De l’inaction suractive de nos gouvernants… par Philippe TANCELIN, poète-philosophe

Au regard du droit international et du droit humanitaire peut-on, en tant que citoyens du monde, accepter la destruction de GAZA et la mort de milliers de palestiniens, la colonisation de la CISJORDANIE, l’occupation de la partie sud du LIBAN [1] ?

Parmi les nombreux textes qu’il a rédigés, GRAMSCI en a consacré un certain nombre à l’indifférence en politique [2], dont celui du 11 février 1917, que nous avons déjà analysé sur ce site le 25 mars 2017 sous le titre lui-même gramscien « L’indifférence est le poids mort de l’histoire » [3].

Le philosophe et militant italien trouvait inacceptable, condamnable, et lâche une telle position qu’il ne cessa de fustiger de son vivant comme la négation de la citoyenneté car, comme il l’écrivit, dans son texte précité, pour lui, vivre c’était prendre parti.

Après lui, nombreux furent les philosophes, penseurs et scientifiques qui, dans des formulations souvent remarquables, condamnèrent à leur tour l’indifférence. Citons Albert CAMUS (1913-1960) [4], Albert EINSTEIN (1879 – 1955) [5], Martin LUTHER-KING (1929 – 1968) [6].

Plus récemment, la philosophe Mazarine PINGEOT, dans son ouvrage De l’indifférence à la différence (PUF, 448 pages, novembre 2025), place le désintérêt, le détachement et l’apathie au cœur des crises contemporaines. Selon la philosophe, l’indifférence ne touche pas seulement la relation entre les individus, car elle affecte aussi notre représentation du monde et notre rapport à lui. Cette indifférence généralisée prend plusieurs formes aujourd’hui : remise en cause de la vérité au profit de la post-vérité [7], déclin de la morale au profit de la banalité du mal, frontières floues entre le passé et le futur au profit d’un présent long. Cette forme affaiblie du scepticisme résulterait, selon l’auteure, de l’échec de la toute-puissance de la raison [8].

Mais comme l’admet elle-même Mazarine PINGEOT, l’indifférence n’est pas nouvelle car la quête du « vrai » a toujours constitué un problème métaphysique qui s’est progressivement déporté dans le débat politique avec la recherche et les progrès de l’idéal démocratique. On en retrouve la trace dans un billet d’humeur du 26 mars 2017, que nous avons publié sur ce même site, consacré, plus modestement, à la chanson éponyme de 1977 de Gilbert BÉCAUD et Maurice VIDALIN  [9] rappelant, entre autres, que « L’indifférence… détruit le monde« , affirmation tragique délivrée en l’occurrence, comme nous l’écrivions alors, sous « la forme d’une vérité sociale populaire » se présentant dans un « concentré de littérature sociale mise en musique ».

Pour revenir sur la tragique situation d’aujourd’hui à GAZA, en CISJORDANIE et au LIBAN, elle nous montre que, sous le regard complice de l’indifférence de la communauté internationale, la destruction du monde de 1945, celui de l’ONU et de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, est mise en oeuvre, et elle nous fait obligation d’interpeller une énième fois les gouvernants de la planète.

En effet, que dire de nos gouvernants, lorsque, sur la scène internationale, ils se bornent à constater et accepter leur propre impuissance devant des pratiques où les droits des peuples à leur liberté et à leur autodétermination ainsi que les droits les plus fondamentaux de la personne humaine sont quotidiennement bafoués, outragés, niés laissant le champ libre à cette barbarie d’un autre âge que l’on croyait révolue pour l’avoir combattue et en principe vaincue à jamais au sortir du funeste second conflit mondial.

Beaucoup de politiques, de philosophes, d’économistes, de sociologues et d’historiens de tous pays se réclament aujourd’hui de l’héritage d’Antonio GRAMSCI, qui fut la grande voix du marxisme de l’entre-deux-guerres et mourut à sa sortie de prison en avril 1937 à Rome. [10]

Dans le prolongement de la pensée d’Antonio GRAMSCI, notre ami Philippe TANCELIN dénonce ci-dessous, dans un texte puissant et très éclairant, une trop longue et interminable séquence d »‘inaction suractive de nos gouvernants » qui ont laissé détruire GAZA, colonisé la CISJORDANIE et occupé à nouveau la partie sud du LIBAN.

Louis SAISI

Paris, le 17 août 2026

NOTES

[1] La guerre israélienne contre le Hezbollah et la société libanaise à l’automne 2024 a laissé place à ce qui s’apparente de plus en plus à une occupation du sud du territoire libanais par Israël. Officieuse, s’appuyant sur des dispositifs à la fois anciens et inédits, cette occupation d’un genre nouveau s’installe dans la durée et normalise un état de guerre permanent. L’analyse de ce modèle de contrôle territorial et social appliqué au Liban permet de rendre compte du projet expansionniste israélien dans la région (cf. YAANI, Revue d’études critiques Palestine Israël : « La nouvelle occupation israélienne du Sud-Liban » par Ryan Tfaily, journaliste indépendant, 23 février 2026).

[2] Antonio GRAMSCI : Pourquoi je hais l’indifférence, Editions Payot et Rivages / Rivages poche, 205 pages, 29/08/2012. Il s’agit du  regroupement de ses articles publiés entre 1917 et 1921.

[3] Extrait de «La ville future», dans Il Grido del Popolo, n. 655, 11 février 1917, et Avanti !, an XXI, n.43, 12 février 1917.

[4] Albert CAMUS :  » L’indifférence est le plus grand des maux » ; « J’ai compris  qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre ».

[5] Albert EINSTEIN : « L’indifférence est l’arme la plus puissante que possède le mal ».

[6] Martin LUTHER KING :  » L’indifférence est la plus grande menace à la liberté » ;  » On ne peut pas se permettre d’être indifférent aux injustices de ce monde » ;  » Ce qui m’effraie ce n’est pas l’oppression des méchants ; mais l’indifférence des bons » ; « A la fin nous nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis ».

[7] L’expression «ère post-vérité »utilisée pour décrire l’évolution des interactions entre la politique et les médias au XXIe siècle, du fait de la montée en puissance de l’usage social d’internet, notamment de la blogosphère et des médias sociaux – est apparue aux États-Unis en 2004.  Ces néologismes désignent plus particulièrement une culture politique dans laquelle les leaders politiques orientent, à des fins électorales, les débats vers l’émotion en usant abondamment d’éléments de langage et en ignorant, consciemment ou non, les faits ainsi que la nécessité d’y soumettre leur argumentation.

[8]  Philosophie magazine : « Indignés… mais indifférents » – Entretien avec Mazarine PINGEOT,

[9] Chanson créée par le regretté Gilbert BÉCAUD (1927-2001), sur des paroles de Maurice VIDALIN, intitulée « L’Indifférence », qui obtint l’oscar de la chanson française en 1977.

[10] Antonio GRAMSCI (1891 – 1937) fut à la fois un brillant philosophe politique marxiste, un ardent journaliste et un  homme politique italien très engagé. Membre fondateur et lui-même ancien dirigeant du Parti communiste italien, il fut un critique virulent de Benito MUSSOLINI et du fascisme, ce qui lui vaudra d’être emprisonné dès 1926 jusqu’à 1937, peu avant sa mort. C’est pendant son emprisonnement que GRAMSCI écrivit  plus de 30 « carnets » et quelque 3 000 pages d’histoire et d’analyse. Ses Carnets de prison sont aujourd’hui considérés comme une contribution très originale à la théorie politique du XXe siècle.

 

De l’inaction suractive de nos gouvernants…

par Philippe TANCELIN, poète-philosophe

Malgré une information qui, si elle ne franchit pas la douane des grands médias, se répand cependant sur les réseaux alternatifs, égrène quotidiennement le nombre de victimes, tant à Gaza qu’en Cisjordanie occupée et au Liban…

Malgré les prises de position et dénonciations d’importants organismes internationaux face au lent mais certain massacre des peuples…

Malgré une opinion publique mondiale de plus en plus lucide sur le devenir menacé des palestiniens, des libanais et la justesse de leur cause….

Malgré l’omniprésence de manifestations de protestation et d’émotion devant la poursuite du crime de l’occupant, le déploiement incessant de la colonisation de la Cisjordanie, avec les terribles destructions humaines, matérielles qu’elle implique…

RIEN, RIEN, RIEN ne semble arrêter le processus infernal d’éradication de la culture, de l’histoire, de l’identité de peuples.

Devant cet état de fait dont on souligne régulièrement combien il déshonore l’humanité, meurtrit profondément l’idée d’une solidarité internationale contre les forces obscures, importe-t-il encore d’évoquer des motifs et intérêts religieux, idéologiques, économiques, politiques régionaux et les rapports de force qu’ils suscitent afin d’expliquer la volonté sans faille de la majorité des gouvernants du monde, d’adopter une posture de non intervention, voire d’encouragement à la perpétuation de l’infamie ?

Lorsque les puissants méprisent l’éthique, le droit, la dignité, le respect de la personne humaine ; lorsque l’iniquité domine, gouverne les peuples, quel recours peut-on espérer, devant quelle justice et pour quelle efficience, sinon celle d’un principe que l’on veut pérenne ?

… Faute de devenir, les morts n’ont que la mémoire des survivants pour en appeler à une justice immanente….

La décision de la part d’une majorité de gouvernants de ne rien faire, de laisser se poursuivre le massacre sans mot dire, est le fruit de leur pragmatisme politique, une opération assumée de légitimation du crime sur la longue durée de leur propre silence.

À la différence d’autres conflits, leur choix délibéré de ne pas intervenir, ne vise pas à banaliser l’horreur, en faire une norme qui serait propre à la sauvagerie de toute guerre entre les hommes.

Il est ici question de neutraliser, voire d’invalider, au titre de son niveau de vigilance et de son caractère subversif, l’état de conscience des foules mobilisées contre le crime. Les puissants de ce monde craignent le libre arbitre des consciences et les résistances qu’il implique pour sa défense.

La sensibilité des esprits à la cause palestinienne, à son devenir, résonne de toute l’histoire du peuple palestinien pour sa libération. La finalité de cette cause transcende l’humanitaire, le politique, le partisanisme, elle témoigne du déploiement de sens dans le temps des hommes.

Face au crime contre l’humanité dont sont victimes les peuples palestinien et libanais, l’inaction des gouvernants est active.

Par l’effacement jusqu’à l’absence de perspective politique, elle cherche à provoquer contre la solidarité avec ces peuples, un déclin d’espoir en un proche futur de justice.

Par un non-interventionnisme affirmé, elle est même suractive. Elle tente de frapper de nullité les mobilisations ; elle pousse les esprits isolés à chercher en eux-mêmes, hors du collectif, un quelconque apaisement et faute d’issue, à oser une conscience tranquille.

Les conséquences de l’apparent laisser faire, prononcent l’entière responsabilité des gouvernants, leur collaboration directe et indirecte au martyr des peuples concernés.

À l’heure de la comptabilisation quotidienne des assassinats, des tortures de prisonniers, de l’énumération des privations d’eau, de nourritures, des entraves aux secours d’urgence sanitaire, nous sommes mis en demeure de relayer les témoignages les plus discrets comme les plus éloquents de celles et ceux qui sur le terrain, en survivant à chaque instant, défient l’écriture faussaire d’une destinée.

Le combat physique, spirituel, historique pour ne pas se résigner sous le fardeau du passé enduré, du présent infligé et du futur oblitéré, constitue la colonne vertébrale de notre humanité.

Devant celles et ceux qui poursuivent cette lutte pour la vie, nous avons la charge d’une intense présence à eux ; une présence de témoin infaillible dans la transmission de leur souffrance autant que de leur joie, de leur affliction de déplacés autant que de leur espoir d’un retour, de leur peine en chemin autant que de leur espérance en une libération.

Pareille présence est aussi la chance de recouvrer la dignité d’une parole d’engagement véritable.

… Mieux qu’une éclaircie dans le ciel ténébral

Mieux qu’un tracé d’écriture derrière les mots fantômes

Mieux qu’une main d’aube sur les yeux barbelés

Mieux qu’une porte d’enfance devant la terre perdue

Mieux qu’une incandescence entre les fugues de mémoire…

 … Ce murmure de l’indomptable pénétrant l’échine humaine.

 Philippe TANCELIN, 15 août 2026

 

 

 

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