Cette obscure clarté qui brutalise le réel…   par Philippe TANCELIN, poète-philosophe

Chers amis,

Nous adressons ici tous nos remerciements les plus chaleureux à notre ami Philippe TANCELIN, poète-philosophe, qui nous a confié son très beau poème finement intitulé « Cette obscure clarté qui brutalise le réel… » que nous avons le privilège et le plaisir de publier ci-dessous.

Selon les enseignements de leur maître MACHIAVEL [1], trop d’ « experts » – réels ou supposés (Hauts gradés militaires en retraite, politistes, historiens, sociologues, etc.) – nous parlent, aujourd’hui froidement, et sans émotion, à longueur de plateaux-télé ou d’émissions radio des pires crimes contre l’Humanité sous la forme d’enjeux exclusivement géopolitiques sans trop d’égard pour ceux qui souffrent et meurent.

Leurs commentaires savants reposant sur l’observation des guerres et de leurs enjeux géopolitiques dissimulent trop souvent la résignation au nom de l’analyse sèche et de la compréhension intellectuelle des situations, alors que dans ces drames, la vie, qui est quotidiennement outragée et niée, est faite de chair et de sang.

Citant René CHAR pour qui « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » nous rappelant que la connaissance et la compréhension des choses peuvent être douloureuses, mais qu’elles nous rapprochent également de la vérité et de la lumière, Philippe TANCELIN nous invite à ne pas plonger dans l’obscurité en nous voilant la face devant la souffrance des autres en nous contentant de l’observation et de la description résignées de la barbarie qui n’a jamais un visage humain.

La lucidité ne doit pas être mère de la résignation ni de la désespérance car sur les pas de Mahmoud DARWISH, grand poète palestinien, Philippe TANCELIN nous rappelle que beaucoup de Palestiniens souffrent aujourd’hui d’« un mal incurable qui s’appelle l’espoir » porteur d’une autre humanité.

Oui, comme nous y exhorte notre poète-philosophe, soyons résolument « réalistes-utopistes » !

Louis SAISI

Paris, 14 mai 2026

 

Cette obscure clarté qui brutalise le réel…

 par Philippe TANCELIN, poète-philosophe

 

Tombent les informations-catastrophe…

Pleuvent les témoignages d’horreur…

Affluent les expertises « scientifiques »…

S’agrègent les politologues de l’heure !

 

Tous, toutes concourent jour après jour à un narratif de situations inhumaines, à un descriptif minutieux des heures les plus odieuses que l’humanité espérait ne pas avoir à traverser une fois encore, depuis les atrocités de la seconde guerre mondiale. On n’entend plus que le vol lancinant des drones à travers villes et campagnes ravagées par les destructions matérielles, hantées par les cris des torturés dans les prisons, les râles des survivants de la faim, du choléra et bientôt de la peste. Même les rapports officiels des organisations les plus crédibles au plan international, insistent en préambule à leurs enquêtes, sur le caractère « insoutenable » de certains de leurs témoignages.                                                                                                                                                                                                                C’est dire combien le paroxysme de la malfaisance, l’appétence des nouveaux bourreaux à la persécution de leurs victimes, sont atteints sans l’ombre d’un cas de conscience ; mieux encore et contre toute attente, sont intégrés parmi les nouvelles normes de la guerre qui voient l’obsolescence (peut-être programmée), des droits et conventions internationales jusqu’alors en vigueur.

Par ce déclaratif et son énumération non exhaustive, nous sommes conscients que nous ne débordons pas hélas le couramment pensé voire admis par le grand nombre, à l’exception de quelques indignés, nasses par les forces de désertification de l’humanisme qui vont jusqu’à l’expérience de zones de privations sensorielles.

Comme devant toute urgence, surgit une urgence encore plus urgente qui prolonge sine fine, la file d’attente des secours d’intervention. Pis que le plus calamiteux des récits sur la dégradation du climat moral, la perte de l’éthique, nous relevons une inquiétante prolifération d’espaces consensuels. On les nomme : « Point de clarification » ou encore : « Entretiens et analyses d’experts », sans oublier les plus outranciers « Moments de vérités ». Ce sont autant d’anesthésiants injectés à profusion dans la bonne conscience collective, au nom de la démocratie, à travers les multiples et divers réseaux médiatiques. Sciemment ou non et parfois même en toute bonne foi, au titre d’une intégrité intellectuelle et d’un réalisme « scientifique », les intervenants dans ces espaces, véhiculent sous l’ombrelle de la lucidité, une pensée de la résignation prévalant sur tout espoir de perspective. On ne cesse d’interpréter les impasses politiques, comme le bout-du-bout de la raison de se satisfaire de la clarté, face à l’obscur.

Parvenu de fait au pied de son in-pouvoir, l’effort humain ainsi découragé, se rend sur le podium de son impuissance et se dit fière d’avoir vu juste dans la nuit.

Tel est ce jour le triste tableau que dressent en particulier les expertises des spécialistes, à propos de la situation au Proche-Orient. Nous les entendons, lucides parmi les lucides, blessés par leur propre lucidité. Nous ne minorons pas leur clairvoyance vis à vis de leur blessure. Cependant, elle nous laisse échoués sans espoir en regard des effacés-poursuivis de Gaza-la ruinée, des envahis-silencés de Cisjordanie, des occupés-refoulés du Liban, tous, seuls et plus encore, isolés avant de rejoindre la foule des « négligeables » pour la diplomatie mondiale.

Oui, la lucidité est blessante et douloureuse mais ne la rendons pas « ténébrale ». Trop souvent dans l’histoire et en particulier aujourd’hui, pour panser sa blessure sans la guérir, la lucidité, se laisse apprivoisée par la désespérance et pour le maintien de son confort intellectuel, se voit participer objectivement à l’affaiblissement des forces d’espérance des victimes qui deviennent les sacrifiés sur les tables de la raison historique.

 

Pourquoi l’expertise des « lucides » de ce jour, n’entend-elle plus cette famille des poètes parmi lesquels :

René Char « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »

Mahmoud Darwish « Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir »

Aujourd’hui, auprès des seules faces solaires des enfants de Gaza et d’ailleurs qui chantent, jouent, dansent, apprennent à lire, à écrire, à écouter la mémoire de leurs pères, de leurs frères et sœurs, faire le récit de Palestine avant les ruines, grâce à leurs visages, nous nous rapprochons du Soleil. En songeant à leurs rêves de meurtris, de démunis non moins enchanteurs, nous réapprenons que l’utopie est vivante en les plus humbles résistances, en leurs gestes purs et amples de beauté forte de l’espérance. L’utopie ne vante pas l’inatteignable. Elle est écrivaine de ce qui n’est pas encore atteint parmi les plus nobles desseins à venir, face aux sinistres et meurtrières croyances en quelque suprématie de la raison. Oui  ce jour, plus que tout, nous avons besoin des yeux clairs d’un enfant. Nous adorons son pas décidé qui va et voit dans l’olivier couché, éventré par un drone bombardier, la puissance de sa barque nouvelle, dirigée vers la mer. Nous gratifions d’une immense reconnaissance ces femmes, ces hommes au courage in-perdu qui ouvrent dans les ruines, des aires de jeu d’enfance fécondant le sérieux d’une autre humanité.

Ci-dessous, une activité d’animation et de soutien psychologique pour les enfants de Gaza début mai 2026 (source Ziad MEDOUKH) [2]

Nous sommes réalistes-utopistes en l’agir solidaire et coordonné avec le peuple des survivants qui seconde à seconde guérissent les plaies d’ombre qu’ouvrent en leurs contemporains, tous les lucides sans soleil.

Philippe Tancelin

poète-philosophe

France, 10 mai 2026

NOTES

[1] Nicolas MACHIAVEL (1469-1527), auteur du livre Le Prince ( 1513), son maître-ouvrage, incarne la figure du penseur politique moderne de la Renaissance qui rompt avec la morale et l’idéalisme médiéval pour fonder une science du gouvernement – certains en font même le fondateur de la science politique (science du pouvoir) fondée sur l’observation empirique des rapports de force et l’efficacité pratique. De manière plus critique et parfois péjorative, son nom reste associé à une approche réaliste, pragmatique et souvent même cynique du pouvoir, où la fin justifie les moyens.

[2] Nous remercions ici très chaleureusement notre ami Ziad MEDOUKH, grand poète palestinien et militant infatigable de la cause de Gaza et de la prise en charge socio-éducative des jeunes enfants gazaouis, pour l’envoi de ses précieux documents photographiques qui sont autant de témoignages de la souffrance et de l’espoir d’un peuple en lutte toujours debout (LS).

 

 

 

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