Le Pape Léon XIV, le cliquetis des armes et la Paix,
par Louis SAISI
SOMMAIRE
Introduction
I/ La visite du pape en France et son message de paix
A/ Extraits du discours du Pape à l’Elysée
1/ La dignité de la personne humaine, la devise de la République française et la Déclaration universelle des Droits de l’Homme
2/ Le chemin de la paix dans le sillage de Jean XXIII
3/ L’exhortation au dialogue et à la diplomatie pour établir la paix
B/ Le discours sur l’Europe du Pape
1/ Sa définition séculière de l’Europe, réalité avant tout culturelle et historique
2/ L’illusion du réarmement
3/ L’éloge du droit international et du multilatéralisme, gage de l’égalité des Etats dans leurs relations mutuelles
II/ Le contexte national et international
A/ En France
1/ La position belliciste d’une certaine gauche et le conflit russo-ukrainien
2/ Nos gouvernants et la guerre russo-ukrainienne
3/ Le choix de la France en matière d’armement militaire et l’abandon de la recherche de la paix
B/ Dans le monde
1/ L’unilatéralisme américain ou la primauté des intérêts américains
2/ L’impérialisme américain contestant l’ordre du monde
C/ La contestable européisation de la guerre russo-ukrainienne
CONCLUSIONS (1, 2, 3, 4)
1/ L’humanisme kantien et le projet de paix perpétuelle du philosophe des lumières au 18ème siècle
2/ La lucidité de Victor HUGO et le Congrès de la Paix de Paris (1849)
3/ La construction des instruments de la paix au 20ème siècle : SDN, pacte BRIAND-KELLOG (1928), Déclaration de Philadelphie redéfinisant les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail (1944), Charte de San-Francisco portant création de l’ONU (1945)
4/ Le progrès du genre humain contre la barbarie depuis l’aventure d’Homo Sapiens
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Le premier message du pape Léon XIV [1] est clair : le respect de la dignité de toute personne humaine et la construction de la paix qui doit impérativement se substituer à la préparation de la guerre laquelle se traduit déjà par une course généralisée aux armements.
Mais auparavant, quelques mots quant à la filiation du Pape par rapport à ses prédécesseurs qui permettront de mieux le situer dans ses convictions intimes et de mieux cadrer le sens de son voyage en France. Le , soit quelques jours avant la messe d’inauguration de son pontificat (5 lors d’une rencontre avec le collège des cardinaux, il révéla les raisons du choix de son nom en s’exprimant ainsi : « Il y a plusieurs raisons, principalement parce que le pape Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum [2], a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ». Il ajouta ensuite : « Aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail »
Si la question sociale – hier comme aujourd’hui – comme celle de la révolution de l’intelligence artificielle sont des questions qui ne peuvent laisser l’Église indifférente, celle de la paix revêt également une importance capitale pour le devenir de nos sociétés et plus largement encore de l’humanité. Et il n’est donc pas étonnant que le voyage du Pape en France – qui s’est déroulé du 25 au 28 septembre 2026 , en passant par Paris, Lourdes et Metz – ait été consciemment entrepris par Léon XIV précisément à un moment où la situation internationale se caractérise de plus en plus comme une banalisation de la guerre – en violation de la Charte des Nations Unies [3] – opposant de nombreux États dont certains, comme les USA ou la Russie, ont pourtant un rôle majeur à jouer en matière de maintien de la paix au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais la situation internationale actuelle nous montre également que de trop nombreux autres États, notamment en Europe, sont prêts à entrer dans une logique de guerre plus ou moins imminente se traduisant notamment par une course effrénée aux armements les plus sophistiqués et meurtriers.
Cela a conduit le pape Léon XIV à délivrer les 25 et 28 septembre 2026, respectivement à Paris et à METZ, un message de paix qui n’a pas toujours fait les manchettes des journaux français lesquels se sont surtout bornés à rappeler l’opposition du pape à l’euthanasie – qui est celle traditionnelle de l’Église – pour l’abrègement des souffrances des personnes pour lesquelles la médecine est devenue impuissante.
Il convient dès lors d’analyser le contenu de ce message de paix développé à PARIS qui nous paraît le message politique prédominant, de même que son message délivré à METZ sur l’Europe, pour en extraire les motivations (I) afin de vérifier la pertinence et la validité de ces deux messages convergents – au service de la paix – pour les confronter ensuite à la situation française, internationale et européenne (II). Nous donnerons ensuite, pour mémoire, dans une Annexe, le célèbre discours de JAURÈS prononcé à LYON-VAISE le 25 juillet 1914, six jours avant son assassinat, à Paris, au café du Croissant.
I/ La visite du pape en France et son message de paix
Dès son arrivée à Paris, le 25 septembre 2026, le Pape Léon XIV a prononcé son premier discours, depuis le Palais de l’Élysée, devant Emmanuel MACRON, les autorités, la société civile et le corps diplomatique en mettant en avant la dignité de toute personne humaine en invoquant la Déclaration universelle des Droits de l’Homme proclamée à Paris le 10 décembre 1948 qui a créé, sous l’égide du professeur CASSIN, « une conscience générale de la dignité inaliénable de la personne humaine ». Dans le sillage de l’un de ses prédécesseurs, le pape Jean XXIII, lui-même promoteur du concile de Vatican 2 [4] – par lequel l’Eglise catholique s’est ouverte au monde et aux autres religions -, il a également fustigé « la course aux armements qui doit s’arrêter » car « la paix n’est pas un équilibre des forces, elle se construit chaque jour par le dialogue et la justice. »
De même, il a exhorté son assistance – et, par-delà elle, toutes les nations – à ne pas se résigner à considérer la guerre comme « inévitable » – car elle n’est pas une fatalité ; mais à promouvoir sans relâche le dialogue et la diplomatie, afin de préserver des sociétés pacifiques, respectueuses de la dignité et des droits de la personne et des peuples.
Cela constitue implicitement une critique de ce qui se passe en Europe avec l’augmentation des budgets militaires, tout comme aux USA ou en Israël.
A/ Extraits du discours du Pape à l’Élysée [5]
1/ La dignité de la personne humaine, la devise de la République française et la Déclaration universelle des Droits de l’Homme
« … Cette attention permanente à la dignité inhérente à toute personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement.
« La Déclaration universelle des droits de l’homme, qui fut proclamée dans cette ville de Paris – et où le juriste français et prix Nobel de la paix, René CASSIN joua un rôle de premier plan dans son élaboration – a eu pour but de créer une conscience générale de la dignité inaliénable de la personne humaine. Saint Jean-Paul II, qui considérait ce document comme « une véritable pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité », avait conscience que « toute menace contre les droits humains, aussi bien dans le cadre des biens matériels que dans celui des biens spirituels, est également dangereuse pour la paix car elle touche toujours l’homme dans son intégralité ».
2/ Le chemin de la paix dans le sillage de Jean XXIII
« …. En même temps, comme l’affirmait déjà en son temps mon saint prédécesseur Jean XXIII dans son encyclique « Pacem in Terris » (11 avril 1963) « la justice, la sagesse, le sens de l’humanité réclament […] qu’on arrête la course aux armements ; elles réclament la réduction parallèle et simultanée de l’armement existant dans les divers pays, la proscription de l’arme atomique et enfin le désarmement dûment effectué d’un commun accord et accompagné de contrôles efficaces »[6].
« En effet, se répand de plus en plus la conviction, erronée, que la possession de l’arme nucléaire serait un gage de sécurité, ce qui alimente une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable. Or, la paix n’est pas un équilibre des forces, elle se construit chaque jour par le dialogue et la justice.»
3/ L’exhortation au dialogue et à la diplomatie pour établir la paix
« Je vous exhorte donc à ne jamais vous résigner à la perspective d’une guerre en la considérant comme “inévitable”, mais à promouvoir sans relâche le dialogue et la diplomatie, afin de préserver des sociétés pacifiques, respectueuses de la dignité et des droits de la personne et des peuples. Face aux bruits de bottes et aux crises multiformes qui ébranlent notre monde, la France a la vocation de demeurer un artisan infatigable de paix et de multilatéralisme, notamment au sein de notre chère Europe. Puisse la France, dans la fidélité à ses valeurs, creuser le sillon d’une paix désarmée et désarmante, et offrir avec responsabilité sa contribution irremplaçable en faveur de la paix. Que votre liberté grandisse sans cesse dans le souci du bien commun. Que votre fraternité embrasse l’humanité tout entière. Et que l’égalité à laquelle vous aspirez s’établisse toujours sur les fondements de la justice et de la charité, sans supprimer les différences entre les personnes, mais en les faisant fructifier harmonieusement au profit de la société tout entière. »
B/ Le discours sur l’Europe du Pape
Lors de sa visite à Metz, le pape privilégiant ses fonctions de Chef d’Etat de la cité du Vatican, a délivré un discours politique de paix.
1/ Sa définition séculière de l’Europe réalité avant tout culturelle et historique
Ci-dessous, une représentation imagée possible de l’Europe en tant que réalité culturelle et historique

Pour Léon XIV,
« L’Europe se comprend donc comme une réalité culturelle et historique avant même d’être une réalité géographique. Au fil des siècles, elle a pris de nouveaux contours et de nouvelles définitions, passant par des périodes de croissance, des crises profondes, et de nouvelles renaissances. Une constante, que l’on peut discerner dans son long et tumultueux parcours historique, réside dans le fait que l’Europe s’est épanouie et a progressé lorsqu’elle a su tirer parti des aspects positifs de son passé, et les re-proposer sous des formes nouvelles et créatives grâce à la rencontre avec l’autre. La civilisation européenne est, en effet, également le fruit de rencontres séculaires, même si celles-ci n’ont pas toujours été faciles. Il suffit de penser à la présence de la culture arabe dans la péninsule ibérique, ou à la projection du « Vieux Continent » dans le « Nouveau monde », ce qui généra, parfois douloureusement, de nouvelles synthèses sur le continent américain. » [7]
2/ L’illusion du réarmement
Lors de son discours du 28 septembre 2026, intitulé « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité », prononcé au Centre des Congrès Robert Schuman de Metz [8], le pape Léon XIV est revenu sur « l’illusion du réarmement » :
« Ce n’est pas un hasard si les appels répétés à l’augmentation des dépenses militaires et les choix qui en découlent sont présentés par de nombreux gouvernants ave la justification du danger représenté par les autres (Message pour la 59ème Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2026). Favoriser la paix est une œuvre active.
« Aujourd’hui, il faut se demander si nous déployons réellement des “efforts créatifs” pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à “endiguer l’hémorragie de la guerre” et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir. »
3/ L’éloge du droit international et du multilatéralisme, gage de l’égalité des Etats dans leurs relations mutuelles
« Le droit international et le multilatéralisme soulignent l’égalité effective des États dans leurs relations mutuelles et constituent le meilleur antidote à la volonté de domination, qui est à l’origine de tout conflit. Aujourd’hui, les relations humaines, et entre les États, sont de plus en plus barbares. La valeur de la parole donnée est méprisée ; on se vante plutôt du mensonge et de la tromperie. L’Europe peut mettre fin à cette spirale grâce au respect de l’autre qu’elle a su cultiver et préserver, puisqu’elle a largement démontré au cours des quatre-vingts dernières années qu’il est possible de faire valoir des opinions, des revendications et des intérêts divergents, en se rencontrant plutôt qu’en s’affrontant. »
Aujourd’hui la position du pape Léon XIV s’inscrit dans la croisade de JAURÈS contre la guerre en 1914.
C’est en effet, ne l’oublions pas, dans cette atmosphère européenne d’échauffement des esprits par des « va-en-guerre » suivant aveuglément les analyses outrancières et bellicistes de notre Président de la République, lui-même à l’unisson avec la plupart des dirigeants des États membres de l’UE, que le pape Léon XIV a cru devoir entreprendre son voyage apostolique en France. du 25 au 28 septembre 2026, en passant par Paris, Lourdes et Metz.
II/ Le contexte national et international
Le voyage du Pape en France a été consciemment entrepris par Léon XIV à un moment où la situation internationale conduit de nombreux Etats à entrer dans une logique de guerre imminente en désignant l’ennemi à vaincre car celui-ci serait actuellement responsable de tous nos maux : la Russie responsable de l’agression contre l’Ukraine est également accusée par la France et l’Union européenne d’une visée expansionniste contre l’Europe pour redevenir, selon ses détracteurs, l’ex URSS ; l’Iran, réputé responsable des tensions au sein de la poudrière du Moyen-Orient, constituerait également, selon les américains, une menace pour le reste du monde pour vouloir passer du nucléaire civil au nucléaire militaire ; les palestiniens de Gaza seraient responsables du terrible raid meurtrier du Hamas du 7 octobre 2023 contre une partie de la population israélienne et devraient en payer le prix.
La séquence historique actuelle est celle de la course aux armements dans laquelle la France s’est elle-même engagée en ayant abandonné sa doctrine du non-alignement face aux impérialismes et en renonçant à faire entendre la voix de la paix, fidèle en cela au gaullo-mitterrandisme [9].
L’expression politique « gaullo-mitterrandisme » émane d’Hubert VEDRINE. Selon lui, « En fait MITTERRAND a assumé l’essentiel des orientations (du général de GAULLE) tout en les renouvelant, par exemple sur le Proche Orient, en renouvelant le dialogue avec Israël ou sur le plan européen. Il y eut des changements, mais la part de synthèse était forte. C’est pour cela qu’à l’époque, en effet, j’ai parlé de gaullo– mitterrandisme. Mais il ne reste pas beaucoup aujourd’hui de cette synthèse qui a porté la politique étrangère française pendant un certain temps. Ni à droite, ni à gauche. » [10]
En 2000, tous les espoirs étaient encore permis car les 192 pays membres des Nations Unies à propos de ce qu’ils souhaitaient faire dans le monde mettaient en avant la coopération internationale, la paix, le développement, la sécurité, etc. [11], c’est-à-dire tout le contraire du langage brutal et de la ligne belliciste de TRUMP aujourd’hui.
A/ En France
Fidèles à leur héritage historique, les forces de droite sont aujourd’hui quasi unanimement « va-t-en-guerre » quant à leur souhait de voir la Russie vaincue par les armes, suite à leur soutien apporté à l’Ukraine, et surtout se montrent ainsi assez fidèles à elles-mêmes quant à la manière guerrière de régler les problèmes internationaux.
En revanche, les forces de gauche nous avaient habitués à développer un discours de paix où la diplomatie et le dialogue étaient préconisés et recherchés avant de faire parler les armes [12].
La situation, à gauche, est moins limpide aujourd’hui et, au moins pour certains partis se réclamant de gauche, rompt avec ce que fut l’implication de la plupart des forces de gauche en faveur de la paix dans les temps forts de notre histoire nationale.
1/ La position belliciste d’une certaine gauche et le conflit russo-ukrainien
Une longue séquence d’obscurantisme politique s’est abattue sur la France ces dix dernières années, et surtout depuis 2022 [13], où même ceux qui se prétendent « à gauche » continuent obstinément à nous présenter la perspective d’une guerre entre la RUSSIE et l’Europe comme une fatalité à laquelle il convient de se préparer activement. Outre les généraux qui défilent, avec leur pseudo science militaire, sur les radios et plateaux-télé en nous inondant de leur discours alarmiste quant à une menace de guerre venant de la Russie – qui serait portée à vouloir reconstituer l’ex URSS [14] – et à laquelle la France doit déjà se préparer pour faire face, citons, parmi les civils, une cohorte de penseurs dits de « gauche » : Raphaël GLUCKSMANN de « Place publique », lui-même très lié au PS et pour qui la guerre avec la Russie est quasi imminente, Chloé RIDEL, députée européenne PS [15], François HOLLANDE [16], Jérôme GUEDJ [17]. Les propos guerriers et outranciers de ces personnalités politiques, en principe classées à gauche, sont souvent partagés par une bonne partie de l’aile droite du PS ainsi que par « Place publique » qui, en s’alliant, ont fait de GLUCKSMANN leur candidat pour représenter cette gauche-là – réputée « social-démocrate » – à la présidentielle de 2027 ; à l’issue d’une « primaire fermée » aux autres forces de gauche (Écologistes, PCF, sans parler de LFI jugée depuis longtemps définitivement indésirable) et avec un cens électoral relativement élevé pour les catégories populaires. Les formes régressives du droit de vote ont été ressuscitées pour la circonstance en favorisant les « va-ten-guerre » et la désignation du leader de « Place publique »..
Après une telle analyse erronée à laquelle ils superposent une vision catastrophique de la situation actuelle provoquée par la guerre en Ukraine, ces « va–t- en-guerre » de gauche se rallient aujourd’hui à la thèse de la légitimité de la course aux armements en France [18], d’abord, mais aussi en Europe, et par ricochet un peu partout dans le monde (USA [19], Russie [20], Inde [21], Chine [22], etc.).
F
ace à ce cliquetis des armes et ce bruit de bottes, il n’est pas sans intérêt de rappeler à une bonne partie de la gauche française le combat de Jean JAURÈS (médaillon ci-contre), infatigable promoteur de la paix en 1914, contre l’inéluctabilité de la guerre, celle qui, en l’occurrence, allait tragiquement devenir la très meurtrière guerre de 1914-1918 ensevelissant notre jeunesse d’alors [23] (cf. en Annexe le discours du 25 juillet 1914 prononcé à Lyon-Vaise par Jean JAURÈS).
Dans une France qui était alors obsédée par l’idée de revanche contre l’Allemagne pour effacer et surtout réparer la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine – cédée à l’Empire allemand en 1871 – JAURÈS subordonnait le thème de l’efficacité militaire au double impératif de la légitimité des opérations d’une armée et surtout à l’adhésion patriotique à une cause commune. Dans la pensée militaire jaurésienne, la mise en avant du facteur technologique était absente, tandis que la professionnalisation de l’armée était pour le fondateur de « L’Humanité » un mal absolu [24].
2/ Nos gouvernants et la guerre russo-ukrainienne
Ci-dessous, les présidents MACRON et ZELENSKY scellant leur alliance

Faisant suite aux sanctions économiques contre la Russie, l’on se souvient qu’après l’accord bilatéral de sécurité [25] signé le 16 février 2024 par Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky – prévoyant notamment la fourniture de 3 milliards d’euros d’aides militaires supplémentaires en 2024 -, le 26 février 2024, franchissant un nouveau pas dans l’escalade antirusse, notre président n’avait pas hésité à évoquer la possibilité d’une intervention des troupes occidentales sur le sol ukrainien.
Si l’on prend les chiffres officiels affichés par le Ministère des Armées, entre le 24 février 2022 et le 1er mai 2024, la France aurait livré pour une valeur totale de 3,035 milliards d’euros d’équipements militaires à l’Ukraine, auxquels viennent s’ajouter 2,1 milliards d’euros versés à la Facilité Européenne pour la Paix (FEP), soit un soutien militaire de plus de 5,135 milliards d’euros. [26]
A cela, il faut ajouter le soutien collectif et diversifié de la France à la formation de 22 000 soldats ukrainiens.
Le ministère des Affaires étrangères s’énorgueillit, quant à lui, de la présence sur place de près de 160 entreprises françaises, ce qui fait de la France le « premier employeur international » dans ce pays.
En fait, les chiffres précités relatifs à l’aide directe bilatérale française sont minorés et ne semblent pas correspondre à la totalité de notre aide à l’Ukraine.
Dès lors, pour nous efforcer d’obtenir des montants plus précis, comme l’a fait Franceinfo [27], il faut se référer aux données fournies par Kiel Institut für Weltwirtschaft (l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale). Ce groupe de recherche international indépendant, basé en Allemagne, qui fait autorité en la matière, rassemble des chiffres « provenant de sources officielles et gouvernementales, des listes existantes d’aide à l’Ukraine et des reportages publiés par des médias de renom », précise-t-il dans sa méthodologie .
Or, selon cet Institut, de février 2022 à juin 2026, la France aurait alloué 7,91 milliards d’euros d’aides bilatérales à Kiev, soit près de 3 milliards de plus que le chiffre donné par le Ministère des Armées [28].
Quant au détail de ce type d’aide, plusieurs types d’aides sont intégrés dans ce chiffrage, qui n’est pas confirmé par le gouvernement français. La principale composante dans l’aide militaire à l’Ukraine, pour un montant de 6,23 milliards d’euros, comprend la fourniture de canons Caesar et d’avions Mirage 2000, ainsi que la formation et l’entraînement des troupes. Suivent, très loin derrière, l’aide humanitaire, d’un montant équivalent à 876 millions d’euros, puis l’aide financière directe, de 799 millions d’euros. Ce dernier chiffre correspond à la somme que la France a donnée directement à l’Ukraine depuis février 2022 [29].
Mais cette aide directe bilatérale ne constitue qu’une partie de la part non négligeable de la France dans le cadre des versements de l’aide européenne pour aider l’Ukraine dans son effort de guerre contre la Russie. En effet, selon l’Institut de Kiel précité, une somme de 18,31 milliards d’euros a été versée à l’Ukraine par la France en tant que contributeur de l’aide l’Union européenne dans la part propre à chaque pays prise dans le budget de l’UE.
Ainsi, contrairement aux affirmations déversées sur les ondes par certains de nos Hauts gradés militaires, cela place la France, au niveau européen, au rang de deuxième pays contributeur le plus « généreux », derrière l’Allemagne et ses 21,58 milliards d’euros versés sur la même période (Berlin a parallèlement versé 30,63 milliards d’euros en aides directes).
Ces 18,31 milliards d’euros distribués par la France via l’Union européenne s’additionnent donc aux 7,91 milliards d’euros d’aides directes, soit un total de 26,22 milliards d’euros en un peu moins de quatre ans et demi, selon l’Institut de Kiel.
Par rapport au budget de l’Etat, ces 6 milliards d’euros représentent 1,34% de la moyenne annuelle des dépenses de l’Etat de 2022 à 2025 [30].
3/ Le choix de la France en matière d’armement militaire et l’abandon de la recherche de la paix
Oubliant son esprit d’indépendance nationale et son rôle majeur dans la construction de la paix mondiale, la France – qui reste viscéralement prisonnière du consortium européen et atlantique – a donc fait le choix historique de développer son arsenal militaire pour se protéger de l’extension de conflits qui ne sont pourtant pas les siens mais qui sont partout encouragés, parfois provoqués et souvent entretenus par les USA pour asseoir leur leadership mondial.
C’est cette politique de passivité complice vis-à-vis de l’impérialisme américain et aussi d’Israël générant une dangereuse « tension internationale », c’est-à-dire une menace volontairement non identifiée contre la France et la paix dans le monde, qui justifie la construction pharaonique d’un nouveau porte-avion géant des mers « La France libre » (coût variant entre 10 milliards et 12 milliards d’euros) ; l’ouverture d’une ère de robotique terrestre au sein de l’armée française avec l’équipement en drones militaires à travers le programme DROIDE, signé avec KNDS France et Safran Electronics & Défense, qui vise à intégrer massivement ces robots au sein de l’armée française d’ici 2030-2035 ; l’appel aux jeunes pour conforter notre armée de métier par la mise en place d’un « Pôle recrutement jeunesse » chargé de recruter chaque année environ 16 000 jeunes dans l’armée de terre.
Cela s’est traduit en 2026 par un accroissement substantiel du budget de notre défense nationale de 6 milliards d’euros pendant que parallèlement le pouvoir politique actuel a décidé, lors de la préparation du budget 2027, de minorer les dépenses nécessaires au bon fonctionnement de nos services publics les plus fondamentaux – éducation, santé, recherche – sans parler de la perspective envisagée de désindexer les retraites par rapport à une inflation galopante.
B/ Dans le monde
1/ L’unilatéralisme américain ou la primauté des intérêts américains
Il se manifeste par le retrait des USA des organismes qui ne servent pas les intérêts de Etats-Unis.
Quant à la coopération internationale des USA, le président américain, Donald Trump, a signé, le 7 janvier 2026, un décret ordonnant le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales qui « ne servent plus les intérêts américains », selon le message diffusé par la Maison Blanche sur le réseau social X. Parmi elles, 31 sont liées à l’ONU, dont la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) montrant que Washington poursuit ainsi son désengagement de la coopération mondiale sur le climat.
C’est ainsi que le département d’Etat a publié un communiqué affirmant : « L’administration Trump a jugé ces institutions redondantes, mal gérées, inutiles, coûteuses, inefficaces, instrumentalisées par des acteurs poursuivant des objectifs contraires aux nôtres, ou menaçant la souveraineté, les libertés et la prospérité générale de notre nation ».
Un décret du 4 février 2025, signé par TRUMP, ordonnait le retrait des Etats-Unis de plusieurs instances des Nations unies, dont le Conseil des droits de l’Homme (où les USA ne siégeaient déjà qu’en tant qu’observateurs), tandis que le président annonçait une réévaluation du financement de l’ONU par Washington, en raison des « grandes disparités » observées dans les contributions des différents pays, Trump ayant qualifié ces différences de « profondément injustes pour les États-Unis ».
Le même décret précité prolongeait également la suspension du financement américain à l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), qui avait déjà été interrompu après des accusations en janvier 2024 selon lesquelles certains employés de l’agence auraient été impliqués dans les attaques du Hamas du 7 octobre 2023.
Le décret du 4 février 2025 précité portait aussi sur une réévaluation de l’implication des Etats-Unis au sein de l’UNESCO, l’agence de l’ONU pour l’éducation, la science et la culture, accusée également de partialité contre les Etats-Unis.
Quelques jours plus tôt, le 20 janvier 2025, lors de son premier jour de retour à la Maison Blanche, le président Trump avait signé le décret exécutif 14155, notifiant officiellement aux Nations Unies et à l’OMS l’intention des États-Unis de se retirer de l’organisme mondial de la santé, invoquant une prétendue mauvaise gestion de la pandémie de COVID-19, l’absence de réformes et l’influence politique des États membres. Après le préavis d’un an requis, ce retrait est devenu effectif le 22 janvier 2026, le gouvernement américain ayant cessé tout financement à l’OMS, rappelé son personnel et mis fin à sa participation aux instances dirigeantes et aux groupes techniques de l’OMS.
2/ L’impérialisme américain contestant l’ordre du monde [31]
Depuis le retour de TRUMP à la Maison Blanche (janvier 2025), l’ordre mondial résultant de la fin de la seconde guerre mondiale est remis en cause.
L’idée que le droit international et les institutions internationales doivent être à la base de la résolution des différends entre pays n’est plus centrale et en tout cas n’est plus partagée par les USA.
C’est dire que la remise en cause des institutions internationales (ONU, CPI, etc.) et du droit international public par l’impérialisme des USA est ravageur et constitue une menace accrue contre la paix.
Donald TRUMP fait preuve d’un grand désir d’expansionnisme (visées sur le Canada, le Groenland). C’est dans un document publié le 5 décembre 2025, que la Maison-Blanche a défini sa « Stratégie de sécurité nationale ».
Il s’agit d’une nouvelle doctrine géopolitique américaine qui peut s’intituler la doctrine MAGA faisant suite à la doctrine Monroe, qui, depuis 1823, développait une politique d’influence américaine dans l’hémisphère occidental.
Ce nouveau paradigme MAGA sonne la charge d’une doctrine remettant radicalement en cause les équilibres géopolitiques résultant de 1945 :« Dans tout ce que nous faisons, nous mettons l’Amérique d’abord », tel est l‘axiome énoncé par Donald Trump dans l’introduction du document précité.
Selon l’IRIS [32], le président TRUMP veut « en finir avec l’époque où les États-Unis soutenaient l’ordre mondial tout entier, tel Atlas », car il s’agit désormais de rompre avec la séquence « des décennies de l’après-Seconde Guerre mondiale. Une rupture assumée, qui prend pour cible première un allié de toujours : l’Europe » [33], vieux Continent, vilipendé comme « menacé d’un effacement civilisationnel ».
Au Moyen-Orient, le soutien inconditionnel apporté par les USA à Israël dans sa destruction programmée du peuple palestinien (destruction de Gaza, extension permanente des colonies juives en Cisjordanie), la folle guerre préventive déclenchée contre l’Iran (après la destruction de l’Irak) aggrave les tensions au Moyen-Orient du fait du jeu des alliances des américains avec certaines pétromonarchies du Golfe en jetant de surcroît le monde dans une crise énergétique sans précédent ; l’ingérence impérialiste accrue des USA en Amérique latine, avec la guerre commerciale contre le Mexique [34] ; l’enlèvement de MADURO au Vénézuéla ; le soutien aux forces rétrogrades dans cette partie du continent américain (soutien inconditionnel à l’extrême droite au Brésil du président américain Donald TRUMP apporté à la dynastie BOLSONARO [35]) ; l’asphyxie de Cuba en Amérique centrale ; le jeu opaque et manichéen américain dans la guerre russo-ukrainienne pour s’implanter économiquement durablement en Ukraine et y faire des affaires, etc.
C/ La contestable européisation de la guerre russo-ukrainienne
Au départ, guerre entre deux Etats aux prétentions antagonistes, avec une responsabilité évidente de la Russie, au regard du droit international, dans le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, l’européisation de la guerre a été décrétée par l’Union européenne qui a voulu en faire un conflit entre la Russie et l’Europe, alors qu’elle ne s’imposait pas.

Cette européisation du conflit est incontestablement le fait de l’Union européenne qui abandonnant sa pratique de non-intervention dans les conflits armés, décida de soutenir l’Ukraine contre la Russie.
En effet, tout de suite après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, l’UE a rapidement réagi en adoptant des mesures restrictives qui eurent de graves répercussions sur la Russie. L’UE imposa une série de sanctions à l’encontre de personnes et d’organisations russes. Ces mesures visèrent à affaiblir la base économique de la Russie, à la priver de technologies critiques et à réduire considérablement sa capacité à faire la guerre [36].
L’UE a contribué de manière substantielle à renforcer la résilience de l’Ukraine et a mis également en place une nouvelle « facilité pour l’Ukraine » : un instrument spécifique destiné à fournir à l’Ukraine un soutien financier stable et prévisible allant jusqu’à 50 milliards d’euros pour les années 2024 à 2027.
Depuis le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022, l’Union européenne et les Etats membres ont toujours affiché leur soutien au pays agressé. Financières, humanitaires et militaires, les différentes aides s’élèvent à 216,3 milliards d’euros. L’UE et ses États membres sont devenus les principaux bailleurs de fonds depuis le désengagement des États-Unis en 2025.
Le montant de l’aide européenne est réparti entre l’aide financière, économique et humanitaire, qui représente 110,4 milliards d’euros, soit environ 51 % du soutien total, l’aide militaire (77 milliards d’euros, 35,6 %), l’aide pour les réfugiés dans l’UE (17 milliards d’euros, 7,9 %), le prêt de soutien à l’Ukraine (8,1 milliards d’euros, 3,7 %) et les produits des avoirs russes immobilisés (3,8 milliards d’euros, 1,8 %).
Dans un deuxième temps, l’UE développa la thèse selon laquelle le conflit entre la Russie et l’Ukraine était également un conflit entre la Russie et l’Europe qui serait elle-même menacée par l’expansionnisme russe qui ne s’arrêterait pas à l’Ukraine, vision apocalyptique et démagogique sans fondement réel.
Face à ce cliquetis et ce bruit de bottes, il n’est pas sans intérêt de rappeler à une bonne partie de la gauche française le combat de JAURÈS, infatigable promoteur de la paix en 1914 contre l’inéluctabilité de la guerre, celle qui, en l’occurrence, allait tragiquement devenir la très meurtrière guerre de 1914-1918 ensevelissant notre jeunesse d’alors (cf. en Annexe le discours du 25 juillet prononcé à Lyon-Vaise par Jean JAURÈS).
CONCLUSIONS
Lors de sa visite apostolique en France le pape Léon XIV a voulu nous rappeler que, contrairement à une idée reçue exprimée sous une formule lapidaire [37] on ne fait pas la paix en préparant la guerre. Car la préparation à la guerre au prétexte fallacieux qu’elle serait nécessaire pour avoir la paix est une chimère démentie par l’histoire des guerres européennes au cours des siècles pour asseoir la suprématie des dynasties des puissances rivales du continent européen (16ème et 17ème siècles) et, plus proches de nous, aux guerres mondiales du vingtième siècle.
Si aujourd’hui le discours du Pape sur la paix dans le monde et en Europe intervient dans un contexte de conflits résultant du choc des impérialismes des Etats dominants qui le justifient mais qui pourraient aussi le faire ranger au rang d’une utopie naïve, cette seconde analyse rapide effacerait les grandes tendances de l’Histoire universelle et de notre droit international qui se sont développés autour de la recherche de la paix qui n’est donc pas exclusivement une préoccupation du pouvoir spirituel de l’Eglise vaticane mais aussi de l’esprit philosophique des lumières puis des puissances temporelles qui devant les ravages des guerres ont cru devoir s’emparer de la question centrale de la paix.
1/ L’humanisme kantien et le projet de paix perpétuelle du philosophe des lumières au 18ème siècle
En effet, le discours sur la paix du Pape est dans le sillage de l’humanisme d’Emmanuel KANT qui, au 18ème siècle, s’efforça de rechercher les conditions d’une paix perpétuelle en posant comme conditions : la bonne foi dans les traités de paix qui ne doivent pas être un simple répit servant à préparer une guerre future ; les Etats doivent demeurer souverains et ne sauraient donner lieu à des tractations menaçant leur indépendance ou conduisant à leur disparition ; les armées permanentes doivent progressivement disparaître ; les Etats ne doivent pas contracter des dettes publiques en vue de préparer leurs conflits extérieurs ; aucun État ne doit s’immiscer par la contrainte et la force dans la constitution et le gouvernement d’un autre État (principe de non-ingérence) ; aucun Etat en guerre contre un autre Etat ne doit se livrer à des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future (émergence d’un droit de la guerre). L’ouvrage de KANT Vers une paix perpétuelle publié en 1795 connut un grand succès en Europe et il influença l’empereur russe Alexandre Ier (règne de 1801 à 1825) qui proposa de transformer la politique européenne en créant une ligue de « tous les États qui désireront réellement rester en paix ».
2/ La lucidité de Victor HUGO et le Congrès de la Paix de Paris (1849)
Au siècle suivant, se réunit à Paris du 21 au 24 août 1849, le Congrès de la Paix, une réunion internationale présidée par Victor HUGO, visant à promouvoir la paix universelle et l’idée des « États-Unis d’Europe ».

Dans son discours d’ouverture du 21 août 1849 Victor HUGO s’exclame ainsi :
« Vous venez ajouter aux principes qui dirigent aujourd’hui les hommes d’état, les gouvernants, les législateurs, un principe supérieur » (la paix).
—-
« … et, dans cette ville qui n’a encore décrété que la fraternité des citoyens, vous venez proclamer la fraternité des hommes. »
Il évoque ensuite l’aveuglement dans lequel la préoccupation de la guerre conduit à des choix aberrants sacrifiant l’espérance, la joie, la bienveillance, l’effort de tous vers le bien-être commun :
« Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoccupation de la guerre jette les nations et les gouvernants ; si les cent vingt-huit milliards qui ont été donnés par l’Europe depuis trente-deux ans à la guerre qui n’existait pas avaient été donnés à la paix qui existait, disons-le, et disons-le bien haut, on n’aurait rien vu en Europe de ce qu’on y voit en ce moment ; le continent, au lieu d’être un champ de bataille, serait un atelier ; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, livrée aux oscillations misérables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se débattent héroïquement, la France inquiète, appauvrie et sombre, la misère, le deuil, la guerre civile, l’obscurité sur l’avenir ; au lieu de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l’espérance, la joie, la bienveillance, l’effort de tous vers le bien-être commun, et nous verrions partout se dégager de la civilisation en travail le majestueux rayonnement de la concorde universelle. »
3/ La construction des instruments de la paix au 20ème siècle : SDN, pacte BRIAND-KELLOG (1928), Déclaration de Philadelphie redéfinisant les buts et objectifs de l’Organisation internationale du travail (1944), Charte de San-Francisco portant création de l’ONU (1945)
Au début du 20ème siècle, la création de la Société des Nations (SDN) [38], à l’issue du premier conflit mondial, comportait comme objectifs le désarmement, la prévention des guerres au travers du principe de sécurité collective, la résolution des conflits par la négociation, et l’amélioration globale de la qualité de vie ; le pacte BRIAND-KELLOG ou « pacte de Paris », traité de paix signé en 1928 par 63 pays qui « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu’instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles » ; puis la création de l’ONU, en 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale, prohibant dans son article 2, § 4, le recours à la guerre comme mode de règlement des conflits. La création de telles institutions constitue incontestablement des étapes importantes en vue de l’établissement d’un monde de paix et de progrès.
4/ Le progrès du genre humain contre la barbarie depuis l’aventure d’Homo Sapiens
Au fil des siècles et notamment ceux dans lesquels le processus démocratique s’accélère, il y a donc une certaine continuité dans la recherche de la paix qui en consolide l’idée même et va dans le sens du progrès du genre humain porté depuis l’aventure d’Homo Sapiens à abandonner la barbarie et les maux engendrés par les guerres au profit de l’éducation des esprits [39] vers plus de fraternité universelle privilégiant le dialogue et la négociation.
Louis SAISI,
Paris le 19 octobre 2026
NOTES
[1] Robert Francis PREVOST, né le à Chicago (Illinois, États-Unis), est un prélat catholique américano-péruvien, élu pape le sous le nom de Léon XIV. Il est le 267ème pape de l’Église catholique ainsi que le chef d’État du Vatican.
[2] Le Saint-Siège (site du Vatican) : Léon XIII Encycliques – Rerum Novarum (Des choses nouvelles) – Lettre Encyclique de sa Sainteté le Pape Léon XIII (15 mai 1891) (publication intégrale). L’encyclique s’inspire des réflexions et de l’action des « chrétiens sociaux », face à l’émergence de la question sociale. Elle condamne la pauvreté pesant sur la majeure partie de la classe ouvrière mais aussi les mouvements politiques d’inspiration socialiste et marxiste. Elle dénonce également les excès du capitalisme et encourage le syndicalisme chrétien et le catholicisme social.
[3] Notamment de son article 2, § 4 : « Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies. » Le chapitre VII de la Charte prévoit une série d’actions « en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression ».
[4] Ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII et considéré comme l’événement le plus marquant de l’histoire de l’Église catholique au XXe siècle, le deuxième concile œcuménique du Vatican – couramment appelé concile Vatican II – est le XXIe concile œcuménique de l’Église catholique. Ses travaux durèrent pendant près de trois années, et furent clôturés, le 8 décembre 1965, sous le pontificat de Paul VI.
[5] Source : Le Saint Siège : Rencontre avec les autorités, la société civile et le corps diplomatique – Discours du Pape Léon XIV, Palais de l’Elysée (Paris), Vendredi 25 septembre 2026.
[6] En plein contexte de guerre froide, dans son encyclique « Pacem in Terris » (11 avril 1963) le pape JEAN XXIII, s’adressant non seulement aux catholiques mais aussi « à tous les hommes de bonne volonté », rappelait que les conflits « ne devraient pas être résolus par les armes, mais plutôt par la négociation ». Il soulignait l’importance du respect des droits de l’homme comme conséquence essentielle de la compréhension chrétienne de l’être humain. L’encyclique établissait clairement que « […] chaque homme a le droit de vivre, à l’intégrité physique et aux moyens de subsistance nécessaires à un développement de vie correct […] ».
[7] ToutMetz : « Le discours du Pape Léon XIV à Metz : « aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité » https://tout-metz.com/discours-pape-leon-xiv-metz-europe-paix-unite-2026-536757
[8] Source : Tout-Metz (site) : Le discours du Pape Léon XIV à Metz : « aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité »
[9] C’est le nom qui a été donnée à une doctrine diplomatique et géopolitique soutenue par Charles de Gaulle et par François Mitterrand, qui repose sur l’indépendance stratégique de la France, son non-alignement et sa possession de l’arme atomique. Il semble que la création de cette expression ait été forgée par Hubert VEDRINE.
[10] Régis-DEBRAY, Dominique ROUSSET : Entretiens d’un été, Ed. Desclée De Brouwer, octobre 2010, 272pages. Du 1er au 30 août 2009, Dominique Rousset reçoit Régis Debray pour une série d’entretiens à France Culture. Debray, avant de prendre la parole, la rend à celles et ceux qui l’ont inspiré, instruit ou contredit. A cet égard, les échanges de DEBRAY avec VEDRINE sont passionnants et lumineux. Voir sur la Toile, Entretiens d’un été – Google Books.
Voir aussi Yannick PINCÉ : Chapitre 6. Le gaullo-mitterrandisme : une réponse stratégique (Pages 99 à 116) in Florian GALLERI, Benoît GRÉMARE, Yannick PINCÉ : Histoire de la dissuasion nucléaire française, Ed Armand Colin, Paris, 2026 ; Jean-Pierre CHEVÈNEMENT « Gaullo-mitterrandisme », mythe ou réalité, Pages 91 à 94 ; in Bertrand BADIE, Dominique VIDAL, Collectif : La France, une puissance contrariée L’état du monde 2022, Ed. La Découverte, 2022.
[11] Résolution adoptée par l’Assemblée générale [sans renvoi à une grande commission (A/55/L.2)] 55/2. Déclaration du Millénaire (A/res/55/2).
[12] Jean VAVASSEUR-DESPERRIERS : « Étude sur le Bellicisme et Pacifisme à l’Aube de la 1ère Guerre Mondiale », Université de Lille, 2015-2016.
[13] Le 24 février 2022, au petit matin, la Russie, en violation du droit international, envahit l’Ukraine en annexant, après celle de la Crimée, de fait quatre nouveaux oblasts situés le long de la frontière entre la Russie et l’Ukraine : Louhansk, Donetsk, Zaporijjia et Kherson.
[14] Pour une critique de cette thèse belliciste fantaisiste, voir sur ce site notre article publié le 12 décembre 2025 sous le titre : « La Russie et les va-t-en-guerre occidentaux : la « menace russe », une affirmation aussi extravagante que le péril rouge lors de la guerre froide ».
[15] Voir POLITIS : « Faut-il s’armer face à la menace russe ? Les réponses de la gauche » 19 novembre 2025 Politis a demandé à quatre partis de gauche – LFI, PS, PCF et Écologistes – l’attitude à adopter face à la Russie de Vladimir Poutine.
[16] François HOLLANDE : Déclarations sur M6 à Anne-Sophie LAPIX le 23 novembre 2025 reprises par RTL le même jour.
[17] Voir, entre autres, son intervention du 2 octobre 2026 lors du débat des Primaires du PS.
[18] Le budget militaire français pour 2026 s’élève à 57,1 milliards d’euros hors pensions selon le projet de loi de finances, soit une hausse de 6,7 milliards par rapport à 2025 dont 3,2 Md€ prévus par la LPM 2024‑2030 et 3,5 Md€ supplémentaires proposés dans le PLF 2026.
[19] En 2026, le budget de défense des USA s’élève à 997 Mds $ et représente 3,2% de leur PIB.
[20] Le budget de défense de la Russie en 2026 s’élève à 149 Mds $ et représente 7,1% de son PIB.
[21] Le budget de défense de l’Inde en 2026 s’élève à 86 Mds $ et représente 2,2% de son PIB.
[22] Si le budget militaire de la Chine a augmenté de 7% en 2026, pour atteindre 1 900 milliards de yuans chinois (environ 314 Mds $). Il reste que malgré l’augmentation régulière et constante de son budget militaire depuis 11 ans, les dépenses de défense de la Chine en pourcentage de son PIB sont longtemps restées inférieures à 1,5 %. Par exemple, le budget de la défense pour 2026 représente environ 1,36 % du PIB de 2025, ce qui est nettement inférieur à la moyenne mondiale d’environ 2,5 % et bien inférieur à celui de grands pays comme les États-Unis (environ 3,5 à 4 %). Ainsi la Chine, en tant que l’une des principales économies du monde et l’un des ratios dépenses de défense/PIB les plus bas, révèle des caractéristiques « défensives » très « modérées » dans le développement de sa défense nationale. Entre « prospérité nationale » et « force militaire » la Chine donne la priorité au développement économique, la défense nationale et la modernisation militaire progressant simultanément sur cette base, car son objectif fondamental est le maintien de la paix, et non la participation à une course aux armements.
[23] Au lendemain de la Première guerre mondiale, la France est un pays victorieux, certes sans frustrations territoriales, mais terriblement meurtri. Elle a perdu 10 % de sa population active.
[24] Lucile DESMOULINS : « Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, un « essai » de sociologie militaire », in Les Champs de Mars, 2001/ 2 N°10, Pages 71 à 84.
[25] Le document publié sur le site de l’Elysée établit une liste, dont il est précisé qu’elle est « non exhaustive », des secteurs soutenus par la France. Concernant l’industrie militaire et de défense, la France s’engage aussi à développer des partenariats entre des entreprises industrielles des deux pays pour la fabrication d’armes. Il est aussi écrit que Paris travaillera « pour renforcer la chaîne d’approvisionnement en matériaux critiques nécessaires à la fabrication de munitions et d’autres armes prioritaires, en particulier les munitions de gros calibre. » Tous les engagements pris par la France et l’Ukraine seront effectifs pendant 10 ans à compter de la signature de l’accord, soit jusqu’à 2034. Il est expliqué que ce document reste en vigueur le temps que l’Ukraine adhère à l’OTAN. Si KIEV venait à adhérer à l’alliance politico-militaire avant la date du 16 février 2034, les deux pays signataires de l’accord bilatéral devraient décider de le poursuivre ou non.
[26] Ministère des Armées et des Anciens combattants : Ukraine : la France dresse le bilan des équipements militaires livrés.
[27] Site Franceinfo, 28/09/2026 : « Combien coûte l’aide de la France à l’Ukraine, remise en cause par Marine Le Pen et le RN ? ».
[28] Le ministère des Armées insiste sur l’aspect évolutif du soutien à Kiev, passé de la livraison immédiate de matériel militaire à un effort sur le développement de la coopération industrielle.
[29] Voir Franceinfo précitée.
[30] Et une part de 4% dans la moyenne annuelle du déficit public (150 milliards).
[31] Nous avons déjà développé sur ce site une analyse du « trumpisme » qui n’est que l’expression actuelle de l’impérialisme américain historique dans les articles suivants : « III/ Le nouvel impérialisme trumpien américain », 3 mars 2026 ; « La déclaration du Président TRUMP sur GAZA et son mépris du droit international et des droits de l’Homme suscitent des réactions outragées partout dans le monde », 10 février 2025 ; « Claudia SHEINBAUM aux prises avec la guerre commerciale déclenchée par TRUMP contre le Mexique », 16 mai 2025. Quant aux sources historiques de l’impérialisme américain, nous avons analysé son émergence et son développement dans l’article suivant : « Les Etats-Unis : une histoire constante d’expansionnisme territorial de la Nation américaine considérée comme « élue de Dieu », 17 février 2026.
[32] Iris = Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), association reconnue d’utilité publique, qui, en France, est l’un des principaux think tanks scientifiques et indépendants
[33] Iris, 9 décembre 2025 : « Après la doctrine Monroe, le temps de la doctrine MAGA ».
[34] voir sur ce site notre article : « Claudia SHEINBAUM aux prises avec la guerre commerciale déclenchée par TRUMP contre le Mexique », 16 mai 2025.
[35] Le clan BOLSONARO a renforcé son poids politique au Brésil, avec l’élection de plusieurs membres de la famille au Parlement lors des élections générales du 4 octobre 2026 et l’ascension de l’un des fils de l’ex président déchu (condamné pour tentative de coup d’Etat) qui s’est présenté à la présidentielle du 4 octobre dernier en devançant le président sortant LULA.
[36] De 2022 à juillet 2026, 21 trains de sanctions ont été adoptés visant à augmenter la pression sur la Russie et ciblant son économie de guerre, en soutenant les efforts visant à mettre un terme à sa guerre d’agression contre l’Ukraine.
[37] « Si tu veux la paix, prépare la guerre » (Si vis pacem, para bellum), adage dont l’origine est inconnue, mais le plus souvent attribué à l’auteur romain VÉGÈCE (4ème-5ème siècle), écrivain et Haut fonctionnaire du Bas Empire romain, dont la phrase « Igitur qui desiderat pacem, praeparet bellum » (tirée de son ouvrage Epitoma institutorum rei militaris). C’est cet adage qui ayant engendré l’idée d’une paix armée a pris une place importante au début du 20ème siècle avec le développement de l’accumulation de leur armement par trop de nations si bien qu’en 1907, The National Arbitration and Peace Congress, présidé par Andrew CARNEGIE, lançait cette mise en garde : « Ces vastes arsenaux terrestres et marins sont défendus comme étant un moyen non pas de faire la guerre, mais de la prévenir […] il y a une alternative plus sûre […] elle demande seulement le consentement et la bonne volonté des gouvernements. Aujourd’hui ils disent […] Si vous voulez la paix, préparez la guerre. Ce Congrès dit plutôt aux gens Si vis pacem, para pactum, si vous voulez la paix, entendez-vous pour garder la paix. »
[38] Le principal artisan de la SDN fut le président des États-Unis Woodrow WILSON (1852-1924) dont le dernier des « Quatorze points » de son programme pour établir la paix était la constitution d’une association des Nations : « Une association globale de nations doit être formée par des engagements spécifiques garantissant une indépendance politique et une intégrité territoriale mutuelle identique à tous les pays grands ou petits. ». Malheureusement le Sénat américain refusa de ratifier la Charte créant la SDN pourtant prévu par le traité de Versailles du 28 juin 1919.
[39] voir le lumineux ouvrage de Bernard CHARLOT : Éducation ou barbarie. Pour une anthropo-pédagogie contemporaine, Paris, Economica, 2020, 336 p.
III/ ANNEXE : Dernier discours
de Jean JAURÈS
(Lyon-Vaise, le 25 juillet 1914)
Citoyens,
Je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l’heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu’ils pourront tenter.
Citoyens, la note que l’Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l’Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, sSi la race germanique d’Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l’Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d’alliance qui l’unit à l’Allemagne et l’Allemagne fait savoir qu’elle se solidarisera avec l’Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l’Autriche et la Serbie, si la Russie s’en mêlait, l’Autriche verrait l’Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés. Mais alors, ce n’est plus seulement le traité d’alliance entre l’Autriche et l’Allemagne qui entre en jeu, c’est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France :
« J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche, j’ai le droit d’invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés. » A l’heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l’Autriche et l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m’attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l’a dit et j’atteste devant l’Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c’était ouvrir l’ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c’est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l’occasion de la lutte entre l’Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l’Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n’avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres.
Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l’Autriche :
« Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, à condition que vous nous passiez le Maroc » et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l’Italie. « Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l’autre bout de la rue, puisque moi j’ai volé à l’extrémité. »
Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie. Eh bien! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d’autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l’Autriche et qui vont dire « Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu’on fasse violence au petit peuple slave de Serbie. « Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l’Autriche « Laisse-moi faire et je te confierai l’administration de la Bosnie-Herzégovine. « L’administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l’Autriche-Hongrie a reçu l’ordre d’administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n’a eu qu’une pensée, c’est de l’administrer au mieux de ses intérêts. »
Dans l’entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l’Autriche, la Russie a dit à l’Autriche: « Je t’autoriserai à annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me permettes d’établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople. » M. d’Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l’Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l’Autriche, elle a dit à l’Autriche : « C’est mon tour pour la mer Noire. » – « Quoi? Qu’est-ce que je vous ai dit? Rien du tout !« , et depuis c’est la brouille avec la Russie et l’Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d’Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l’Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l’Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l’Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.
C’est ce qui l’engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l’Autriche a l’administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n’y aurait pas aujourd’hui de difficultés en Europe; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine; elle a voulu la convertir par force au catholicisme; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l’Autriche ont contribué à créer l’état de choses horrible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cauchemar.
Eh bien! citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas à frémir d’horreur à la pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne.
Vous avez vu la guerre des Balkans; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d’hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d’hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe: ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l’orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s’il nous reste quelque chose, s’il nous reste quelques heures, nous redoublerons d’efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d’Allemagne s’élèvent avec indignation contre la note de l’Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.
Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar.
J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d’une victoire électorale, si précieuse qu’elle puisse être, le drame des événements. Mais j’ai le droit de vous dire que c’est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l’orage, la seule promesse d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix.
Jean JAURÈS
25 juillet 1914