des terres, des installations agricoles, captation des sources ou détournement de l’eau, expulsion des Palestiniens de leur habitat… – déclenchant de nouveaux afflux de réfugiés. Tout cela s’opère sous la férule d’une colonisation galopante, de plus en plus agressive, et s’articule sur le refus persistant par Israël de tout droit au retour des exilés ainsi qu’une discrimination juridiquement organisée entre colons et Palestiniens en Territoires occupés, mais aussi en Israël.
Ainsi l’ouvrage de Mme CHEMILLIER-GENDREAU, précisément documenté et rigoureusement argumenté, constitue une puissante et heureuse contribution de tout premier plan pour la compréhension du conflit israélo-palestinien en révélant au lecteur le caractère inédit d’une situation sans autre équivalent dans le siècle, génératrice d’un séisme autant stupéfiant que prédictible, celui du 7 octobre 2023. Il est le résultat d’un enchaînement délibéré de dénis de droits, de mises en impasse de toute possibilité pour les Palestiniens d’occuper un espace territorial, économique, mémoriel depuis 1948. Les Palestiniens continuent donc de payer au prix fort un projet sioniste précipité par la Shoah perpétrée par les nazis et leurs complices en Europe.
Cet éclairage cru sur l’ensemble de ces événements impose d’interroger les responsabilités des puissances occidentales depuis près d’un siècle. C’est dire quel vaste champ embrasse l’analyse scrupuleuse de l’autrice. La Palestine implose maintenant sous les bombes, les colons en ont morcelé et dévasté le territoire, l’AP, totalement déconsidérée, se fait même complice des forces de police israéliennes (voir chapitre 3), corrompue par les dispositifs économiques et financiers qui subordonnent la gestion des Territoires palestiniens au contrôle exclusif de la puissance occupante.
Ce constat amer amène la juriste à souligner la faiblesse foncière d’un dispositif onusien qui omet de stipuler dans ses principes fondateurs l’interdiction du colonialisme. Elle pointe ainsi la faillite du droit international, révélée et accélérée par un bafouement et une violation systématique par Israël de ses résolutions. L’absence de moyens concrets, dont coercitifs, pour en faire appliquer les décisions, les recommandations, les résolutions – la plupart émises à titre facultatif – se combine à la complicité des membres permanents du Conseil de sécurité, qui laissent faire et usent de leur droit de véto en faveur d’Israël. Aussi la loi reste-t-elle donc celle du plus fort, celle des puissances occidentales qui arment et financent, usent de leur droit de veto à leur convenance, méprisent le devenir des peuples. Il reste, selon l’autrice, à espérer le réveil de ces peuples et la force de leurs luttes, si tant est qu’elles ne soient pas sauvagement réprimées, comme on le constate dans beaucoup de nos démocraties occidentales.
Alice BSÉRÉNI, octobre 2025
Et l’aide attentive de Mme Nadine LE DUFF, enseignante.
NOTES
[1] Voir La proclamation de l’État d’Israël (14 mai 1948) – Langlois • Histoire &c. La traduction donnée est celle publiée dans Hehaloutz — Le Pionnier —, revue mensuelle du Merkaz Hehaloutz en France (mai 1948).
[2] Voir sur ce site les développements que nous avons déjà consacrés à cette question des frontières d’Israël dans notre article du 24 juin 2024 : « Retour sur les origines d’un conflit vieux de près de quatre-vingts ans (depuis la création d’Israël) qui s’est enlisé dans des guerres et négociations sans fin », https://ideesaisies.deploie.com/retour-sur-les-o…-par-louis-saisi/
[3] Radio France International (RFI) : « Comment Israël élargit sa zone occupée depuis le 7-Octobre et grignote du territoire syrien », 23/12/2024. Depuis 1947 et après les trois guerres israélo-arabes, le territoire israélien s’est considérablement étendu sur plus de 8 000 km² (1 000 km² au Golan et 7 000 km² en Cisjordanie), sa superficie étant aujourd’hui de 22 000 km². En Cisjordanie occupée, la colonisation s’est considérablement accentuée depuis le 7-Octobre (chiffres RFI).
[4] Voir la Revue Recherches internationales, 2025/2/ N° 133, Pages 204 à 205.
[5] Sophie BESSIS est issue d’une famille de la bourgeoisie juive tunisienne. Agrégée d’histoire et ancienne rédactrice en chef de l’hebdomadaire Jeune Afrique, elle est, en 2018, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris et secrétaire générale adjointe de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH). Elle a enseigné l’économie politique du développement au département de science politique de la Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Consultante pour l’Unesco et l’Unicef, elle a mené de nombreuses missions en Afrique. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages dont une biographie de Habib BOURGUIBA avec la contribution de Souhayr BELHASSEN (journaliste tunisienne et défenseure des droits de l’homme, ayant dirigé l’ONG Fédération internationale pour les droits humains, FIDH, d’ à ).
[6] Sophie BESSIS : La civilisation judéo-chrétienne – Anatomie d’une imposture, Ed. Les Liens Qui Libèrent, 12/03/2025, 124 pages.
[7] Pascal BONIFACE, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) : « Rendre impossible un État palestinien » – 4 questions à Monique Chemillier-Gendreau », 14 mai 2025, blog de l’intéressé sur Médiapart.
[8] Un blocus équivaut à une mesure de guerre au regard du droit international.