Au regard du droit international et du droit humanitaire peut-on, en tant que citoyens du monde, accepter la destruction de GAZA et la mort de milliers de palestiniens, la colonisation de la CISJORDANIE, l’occupation de la partie sud du LIBAN ?
Parmi les nombreux textes qu’il a rédigés, GRAMSCI en a consacré un certain nombre à l’indifférence en politique [1], position que le philosophe et militant italien trouvait inacceptable, condamnable, lâche et qu’il fustigea de son vivant comme la négation de la citoyenneté car, comme il l’a écrit, dans un texte du 11 février 1917, pour lui, vivre c’était prendre parti :
« Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi, disait-il, je hais les indifférents.
« L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.
« L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter ; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produise, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. » [2]
Que dire de nos gouvernants, lorsque, sur la scène internationale, ils se bornent à constater et accepter leur propre impuissance devant des pratiques où les droits des peuples à leur liberté et à leur autodétermination ainsi que les droits les plus fondamentaux de la personne humaine sont quotidiennement bafoués, outragés, niés laissant le champ libre à cette barbarie d’un autre âge que l’on croyait révolue pour l’avoir combattue et en principe vaincue à jamais au sortir du funeste second conflit mondial.
Beaucoup de politiques, de philosophes, d’économistes, de sociologues et d’historiens de tous pays se réclament aujourd’hui de l’héritage d’Antonio GRAMSCI, qui fut la grande voix du marxisme de l’entre-deux-guerres et mourut à sa sortie de prison en avril 1937 à Rome. [3]
Dans le prolongement de la pensée d’Antonio GRAMSCI, notre ami Philippe TANCELIN dénonce ci-dessous une trop longue et interminable séquence d »‘inaction suractive de nos gouvernants » qui ont laissé détruire GAZA, colonisé la CISJORDANIE et occupé à nouveau la partie sud du LIBAN.
Louis SAISI
Paris, le 17 août 2026
NOTES
[1] Antonio GRAMSCI : Pourquoi je hais l’indifférence, Editions Payot et Rivages / Rivages poche, 205 pages, 29/08/2012. Il s’agit du regroupement de ses articles publiés entre 1917 et 1921.
[2] Extrait de «La ville future», dans Il Grido del Popolo, n. 655, 11 février 1917, et Avanti !, an XXI, n.43, 12 février 1917.
[3] Antonio GRAMSCI (1891 – 1937) fut à la fois un brillant philosophe politique marxiste, un ardent journaliste et un homme politique italien très engagé. Membre fondateur et ancien dirigeant du Parti communiste italien, il fut un critique virulent de Benito MUSSOLINI et du fascisme, ce qui lui vaudra d’être emprisonné dès 1926 jusqu’à 1937, peu avant sa mort. C’est pendant son emprisonnement que GRAMSCI écrivit plus de 30 « carnets » et quelque 3 000 pages d’histoire et d’analyse. Ses Carnets de prison sont aujourd’hui considérés comme une contribution très originale à la théorie politique du XXe siècle.
De l’inaction suractive de nos gouvernants…
par Philippe TANCELIN, poète-philosophe
Malgré une information qui, si elle ne franchit pas la douane des grands médias, se répand cependant sur les réseaux alternatifs, égrène quotidiennement le nombre de victimes, tant à Gaza qu’en Cisjordanie occupée et au Liban…
Malgré les prises de position et dénonciations d’importants organismes internationaux face au lent mais certain massacre des peuples…
Malgré une opinion publique mondiale de plus en plus lucide sur le devenir menacé des palestiniens, des libanais et la justesse de leur cause….
Malgré l’omniprésence de manifestations de protestation et d’émotion devant la poursuite du crime de l’occupant, le déploiement incessant de la colonisation de la Cisjordanie, avec les terribles destructions humaines, matérielles qu’elle implique…
RIEN, RIEN, RIEN ne semble arrêter le processus infernal d’éradication de la culture, de l’histoire, de l’identité de peuples.
Devant cet état de fait dont on souligne régulièrement combien il déshonore l’humanité, meurtrit profondément l’idée d’une solidarité internationale contre les forces obscures, importe-t-il encore d’évoquer des motifs et intérêts religieux, idéologiques, économiques, politiques régionaux et les rapports de force qu’ils suscitent afin d’expliquer la volonté sans faille de la majorité des gouvernants du monde, d’adopter une posture de non intervention, voire d’encouragement à la perpétuation de l’infamie ?
Lorsque les puissants méprisent l’éthique, le droit, la dignité, le respect de la personne humaine ; lorsque l’iniquité domine, gouverne les peuples, quel recours peut-on espérer, devant quelle justice et pour quelle efficience, sinon celle d’un principe que l’on veut pérenne ?
… Faute de devenir, les morts n’ont que la mémoire des survivants pour en appeler à une justice immanente….
La décision de la part d’une majorité de gouvernants de ne rien faire, de laisser se poursuivre le massacre sans mot dire, est le fruit de leur pragmatisme politique, une opération assumée de légitimation du crime sur la longue durée de leur propre silence.
À la différence d’autres conflits, leur choix délibéré de ne pas intervenir, ne vise pas à banaliser l’horreur, en faire une norme qui serait propre à la sauvagerie de toute guerre entre les hommes.
Il est ici question de neutraliser, voire d’invalider, au titre de son niveau de vigilance et de son caractère subversif, l’état de conscience des foules mobilisées contre le crime. Les puissants de ce monde craignent le libre arbitre des consciences et les résistances qu’il implique pour sa défense.
La sensibilité des esprits à la cause palestinienne, à son devenir, résonne de toute l’histoire du peuple palestinien pour sa libération. La finalité de cette cause transcende l’humanitaire, le politique, le partisanisme, elle témoigne du déploiement de sens dans le temps des hommes.
Face au crime contre l’humanité dont sont victimes les peuples palestinien et libanais, l’inaction des gouvernants est active.
Par l’effacement jusqu’à l’absence de perspective politique, elle cherche à provoquer contre la solidarité avec ces peuples, un déclin d’espoir en un proche futur de justice.
Par un non-interventionnisme affirmé, elle est même suractive. Elle tente de frapper de nullité les mobilisations ; elle pousse les esprits isolés à chercher en eux-mêmes, hors du collectif, un quelconque apaisement et faute d’issue, à oser une conscience tranquille.
Les conséquences de l’apparent laisser faire, prononcent l’entière responsabilité des gouvernants, leur collaboration directe et indirecte au martyr des peuples concernés.
À l’heure de la comptabilisation quotidienne des assassinats, des tortures de prisonniers, de l’énumération des privations d’eau, de nourritures, des entraves aux secours d’urgence sanitaire, nous sommes mis en demeure de relayer les témoignages les plus discrets comme les plus éloquents de celles et ceux qui sur le terrain, en survivant à chaque instant, défient l’écriture faussaire d’une destinée.
Le combat physique, spirituel, historique pour ne pas se résigner sous le fardeau du passé enduré, du présent infligé et du futur oblitéré, constitue la colonne vertébrale de notre humanité.
Devant celles et ceux qui poursuivent cette lutte pour la vie, nous avons la charge d’une intense présence à eux ; une présence de témoin infaillible dans la transmission de leur souffrance autant que de leur joie, de leur affliction de déplacés autant que de leur espoir d’un retour, de leur peine en chemin autant que de leur espérance en une libération.
Pareille présence est aussi la chance de recouvrer la dignité d’une parole d’engagement véritable.
… Mieux qu’une éclaircie dans le ciel ténébral
Mieux qu’un tracé d’écriture derrière les mots fantômes
Mieux qu’une main d’aube sur les yeux barbelés
Mieux qu’une porte d’enfance devant la terre perdue
Mieux qu’une incandescence entre les fugues de mémoire…
… Ce murmure de l’indomptable pénétrant l’échine humaine.
Philippe TANCELIN, 15 août 2026