Chers amis,
Notre amie Alice BSÉRÉNI nous convie à la lecture du très beau livre de Lydie SALVAYRE Autoportrait à l’encre noire, paru chez Robert Laffont en septembre 2025.
Ci-dessous, l’écrivaine Lydie SALVAYRE en 2024
C’est son amour de la littérature qui aida Lydie SALVAYRE – née Lydie ARJONA – à grandir et à tracer son chemin vers la notoriété littéraire, malgré un contexte social et familial d’exilés espagnols qui, au départ, n’était pas très favorable à son épanouissement car plutôt déjà écrit à l’encre noire…
Déjà, en 2014, lorsqu’elle fut couronnée par le prix Goncourt pour son roman Pas pleurer, Lydie SALVAYRE confia que son ouvrage avait été inspiré par Les Grands cimetières sous la lune de Georges BERNANOS (1938) qui dénonçait les violences de la guerre civile espagnole et appelait à la responsabilité pour faire face à la barbarie.
Licenciée en lettres de l’université de Toulouse (Jean Jaurès) et docteur en médecine, spécialité psychiatrie, l’auteure reçut ainsi une double formation littéraire et médicale. Après avoir exercé comme psychiatre à la clinique de Bouc-Bel-Air (près de Marseille), elle s’impliqua comme pédopsychiatre à partir de 1983 dans un centre psychopédagogique de la banlieue parisienne.
La guerre civile espagnole marqua profondément l’enfance de Lydie SALVAYRE, car née en France, quelques années après celle-ci, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à Autainville, dans le département du Loir-et-Cher, elle était la fille d’un couple de républicains espagnols – d’un père andalou et d’une mère catalane – exilés dans le sud de la France depuis la fin de la guerre civile espagnole (1939). C’est à Auterive, près de Toulouse, dans le milieu modeste d’une colonie de réfugiés espagnols, qu’elle passa son enfance. Si bien que l’écrivaine a souvent coutume de dire « j’ai grandi dans une Espagne en France » [1].
Parler de soi est une entreprise délicate et périlleuse, et si Lydie SALVAYRE s’y résoud – d’ailleurs souvent contre elle-même – c’est à travers sa famille, son père, sa mère, ses sœurs… en évoquant tour à tour son enfance, puis son métier de psychiatre, et aussi ses difficultés d’adaptation aux classes sociales trop différentes de la sienne et dont elle ne possédait pas les codes.
C’est dans cet exercice difficile de l’Autoportrait brossé par l’une de nos meilleures écrivain-es contemporaines qu’Alice BSÉRÉNI nous fait entrer dans l’un des ouvrages les plus autobiographiques de Lydie SALVAYRE, dans un compte rendu fin et captivant.
Louis SAISI
Paris, le 8 mars 2026
[1] Pierre MONASTIER, « Anne Monfort crée “ Pas pleurer ” de Lydie Salvayre à Barcelone : tout un symbole ! », sur Profession Spectacle, 10 février 2019. [archive].
AUTOPORTRAIT À L’ENCRE NOIRE, de Lydie SALVAYRE,
Ed. Robert LAFFONT, septembre 2025,
par Alice BSÉRÉNI, animatrice d’ateliers d’écriture
Le titre annonce la couleur, noire comme les réminiscences de l’autrice, noire comme les routes de l’exil pour fuir le régime franquiste en 1939 jusques aux camps de rétention du sud de la France, noire comme celle du déracinement, du transfuge de classe, de la si difficile dés/intégration, de la reconstruction de soi aussi, à quel prix ! noire comme le contexte social et politique qu’elle dissèque sans complaisance, un monde d’artifice grimé sous les lustres de la notoriété, noire comme le portrait d’un « père de désastre » qui a terrorisé l’enfance, noir comme l’humour qui baigne chacun de ses propos, ses colères ou ses admirations.
La première surprise passée, – Ah ! ces bouts de phrases interrompues comme suspendues au bord d’un précipice laissant au lecteur la charge de poursuivre… – on se régale à lire ce livre enchaînant les scènes et les personnages à la manière d’une pièce de théâtre d’ombres concocté comme une bonne recette de cuisine. La narratrice recourt à quelques artifices de construction pour oser le genre de l’auto portrait tout en usant de ses ingrédients favoris, humour et dérision, affichant une gaité débridée, sans céder au nombrilisme, à l’auto satisfaction ou l’auto-suffisance.
Pour ce faire, elle sollicite l’aide d’Albane, une voisine de palier, sorte de miroir inversé, invitée à relancer le récit en balayant le vaste spectre de couleurs sociétales et idéelles qui irrigue l’ensemble de son oeuvre. Albane endosse sans trop renâcler cette fonction de révélateur, de tremplin, d’affectueux souffre-douleur aussi, de prétexte à dire, à médire, se dire, se dédire, maudire, prédire, se souffrir… quand il y a tant à redire. Pour la forme, un chaudron de dialogues avec ce double imaginaire qui charpente le propos. Les ingrédients de la recette nous sont familiers : une bonne dose d’humour, un zeste d’ironie souvent mordante qui vise les travers de nos contemporains, quelques bons coups de griffe acérés aux rituels et aux mondanités, une once de sarcasme à l’adresse des bourgeois, politiciens, intellectuels ou autres polichinelles avides de pouvoirs et si souvent adeptes du mensonge d’État. Elle sait rire de soi mais aussi des autres, se désole de son impéritie sur la scène de l’oral, revendique une saine colère à l’encontre des iniquités qui gangrènent le monde, de désenchantement aussi et même d’amertume ; elle cultive une belle complicité avec le lecteur, pris à témoin, à parti, confident et spectateur coutumier de ses clins d’œil mordants, tempérés par une véritable capacité d’aimer et une soif inextinguible de vérité, de liberté, assortie d’une belle joie de vivre, d’une gaité désarmante. Le tout macéré dans une immense culture littéraire puisée dans le compagnonnage des livres, des auteurs, passés ou présents, dont elle communique au lecteur sa passion, sa ferveur. Outre le « coït interrompu » de ses phrases, elle ose l’écriture inclusive, un parti pris toujours controversé, nouvelle audace littéraire qui chatouille le lecteur.
Cet « Auto portrait à l’encre noire » convoque celui de ses parents, temps forts qui constituent les fondations du livre. Le portrait cynique et émouvant d’un père tyran déclassé, engagé dans la lutte républicaine, maltraitant, honni, puis réhabilité par la magie d’un concert de flamenco où elle éclate en sanglots : « et si… ? » ; celui d’une mère simplement héroïque, martyre, qui frôle la sainteté par sa patience, son parti pris de vie, une capacité d’aimer à toute épreuve, Dieu sait qu’elle en a supporté ! Autant d’occasions d’observer le poids de l’héritage familial et sociétal, le rôle majeur des figures parentales dans l’enfance, mais aussi les enseignements de l’analyse et de sa pratique de pédopsychiatre, conquise par l’ascension sociale dont Annie Ernaux a si bien décliné les étapes et les déchirements, autre forme d’exil, intime et social. Elle excelle à concilier vie personnelle, vie professionnelle, un amour inextinguible de la littérature, un goût inaltérable de la langue et du langage frottés aux facéties du mélange des langues. Avec le goût farouche de la solitude féconde de la création littéraire, l’écriture est une bouée de sauvetage et corde de rappel d’une vie qui s’y accroche pour renaitre à soi-même, s’en nourrit et à son tour l’enrichit pour notre plus grand bonheur. Véritable manifeste politique qui prône un attachement farouche à la liberté triomphante qui l’habite depuis toujours et reste une raison de vivre, où l’éclat de rire se glisse comme personnage majeur derrière le masque qui s’écarte, et qui tombe, sans trahir le visage de l’autrice.
Je vis avec mes livres. Je pense avec mes livres. Je dors avec mes livres. Ils sont ma force et mon réconfort. Ils comblent mon besoin d’admirer, ils me fortifient, ils m’augmentent, ils me transforment, ils m’instruisent, ils m’égayent, ils m’enivrent, ils me multiplient, ils m’écorchent, ils m’allègent, ils m’enchantent, ils m’emportent, ils m’attendrissent, ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent, ils me musicalisent, ils me spiritualisent, ils m’infantilisent, ils m’animalisent, ils me végétalisent, ils m’encanaillent, ils m’arment, ils m’encolèrent, ils m’africanisent, ils me gitanisent, ils m’espagnolisent, ils me japonisent… [1]
Alice BSÉRÉNI,
Animatrice d’ateliers d’écriture
Paris, février 2026
[1] Certains des thèmes percutants du livre – portraits parentaux, amour de la littérature – ont été développés dans « La puissance des mouches », éditions du Seuil, 1995, Points 2023, pour la préface inédite.