Chronique de Ziad MEDOUKH, poète palestinien d’expression française, depuis GAZA la dévastée : sa colère et les quatre antidotes à sa colère…

Selon le quotidien Le Monde [1], les quelques journalistes de la presse internationale qui furent enfin autorisés, début octobre 2025, à entrer, avec l’armée israélienne, dans la bande de Gaza, eurent la vision dantesque, seulement en quelques heures, « d’une désolation absolue » en découvrant une enclave presque totalement détruite et ravagée, avec des villes entières rasées, des populations tuées, blessées ou déplacées. Ainsi, de l’aveu même de Herzi Halevi, ancien chef d’Etat-major de l’armée israélienne, l’on compte « plus de 10% des 2,2 millions d’habitants de Gaza tués ou blessés »,  ce qui ne fait que conforter les estimations globales données par le ministère de la santé de l’enclave. Le bilan humain est catastrophique et insupportable avec, au total, plus de 70 000 morts auxquels s’ajoutent hélàs pas moins de 171 000 blessés recensés par le ministère de la santé, bilan contrôlé par le Hamas, mais dont les estimations sont jugées fiables par les organisations internationales.

Après, au cours de l’année 2025, des tentatives de cessez-le-feu violées par l’occupant israélien, l’on aurait pu penser que celui entré en application le 10 octobre 2025 –  faisant suite à la proposition de l’accord de paix du 29 septembre 2025 pour mettre un terme à deux ans de guerre, sous la houlette, en elle-même très discutable, du président américain Donald Trump (assez curieusement lui-même juge et partie par rapport à Israël en tant que son inconditionnel allié et pourvoyeur régulier d’armes destructrices) – serait enfin le bon, mais il n’est pas davantage respecté que les précédents par Israël puisque, depuis cette date, les victimes palestiniennes se comptent déjà par centaines. Des bombes sont toujours déversées sur Gaza ayant tué plus de 400 palestiniens dont au moins 100 enfants tués par des frappes aériennes, des tirs de chars ou par balles depuis le début du cessez-le-feu du 10 octobre dernier (soit un enfant tué chaque jour selon le porte-parole de l’UNICEF).

Vivant toujours à Gaza et s’étant toujours refusé à quitter sa terre natale, malgré la menace des bombes et des conditions de vie précaires, Ziad MEDOUKH, poète palestinien d’expression française reconnu par la communauté internationale, témoigne ci-dessous, de manière poignante, sur le terrible drame que continuent à vivre les gazaouis encore aujourd’hui avec le spectre menaçant pesant sur leur avenir de peuple libre.

Nous le remercions bien chaleureusement ici de nous avoir fait l’honneur de nous confier ci-dessous son précieux et irremplaçable témoignage et, après sa chronique, nous reviendrons dans notre brève Notice biographique sur son parcours poétique et militant afin de souligner les axes forts de son engagement qui a marqué la communauté internationale, le considérant parfois comme un « géant de la non-violence » [2].

Louis SAISI

Paris, le 16 janvier 2026

À Gaza la dévastée, et sans perspectives, quatre éléments qui calment ma colère : la tendresse de ma mère, la langue française, la solidarité internationale et un petit espoir

par Ziad MEDOUKH,
poète palestinien de Gaza

Ci-dessous, Ziad MEDOUKH propose son aide aux agriculteurs pour cultiver des citrons à Gaza, Source Ziad Medoukh

 

Début 2026. Difficile pour moi de dresser un bilan après plus de deux ans d’agression horrible.

Gaza est une enclave abandonnée, 2.300.000 Palestiniens laissés à leur sort par la communauté internationale après 28 mois d’agression. La situation est dramatique malgré le cessez-le feu du 10 octobre dernier, accord fragile, sans cesse violé par l’occupation (déjà presque 436 morts et 1250 blessés palestiniens en trois mois).

L’occupation impose maintenant une ligne jaune à l’intérieur du territoire de Gaza, et empêche les Palestiniens d’aller voir leurs maisons ou ce qu’il en reste derrière ce que l’armée appelle « la nouvelle frontière de Gaza ». Dans les faits, cela signifie que la bande de Gaza est amputée de 58% de sa superficie, tout cela sans aucune réaction du côté international qui, malheureusement, oublie Gaza, n’en parle plus ou bien rarement depuis le 10 octobre. Il y a un cessez-le-feu, donc tout va bien.

La situation est tragique pour tous les Palestiniens de Gaza, notamment les déplacés dans les tentes. En effet, il y a eu plusieurs vagues de pluie extrême et de tempêtes (entre fin novembre 2025 et début janvier 2026) qui ont malheureusement détruit 29.000 tentes. Ces tentes distribuées par les organisations internationales étaient arrivées déjà déchirées. Elles ne sont pas solides, elles sont faites pour une utilisation de quelques semaines (des vacances, en été, et non en hiver).

Les organisations humanitaires internationales qui les distribuent n’ont pas d’autres choix que de distribuer ces tentes car l’occupation, sous les yeux de la communauté internationale, empêche l’entrée de caravanes qui permettraient aux Palestiniens de vivre un peu plus décemment.

Les citoyens, quand ils ne meurent pas sous les balles de l’occupant qui continue à tuer, ils meurent de froid ou sous des immeubles ravagés par les bombardements, qui s’effondrent sous les coups de la tempête, alors que l’aide humanitaire est toujours limitée.

Pendant ces vagues de pluie et d’orages, la ville est inondée. L’eau envahit les tentes, le froid mord le corps des enfants.

En Cisjordanie occupée, la situation est de pire en pire, avec les incursions militaires dans les villes palestiniennes, les attaques sanglantes des colons et l’accélération de la colonisation.

L’ONU a voté fin décembre dernier (à 164 voix pour et 8 contre) le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Mais les Palestiniens sont enfermés, bouclés de toutes parts, à Gaza comme en Cisjordanie, leurs biens détruits ou pillés, leurs terres confisquées.

75 % des Palestiniens de Gaza vivent sous des tentes car ils ont tout perdu. Ces déplacés souffrent terriblement car les tentes sont en mauvais état, déchirées et détruites par les pluies et la tempête. Ils sont obligés de redemander d’autres tentes mais celles qu’ils reçoivent ne sont pas plus adaptées, elles ne vont pas tenir dès les premières tempêtes hivernales.

Seuls 10 % vivent encore dans leurs maisons, même partiellement détruites. Les habitants ont fait quelques travaux pour pouvoir s’installer dans leurs murs. Les autres, 15 %, louent un appartement ou une maison et paient des loyers très élevés.

Personnellement, j’habite dans un immeuble visé par des bombes avec 7 autres familles. On essaie de s’adapter, il n’y a pas de vitres aux fenêtres et on met du nylon, mais ça n’est pas solide et ça se déchire facilement avec le vent. On doit souvent acheter de nouvelles protections en matière plastique mais c’est difficile.

Même les gens qui habitent dans une maison ou un immeuble souffrent. Ils doivent payer un loyer très cher, ainsi que l’eau potable et l’électricité qui sont, elles, gratuites pour les déplacés aux camps de tentes ainsi que les vivres, choses que nous devons payer dans les immeubles.

De plus, les maisons qui ont été partiellement détruites suite à un bombardement sont très fragiles. Dernièrement, 36 d’entre elles se sont effondrées suite aux dernières tempêtes, et ont causé la mort de 24 personnes.

La nourriture n’arrive pas en quantité suffisante dans la ville de Gaza. Sur les 600 camions prévus dans l’accord de cessez-le-feu, seuls 120 dans le sud et 50 à 80 dans le nord peuvent entrer. Parmi eux, 50 à 60 % sont destinés aux organisations internationales comme l’UNRWA et le Programme Alimentaire International, et 40 %, seulement, pour le secteur privé. Les ONG s’occupent en priorité des déplacés sous tente et non des Palestiniens dans les ruines de leur maison. C’est la raison pour laquelle les prix dans le Nord sont beaucoup plus élevés que dans le Sud (ex. une bouteille de gaz de 10 kg coûte entre 400 à 450 Euros et les habitants sont par conséquent obligés de chercher du bois pour faire la cuisine et pour se chauffer).

L’occupation laisse entrer les téléphones portables de luxe, les boissons, les cigarettes pour les commerçants locaux qui les vendent à des prix impensables, et interdit l’entrée du fioul, du gaz, des caravanes, des panneaux solaires, des médicaments, des tables, des chaises, des vêtements, des chaussures, des ustensiles de cuisine, de la fourniture scolaire, et d’autres produits et matériel nécessaires.

La population civile dans la bande de Gaza est toujours debout, elle essaie de tenir bon avec une résilience exemplaire et une patience extraordinaire en dépit de toutes les difficultés sur place et la souffrance au quotidien.

Aujourd’hui, je suis en colère contre la communauté internationale, contre les Organisations internationales, contre l’occupation, contre le monde officiel qui laissent les Palestiniens de Gaza sans nourriture, sans eau potable, sans médicaments, avec une absence totale de perspective.

Néanmoins, à Gaza, la dévastée et sans perspectives, quatre éléments calment néanmoins ma colère : la tendresse de ma mère ; la langue française ; la solidarité internationale et un petit espoir

Tout d’abord, la tendresse de ma mère, son amour, ses conseils. Quand je me sens impuissant, je vais vers elle. Elle habite à 2 km de moi, chez mon frère. Ma mère c’est pour moi l’abri, le refuge. C’est un espace, un territoire. Elle est réfugiée de Jaffa et est arrivée à Gaza en 1948 où elle a rencontré mon père, citoyen de Gaza, en 1958.

De mon père, qui est décédé en 2004, j’ai appris le respect des autres, la confiance en soi et l’attachement à la patrie.

De ma mère, j’apprends la dignité et l’amour de la vie.

Ma mère refuse les cadeaux et l’aide même venant de ses enfants. Elle a 83 ans, elle a des problèmes de genoux mais elle est solide et se souvient de tout. Quand je vais la voir, elle ne me parle jamais de l’agression actuelle. Toujours très digne, elle me parle de la vie à Gaza avant, entre 1949 et 2023. J’adore quand elle me raconte son enfance à Jaffa, sa rencontre avec mon père, sa vie au milieu de toutes les agressions qu’a traversées son pays. Quand elle me raconte sa vie de combattante avec mon père, cela me calme. Je ressens un petit soulagement et elle est l’une des raisons pour lesquelles j’ai toujours refusé de quitter Gaza.

La deuxième chose qui me calme, me soulage et me protège de la colère, c’est la langue française. Comme je l’ai déjà évoqué dans une de ces rubriques, je vis au moins 6 heures par jour immergé dans la langue française (échanges, interviews avec des médias francophones, interventions virtuelles dans des rencontres, en écrivant des rubriques, des témoignages, des livres, au travers de cours virtuels avec des étudiants, de téléphones avec mes amis, etc.) La langue française est pour moi une langue de protection et cela me soulage de pouvoir transmettre ce que je vis dans ces échanges. Je vois que la cause palestinienne n’est pas oubliée à travers et grâce à mes discussions avec les amis et les solidaires francophones. Ces deux dernières années, j’ai publié 4 livres en français sur la situation dans la bande de Gaza. Deux recueils de poèmes et deux récits en France, en Belgique et en Suisse.

Mais, ce qui me manque le plus, c’est la lecture. J’avais une bibliothèque de 3000 livres en français et tout a disparu dans le bombardement de ma maison le 2 décembre 2023, Je lis sur internet mais cela n’est pas pareil. De même, les échanges virtuels avec les étudiants ne remplacent pas les rencontres en directs et ils me manquent également.

Le troisième élément qui nous soulage, c’est la mobilisation des solidaires du monde entier, leurs actions, les rassemblements, les manifestations partout dans le monde, les initiatives qu’ils prennent pour aider la Palestine (marchés, soirées de solidarité, actions de soutien, etc.).

Personnellement je reçois quotidiennement des nouvelles, surtout venant des pays francophones et je vois que la solidarité et la lutte pour la cause palestinienne continue.

Je me sens privilégié en ayant ce réseau large d’amis et de solidaires francophones qui me soutiennent et proposent toujours de l’aide et de la compassion.

La dernière chose qui me calme un peu, c’est que je garde un petit espoir.

J’aime beaucoup ma ville mais Gaza est devenu malheureusement invivable. Avec la poursuite des bombardements, la dévastation de toute une région, la pénurie d’eau potable et de nourriture, de l’électricité et des médicaments, Gaza est sans perspectives. Mais, je garde encore en moi le petit espoir que ça va changer, qu’il puisse y avoir une nouvelle vie (parce que maintenant, ce n’est pas la vie, c’est la survie seulement). Alors, je continue mon combat pour néanmoins tenir bon.

Voilà un petit résumé de ma vie à Gaza, après 28 mois d’agression horrible. J’essaie de tenir bon même si cela n’est pas toujours évident. Ma place est ici, avec la population, même si, il y a deux mois, j’ai pu envoyer mes deux fils aînés, de 25 et 27 ans en Italie, où ils ont obtenu une bourse pour pouvoir faire un Master. Cela me soulage un peu car, malgré leurs diplômes, ils n’avaient trouvé aucun travail à Gaza, même bénévolement (le taux de chômage dépasse 96%). Je reste ici et m’occupe du reste de ma famille, ma femme et mes trois enfants : deux qui continuent virtuellement leurs études à l’université et le dernier qui est au collège et suit les cours dans un centre éducatif. Je m’occupe souvent des jeunes et des enfants de ma ville, et les familles démunies dans mon quartier avec le soutien de quelques amis et associations à l’intérieur et à l’extérieur, en gardant ce petit espoir que la situation va changer, que Gaza soit reconstruite et que la mobilisation internationale se poursuive jusqu’à la libération de la Palestine.

Je continuerai sans relâche en mettant toute mon énergie à faire vivre les joies pour que la flamme de l’espoir ne s’éteigne pas.

Ziad MEDOUKH,

Poète palestinien de Gaza

Gaza, 9 janvier 2026

Brève Notice biographique sur Ziad MEDOUKH 

Ziad MEDOUKH (ci-contre, en 2019), né le 18 février 1966 à Gaza, est un militant palestinien, écrivain et poète d’expression française.

Infatigable ambassadeur de la Palestine dans l’espace francophone, il participe à de nombreuses rencontres et organise des voyages d’étude en France, Suisse, Jordanie, Égypte et Liban pour promouvoir la paix et les droits humains. [3]

Sa formation en France et le choix du Français comme langue de son espace poétique et littéraire

Titulaire d’un doctorat en sciences du langage de l’Université de Paris 8, Ziad MEDOUKH est professeur de Français et responsable du département de Français de l’Université Al-Aqsa de GAZA et coordinateur du Centre de la Paix de cette même université.

En 2011, il est fait Chevalier de l’ordre des Palmes académiques de la République française, et il est le premier citoyen palestinien à recevoir cette distinction du Ministère de l’Education nationale.

En 2014, il est nommé ambassadeur de la Paix par le Cercle universel des ambassadeurs de la Paix [4].

Il a remporté, parmi les 300 participants venus de 30 pays, le premier prix du concours d’Europoésie-UNICEF en 2014 pour son poème « À la mère palestinienne » (voir infra, le § un patriote palestinien et un gazaoui fidèle à sa terre natale, et note 13). Son poème, dédié à toutes les mères palestiniennes, leur rend hommage pour leurs sacrifices et leur résistance dans le combat du peuple palestinien pour sa liberté et pour la paix.

L’année suivante, en 2015, Ziad MEDOUKH reçoit le prix de la poésie francophone pour ses œuvres poétiques. Ce prix vient consacrer la reconnaissance de son talent et de son engagement envers la poésie francophone.

Son implication auprès de la jeunesse de Gaza

Depuis longtemps très impliqué auprès de la jeunesse de GAZA éprouvée par le blocus, les attaques et l’absence de perspectives, Ziad MEDOUKH soutient moralement ses étudiants et les encourage à garder espoir malgré ce contexte déprimant et cet horizon borné.

En 2014, à la suite d’une offensive israélienne particulièrement ravageuse et sanglante, il met en place une cellule de soutien psychologique pour les enfants traumatisés, cellule qui intervient dans les écoles, les jardins d’enfants, les centres d’accueil. Entre 2014 et 2017, plus de 100 séances sont organisées dans les écoles, jardins d’enfants et centres d’hébergement, permettant d’accompagner plus de 4 000 jeunes.

Cet engagement auprès des enfants explique, en 2017, l’obtention du Prix international de la Fondation indienne Jamalal Bajaj, pour ses activités en faveur des jeunes et des enfants de Gaza et pour son encouragement à la résistance non-violente.

Son action pour le développement d’une économie solidaire à Gaza

Comme le montre la photo ci-dessus s’ouvrant sur sa chronique de Gaza, Ziad MEDOUKH a été un acteur de premier plan dans le développement d’une économie solidaire à Gaza en initiant des projets d’agriculture biologique et d’artisanat dans les villages et camps de réfugiés grâce à la mobilisation de la population autour de la production, de l’utilisation et de la commercialisation de produits locaux. Il a aussi favorisé la création de coopératives agricoles.

Figure internationalement reconnue d’une résistance non violente

Héritier de Gandhi et de Martin Luther King, le poète palestinien de GAZA est un disciple et promoteur de la résistance non-violente [5]. À priori l’on pourrait penser que la position de non-violence de Ziad MEDOUKH est isolée en Palestine et cela d’autant plus que les médias occidentaux ne relatent que la résistance armée du Hamas et ses faits de guerre parfois sanglants comme en octobre 2023.

En réalité, sa réflexion et son positionnement politique se nourrissent également de la figure intellectuelle de Moubarak AWAD, cet universitaire d’origine palestinienne de confession chrétienne qui, né à Jérusalem en 1943, avait migré ensuite aux USA à la fin de ses études secondaires pour y obtenir un doctorat de psychologie en même temps que la nationalité américaine, tout en conservant sa nationalité palestinienne.

Ce psychologue de formation avait réfléchi aux possibilités d’une stratégie de lutte non-violente dans les territoires occupés. C’est ainsi que lors d’un voyage en Palestine, en 1985, il décide de créer le « Centre palestinien pour l’étude de la non-violence » (Palestinian Centre for the Study of Nonviolence).

Or, avant la première Intifada (9 décembre 1987-13 septembre 1993), Moubarak AWAD donne des conférences et publie des articles sur la non-violence comme technique de résistance face à l’occupation israélienne. Le Centre palestinien précité va s’en inspirer en soutenant de nombreuses actions non-violentes durant les premiers mois de la première intifada se manifestant par une série d’initiatives de non-coopération et de désobéissance civile.

C’est au cours de la première Intifada que Ziad MEDOUKH a pris conscience que la non-violence peut constituer une modalité de lutte contre l’occupation israélienne de la Palestine. C’est cette prise de conscience qu’il évoque dans son livre paru en 2019 Être non-violent à Gaza. Un jour, ayant suivi des camarades de classe partis « lancer des pierres sur des soldats israéliens », se souvient-il, « la pierre est tombée de ma main et j’ai commencé à réfléchir à d’autres moyens de résister contre les occupants de notre terre [6] ».

Mais il n’en reste pas là et s’empresse de découvrir Gandhi et ses principes de résistance non-violente en adoptant l’orientation à donner à son engagement de patriote palestinien  : « résister par l’éducation, la culture, la non-violence et le travail auprès des jeunes. »

La période est d’ailleurs propice car si, à l’époque, les médias occidentaux ont surtout diffusé des images d’enfants palestiniens jetant des pierres sur les soldats israéliens, cela ne doit pas occulter la véritable nature de la première intifada se caractérisant, pour l’essentiel, par le caractère non-violent de la résistance populaire palestinienne : cessation de travail dans les colonies, boycott des produits israéliens, grève des impôts. En même temps, se met en place une économie parallèle se développant autour des coopératives agricoles. C’est dire que la solidarité de la société civile palestinienne est maximale durant les longues grèves.

C’est également dans le territoire de Gaza qu’après l’échec de la seconde intifada armée ou Intifada al-Aqsa (septembre 2000-février 2005), pendant des années, dans les territoires palestiniens, selon Ziad MEDOUKH, la résistance non-violente revêt trois formes principales : la résistance par le travail des paysans « qui restent sur leurs terres pour cultiver les champs, malgré les tracasseries et les dangers de l’occupation », les manifestations pacifiques « contre le mur de la honte [7] qui ont lieu régulièrement, notamment dans les villages de Bil’in et Nilin, près de Ramallah », et le boycott des produits fabriqués dans les colonies israéliennes.

Comme il l’écrit en 2010, dans un article intitulé « La résistance par la non-violence en Palestine : choix, stratégies, défis », Ziad MEDOUKH considère que « cette forme de résistance, non seulement développe la dignité humaine, mais garantit l’indépendance et la capacité à endurer les représailles et à lutter contre toutes les formes d’injustice [8] »

Et à l’attention de ceux qui douteraient de la pertinence politique de cette option de la non-violence, il s’efforce de lever leur scepticisme en ajoutant : « l’option pour la non-violence demande des sacrifices, certes, elle demande aussi de la patience. Mais notre peuple est connu pour sa capacité à endurer des sacrifices pour la terre de Palestine. Et surtout il est connu pour sa patience. Depuis plus de 62 ans, notre peuple souffre et malgré tout cela, il résiste, il garde l’espoir. Oui, la vie continue en Palestine. »[ 9]

C’est ainsi que, depuis 2018, naissent d’autres formes de résistance hautement symboliques, avec la « marche du retour » célébrant, chaque année, l’anniversaire de la Nakba, c’est-à-dire de l’exode palestinien de 1948 à l’issue de la première guerre israélo-arabe [10].

Puisant sa force dans cette doctrine de l’action politique non-violente et de l’expérience historique des deux intifadas – et notamment la première – Ziad MEDOUKH, fonde, en 2004, le Centre de la paix au sein de son université. Il s’agit, pour lui, de répandre à son tour le message d’une résistance pacifique [11] non seulement par ses écrits et ses poèmes mais aussi, convaincu du rôle de l’éducation, en organisant également des rencontres et des formations sur les droits humains, la démocratie, la non-violence, la tolérance et la paix destinées aux enfants et aux familles subissant, depuis des années, des bombardements incessants.

Un patriote palestinien et un gazaoui fidèle à sa terre natale

Ziad MEDOUKH est un patriote palestinien attaché à la terre de Gaza qu’il s’est toujours refusé à quitter même aux heures les plus sombres de son existence lorsque, après le 7 octobre 2023, sa femme et ses enfants, comme beaucoup de gazaouis, fuient vers le sud pour y rechercher plus de sécurité.

Il décide alors de rester seul et de ne pas abandonner Gaza pour ne pas quitter en même temps la Palestine et connaître le sort des réfugiés, comme il s’en explique dans un entretien donné à Médiapart [12].

Ne pas partir c’est accepter la mort ou en tout cas la côtoyer, ce qui advient bien vite, car le 2 décembre 2023, une bombe s’abat sur son immeuble le détruisant et Ziad MEDOUKH perd son appartement ses biens, sa bibliothèque, ses souvenirs pour devenir un sans-abri à l’instar de centaines de milliers de ses compatriotes.

Depuis cette date, il a dû ainsi déménager cinq fois de maison et de quartier, ayant eu la douleur et la tristesse de perdre son frère, ingénieur agronome très impliqué dans la lutte contre la misère, la femme de celui-ci et leurs cinq enfants, le lendemain du jour (3 décembre 2023) où son propre appartement avait été détruit.

Ziad MEDOUKH chante ainsi dans ses poèmes l’amour de sa patrie, la Palestine, son attachement viscéral à Gaza, sa ville natale, la résistance à l’occupation israélienne par la non-violence et aussi par l’éducation. Il salue l’engagement des femmes palestiniennes qui sont historiquement engagées depuis plus d’un siècle [13] d’abord contre l’impérialisme occidental (occupants britanniques, lors de la « grande révolte de 1936 à 1939) puis, à la fin des années 1960, contre celui d’Israël avec un tournant vers la lutte armée et le féminisme, et enfin la Première Intifada de 1987 à 1993.

Dans ces nouveaux poèmes écrits entre 2019 et 2020, Ziad MEDOUKH évoque la grande marche du retour dans la bande de Gaza qui entre dans sa deuxième et sa troisième année. S’il rend hommage aux enfants et aux femmes assassinés par les snipers israéliens sur les frontières de Gaza, il s’efforce également de souligner avec force la volonté admirable de cette population civile de dire non à l’injustice, et de continuer à vivre de manière digne, en dépit de ce contexte d’oppression aggravé par l’épidémie du coronavirus frappant l’enclave isolée.

Ses publications : les poèmes marquants de Ziad MEDOUKH

  • Cri d’amour pour Gaza – 50 poèmes de Gaza, de Palestine, pour la vie, l’espoir, la paix et la solidarité, en plein carnage, 31 juillet 2025, ed. La Lucarne des Ecrivains, 262 pages ;
  • Gaza meurt de faim : 20 juillet 2025 ;
  • GAZA Ma vie sous les bombes (14/12/2024, Ed. Investig’action, 136 pages) ;
  • Poèmes d’espoir à Gaza la dévastée, publié aux éditions de Rochefort, 2024, Suisse. (Il regroupe 33 poèmes écrits par le poète palestinien de Gaza entre octobre 2023 et novembre 2024 sous les bombes, en pleine agression).
  • Le bulldozer de la haine (1/03/2020)
  • Les oliviers poussent encore à Gaza, Ed. Kairos, 21/10/2020
  • Être non-violent à Gaza, 30/10/2019, Ed. Culture et Paix, 188 pages
  • Trois semaines après l’agression israélienne (5 juin 2019) ;
  • Ici ma vie, ici ma Palestine, et ici je reste ! (28 avril 2019) ;
  • Ils ont tué nos anges, nos cœurs sont brisés (15 octobre 2018) ;
  • Gaza, la vie est belle (10 juin 2018), Ed. du Mont Popey-Carnoux-France, 40 poèmes, 90 pages ;
  • Un soulèvement légitime contre l’injustice (2 février 2016) ;
  • Poème d’espoir dans la douleur, 24/02/2016, Ed. Scribest Publications, 136 pages ;
  • Je résiste dans la dignité (17 décembre 2014) ;
  • Chroniques d’un été meurtrier, 17/11/2014, Editeur Kairos, 93 pages ;
  • Gaza, Terre des oubliés, Terre des vivants, 70 poèmes de la paix palestinienne, Ed. L’Harmattan, février 2013 ;

Quelques articles de Ziad MEDOUKH

  • 10 juillet 2024: Témoignage audio de Ziad Medoukh par Couserans palestine ;
  • 8 avril 2024 : Ziad Medoukh décrit en chiffres comment se déroule le génocide par couserans palestine ;
  • 23 mai 2023 : Après la récente agression israélienne contre Gaza : impunité de cette occupation illégale, par couserans palestine ;
  • 29 mai 2022 :  Le 1er mai 2022 pour les travailleurs palestiniens : Souffrance permanente, colonisation, occupation et apartheid, par couserans palestine ;
  • 22 septembre 2020 : Les Palestiniens face aux accords de normalisation : Intervention de Ziad Medoukh à la chaîne France 24 ;
  • 15 juin 2020 : Un entretien avec Ziad Medoukh universitaire, poète palestinien de Gaza, Le site Mancalternativa lui a posé quelques questions et de Gaza, il leur a répondu.
  • 5 juin 2020 : Hommage à Razan Najar : les anges ne meurent pas (Razan Najar, l’ambulancière bénévole tuée alors qu’elle portait sa blouse blanche et accomplissait son devoir humanitaire), couserans-palestine ;
  • 15 mai 1948 – 15 mai 2020 : Les 72 ans de la catastrophe ; 72 ans d’apartheid, de confinement, et d’injustice, couserans-palestine  ;
  • 25 janvier 2020 : Ziad Madoukh écrit à Macron, de Gaza en janvier 2020.
  • jeudi 25 février 2016 : Le Consulat de France en visite au département de français (de l’université Al-Aqsa de Gaza), couserans-palestine.

Louis SAISI,

Paris, le 16 janvier 2026

NOTES

[1] Le Monde du 3 janvier 2026 :  » Retour sur 2025 : à Gaza, la désolation absolue  »

[2] Cf. La Croix,  8 janvier 2020 : Portrait :  « À Gaza : Ziad Medoukh, un géant de la non-violence », par Anne-Bénédicte Hoffner.

[4] Le Cercle Universel des Ambassadeurs de la Paix est né le 03 aout 2004 à l’initiative de Jean-Paul NOUCHI (1938-2007), avec pour but de créer UN LIEN UNIVERSEL DE PAIX entre les Acteurs, Artisans de la paix et Familles Internationales de Paix. Sont nommés « jeunes ambassadeurs de la paix » des jeunes de 8 à 25 ans qui sont reconnus comme œuvrant pour la paix grâce à leur sens moral, leur action, leur esprit de fraternité et d’humanité. Le Cercle se présente comme une petite Association Internationale Indépendante (non sectaire, à but non lucratif) et compte à ce jour environ 1900 membres « Peace Ambassadors » dans 100 Pays.

[5 Alain REFALO, Le paradigme de la non-violence. Itinéraire historique, sémantique et lexicologique, Lyon, Chronique sociale, 544 p., 2023.

[6] Ziad MEDOUKH (en collaboration avec L. Baudoin et I. Mérian), Être non-violent à Gaza, Éd. Culture et Paix, 2019, p. 51.

[7] Le mur de séparation de Cisjordanie ou barrière de séparation israélienne ou clôture de sécurité est une construction située en partie le long de la ligne verte – la ligne qui sépare la Cisjordanie, territoire palestinien occupé – et Israël. Les opposants à la barrière, y compris dans les rangs des mouvements israéliens de gauche, surnomment la construction « mur de la honte » (par analogie avec le Mur de Berlin) ou « mur d’annexion ». Certains d’entre eux le nomment également « mur de l’Apartheid ». Saisi par l’Assemblée générale des Nations unies, la Cour internationale de justice (CIJ), le 9 juillet 2004, a rendu son avis sur la question de la légitimité du mur en affirmant dans sa réponse que : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international ».

[8] Ziad MEDOUKH : « La résistance par la non-violence en Palestine : choix, stratégies, défis », dans Alternatives Non-Violentes, no 155, juin 2010, p. 67.

[9]  Idem p. 68.

[10] La première guerre israélo-arabe, qui a eu lieu de 1948 à 1949 est un conflit militaire qui débute le 15 mai 1948, au terme du mandat britannique sur la Palestine et au lendemain de la proclamation d’indépendance d’Israël. Avant et pendant la guerre, 720 000 palestiniens prennent la route de l’exode, fuyant les combats ou expulsés des zones contrôlées ou conquises par Israël ; c’est la Nakba (catastrophe ou désastre) qui marque encore de nos jours les consciences et mémoires palestiniennes.

[11] Alain REFALO : « Portrait. Ziad MEDOUKH, artisan de la non-violence à Gaza », Alternatives non-violentes, 2024/3 N° 212, pp. 38 à 40.

[12] Médiapart, 17 octobre 2023 : Entretien : « Un Gazaoui qui refuse de partir : « Je préfère mourir debout chez moi » …. « Pourquoi ai-je décidé de rester seul et de subir l’horreur, l’angoisse et l’inquiétude ? Parce que je ne veux pas vivre une deuxième Nakba, une deuxième catastrophe. Si aujourd’hui je quitte ma maison, ma ville, Gaza, je quitte la Palestine et je serai de nouveau réfugié… Nous avons décidé de rester malgré la mort de beaucoup de collègues et amis. Personne n’est à l’abri. Si je quitte ma maison, je me sentirai humilié de l’intérieur toute ma vie. Donc je préfère mourir debout chez moi et j’ai pris le risque. Mais, pour le moment, je survis avec peu de moyens, avec une batterie rechargeable parce qu’on n’a pas d’électricité, on n’a pas d’eau. Je vais tous les deux jours acheter de quoi manger et surtout je vais charger la batterie parce que je suis sollicité par des médias francophones. Mon quotidien est très difficile. »

[13] A2C (Pour l’Autonomie de Classe), revue en ligne : « Résistance des femmes palestiniennes : de la Grande révolte à la première Intifada (1936-1993) ». L’activisme des femmes palestiniennes est inséparable, depuis le début du 20e siècle, de la lutte de la résistance nationale. Déjà, après la déclaration Balfour de 1917 visant à établir « un foyer national pour le peuple juif » en Palestine, les femmes ont participé aux manifestations contre la Grande-Bretagne. Le mandat donné en 1920 par la SDN à la Grande-Bretagne pour administrer la Palestine et la Transjordanie donne naissance, par réaction, au mouvement national et avec lui au mouvement des femmes palestiniennes. Les dirigeantes du mouvement des femmes des années 1920 étaient issues de la même classe de commerçant·e·s urbain·e·s et de propriétaires terrien·ne·s ruraux·ales à l’instar des dirigeants du mouvement national. Près de 10 ans plus tard, en 1929, des femmes issues de familles influentes, principalement de la classe moyenne et supérieure, fondent l’Association des femmes arabes (AFA). Elles élaborent un programme s’attaquant à la politique britannique de facilitation de l’immigration sioniste et de répression des revendications palestiniennes d’autodétermination nationale.

 

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