Ci-dessous, Stéphanie PEREZ, de passage à FLERS, dans l’Orne, fin avril 2026
Stéphanie PEREZ, grand reporter pour France Télévisions, couvre depuis de nombreuses années les zones de conflit du Moyen-Orient ( notamment Irak, Iran, Syrie), mais aussi, en Europe, l’Ukraine. C’est dire que professionnellement elle se trouve-là où s’écrit – ou plutôt se réécrit – l’histoire, le plus souvent dans la violence des guerres générant destructions massives des signes matériels de la civilisation, suivies de bains de sang et d’images de mort. Et c’est ce terrain d’affrontements et de malheurs vacillant souvent sous ses pieds, qui nourrit son travail de création littéraire qui, à l’inverse, est une ode à la vie : « tous les personnages dans mes livres sont inspirés de gens que j’ai rencontrés », confesse-t-elle.
Iran, Syrie et Ukraine, ces trois scènes de conflits précitées ont chacune donné naissance à un roman. En effet, avant Le Berger d’Alep, Stéphanie PEREZ avait déjà publié Le Gardien de Téhéran en 2023, inspiré de l’Iran, son « pays de cœur », puis La Ballerine de Kiev en 2024, avec comme toile de fond la guerre en Ukraine. Ce second roman raconte la rencontre improbable entre « deux mondes qui n’auraient pas dû se rencontrer : celui de la guerre, avec les corps abîmés et la mort, et celui de la danse, fait de beauté et de grâce ». Comme se plait à le rappeler la romancière elle-même, l’on pense à l’invitation de la grande Pina BAUSCH« Dansez, sinon nous sommes perdus »…
Comme on le sait, le journalisme et l’écriture littéraire ne sont pas les mêmes métiers car ils obéissent, chacun, à des règles propres. Ainsi passer de l’écriture journalistique à la fiction ne va pas de soi pour un reporter, habitué à la contrainte du format [1] laissant peu de place à la forme et au style qui, dans le roman, comptent autant que la fiction, et l’auteure n’hésite pas à avouer devoir « chercher le mot juste pendant des heures ».
Notre amie Alice BSÉRÉNI, dont les origines familiales, côté paternel, sont syriennes, nous livre ci-dessous avec une grande sensibilité le compte rendu captivant et regorgeant d’empathie du roman Le Berger d’Alep de Stéphanie PEREZ en le mettant parfois en parallèle avec sa propre histoire personnelle ou familiale.
Note
[1] Selon l’ISFJ*, les reportages journalistiques représentent une forme captivante de narration, permettant d’explorer et de présenter des événements, des enquêtes et des histoires de manière approfondie et équilibrée. De la planification à la publication, la production d’un reportage implique plusieurs étapes cruciales et comprend une variété de formats pour transmettre efficacement l’information au public.
* ISFJ = Institut Supérieur de Formation au Journalisme.
Louis SAISI
Paris, le 24 août 2026
Le Berger d’Alep, de Stéphanie PEREZ [1], Ed. Récamier, 2025, (D’après une histoire vraie)
Compte rendu d’Alice BSÉRÉNI, animatrice d’ateliers d’écriture
Je suis entrée dans le livre et ne l’ai plus quitté, captive d’une histoire émouvante, saisie par un style et un art narratif d’une rare qualité. Avec un choix événementiel et un environnement géopolitique brûlant, le livre sort des sentiers battus de la littérature qui nous est familière.
Stéphanie PEREZ, grand reporter de guerre, dresse un document d’actualité à la trame narrative dense et sensible, d’une plume riche et délicate où fleurissent les métaphores gorgées de sens, les trouvailles littéraires qui sculptent un récit campé entre culture des traditions et les enjeux de la modernité. Elle met ce talent au service d’une connaissance approfondie d’un terrain ravagé par les guerres, les dictatures, les fanatismes religieux et idéels, des lieux chargés d’une mémoire séculaire tant mise à mal, d’une terre aux communautés fracassées par les séismes qui secouent la région moyen-orientale depuis des décennies. Autant d’ingrédients qui retiennent le lecteur jusqu’à la dernière page d’une histoire qui associe un réalisme d’une rare cruauté à la palette des sensibilités, d’une dramaturgie dont le lecteur captif, comme les personnages, ne sortent pas indemnes.
Dans ce « Berger d’Alep » j’ai cru reconnaître la stature altière et délicate du jeune chien de Canaan que j’avais ramené de Palestine, acheté à des enfants qui en vendaient une portée de chiots sur les remparts de la vieille ville de Jérusalem-est en Noël 2000. Je prenais part à une mission humanitaire où déjà grondaient la guerre et la deuxième Intifada, annonciatrices de bien d’autres cataclysmes dans la région. Un berger, lui aussi, appelé encore « berger des sables » ou « berger du désert », au pelage couleur sable, aux oreilles dressées pointues, l’incarnation d’Anubis qui fait passer les morts sur l’autre rive dans les bas-reliefs égyptiens. Cette belle et altière « Qodsi » (du nom de sa ville natale, Al-Qods, Jérusalem), accompagnera ma vie pendant près de dix-huit ans. Alep est aussi la ville natale d’un père que j’ai trop peu connu et dont j’ai tenté par la suite d’interroger l’histoire, la mémoire et la culture, la langue et les aspirations. Engagé dans l’Armée d’Orient qui libéra la France en 1945, il était né dans le quartier Aziziyé où vivait l’ensemble de sa famille, Arméniens réfugiés de Turquie, chrétiens maronites fervents, commerçants prospères, quartier que les survivants de ces dernières guerres ont dû quitter en quête d’une sécurité relative ailleurs dans le monde. Autant de raisons de m’attacher à la lecture du roman, rivée aux tribulations affectives du personnage principal, Zaatar [2], magnifique berger de Syrie au nom d’épices, à la sensibilité particulièrement vive.
Quelle belle histoire que celle de cette bête si peu désirée dans une culture peu hospitalière au monde animal de compagnie. Quarante-deux chapitres s’enchaînent dans une temporalité datée, du premier qui s’ouvre sur le séisme qui ébranle la ville le 6 février 2023, à peine sortie d’une guerre assassine de plus de douze ans, et enfouit le chien sous les décombres. Les cris de Maya, sa maîtresse, qui s’acharne à le sortir de là déchirent les tympans. Le film de l’histoire se rembobine alors jusqu’à l’arrivée du chien dans sa vie sept ans auparavant, dans celle de l’immeuble aussi et celle du quartier, de la ville et du pays. Désormais c’est en sa compagnie que nous en parcourrons les rues saccagées, les immeubles éventrés, les quartiers démembrés, la citadelle pluri millénaire, les communautés disloquées, les êtres forcenés. Avec sa complicité nous fréquentons les personnages héroïques comme les plus sordides, nous assistons aux scènes les plus éprouvantes comme à des rebondissements inattendus. De bout en bout le lecteur est tenu en haleine, happé par l’intensité d’un récit superbement construit. On s’attache à chacun des personnages acteurs d’une vie bien mise à mal dans les temps troubles et aveugles de la guerre, de la dictature, de la répression et des compromissions, des menaces qui pèsent sur chaque nuit d’une vie sociale totalement implosée.
L’immeuble devient microcosme d’une société complexe, avec la cohabitation des communautés, des religions et des statuts sociaux, tous fracassés par la guerre. Les personnages y sont campés avec une pudeur délibérée, des plus noirs aux plus sensibles, aux prises avec des émotions bouleversantes, dans des scénarios enchaînant les actes et les gestes de survie déclenchés par une guerre particulièrement féroce. L’absence de jugement et le respect total de l’autrice envers ses personnages laisse le lecteur en prise directe avec l’épaisseur émotive et le rythme effréné du récit, avec le sourire des enfants et leurs yeux apeurés, le courage d’une mère violentée exténuée, les gestes insensés de la solidarité ordinaire, la férocité du malheur et la noirceur des désespoirs, les trahisons retorses qui sabotent la vie… Aucune situation scabreuse n’est esquivée, drames des violences intimes, scandale des notes d’un piano contraire aux dogmes intégristes, représailles à l’encontre de comportements jugés déviants, queues inutiles aux étals vides ou la discrétion obligée d’une classe d’école clandestine chez Maya, ancienne professeur, dans le chaos de la ville éventrée. Et les caresses au chien dont la présence tranquille et rassurante, intuitive et sensible, et le regard paisible plein de bonté désamorcent le pire…
Zaatar, à l’instinct particulièrement aiguisé, parvient en effet à retisser entre les êtres les liens distendus par la guerre et à reconstituer le ciment d’une vie communautaire ébranlée par des
séismes qui broient l’humain comme les bâtis, la mémoire comme les comportements, l’écoulement du temps comme les enjeux sociétaux, les deuils et les élans de vie, les rires et les larmes, les valeurs comme les renoncements. Le drame occupe chaque page du livre, les prouesses aussi pour survivre, les stigmates de l’effondrement, de la désespérance, de l’intolérable et de l’inadmissible : le cynisme d’une dictature qui étouffe toute velléité de vie et massacre son peuple.
La forme romanesque adoptée par l’autrice, grand reporter coutumière des terrains ravagés, délivre au lecteur les informations éclairantes et précieuses qu’un solide documentaire technique ou factuel ne saurait restituer de la même façon. Stéphanie Perez nous offre le plaisir indicible d’une lecture fluide, sensible, colorée, générée par une plume alerte, subtile et généreuse. Et l’on doit à la qualité de cette écriture, ses raccourcis stridents, ses images fulgurantes, la force de s’aventurer dans l’insoutenable. On vit dans le pays, on trébuche sur les gravats, on se heurte aux milices, on vibre au diapason des peurs et des prouesses pour survivre, on pleure sur les iniquités, l’intégrisme, l’obscurantisme et toutes les formes d’intolérance. On tremble avec les personnages, on s’afflige d’une souffrance extrême. On se réjouit aussi quand l’impensable se dénoue, profondément attaché aux êtres qui habitent le livre. On en sort plus lucide, plus instruit, plus aimant aussi, contaminé par la présence lénifiante d’un animal hors du commun, apte à régénérer les liens d’une humanité laminée par les épreuves. Nul ne sort indemne de ce livre qui se fait métaphore de l’immeuble dont il campe l’histoire, où, par l’écriture, résiste et se reconstruit l’humain. D’après une histoire vraie, à mettre entre toutes les mains, générant espérance et réconciliant les êtres avec leur humanité. Par la magie d’un chien, Zaatar, Berger d’Alep, au doux nom d’épice.
Alice BSÉRÉNI [3], juillet 2026
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[1] Autres ouvrages de l’autrice aux Éditions Récamier : Le Gardien de Téhéran, 2023 ; La Ballerine de Kiev, 2024.
[2] Nom d’une épice composite à base de thym, sarriette, graines de sésame… couramment utilisée au M-O.
[3] Le nom de « BSERENI » serait dérivé du nom d’un village entre Homs et Hama, au sud d’Alep, dont on pouvait lire la pancarte, « BSERENE » depuis la route principale, axe nord / sud : existe-t-il encore ?