L’UKRAINE EN QUÊTE DE SON IDENTITÉ par Louis SAISI

L’Ukraine en quête de son identité : 

Héliotropisme européen ou développement des liens traditionnels avec la RUSSIE dans un nouveau cadre eurasien ?

par Louis SAISI

SOMMAIRE (grandes lignes)

Introduction

  • L’esprit de notre étude…
  • Vue cavalière sur l’Ukraine

I/ L’héliotropisme européen de la présidence de Leonid KRAVTCHOUK (1991-1994)

  • Quelques considérations liminaires sur l’héliotropisme et rappel des caractéristiques essentielles de l’UE

II/ Les incertitudes de la présidence KOUTCHMA (1994-2004)

III/ Zoom sur la « Révolution orange » (novembre 2004-janvier 2005)

IV/ La présidence IOUCHTCHENKO (2005-2010)

V/ Les élections présidentielles de 2010 et la présidence IANOUKOVYTCH

VI/ L’Ukraine après l’Euromaïdan

LANGUES EMPLOYÉES EN UKRAINE (carte)

VII/ Le tournant de l’élection présidentielle de 2019 : le rejet des élites politiques ukrainiennes avec l’élection de ZELENSKY

VIII/ Une situation de guerre dangereuse en Europe entre la RUSSIE et l’UKRAINE (24 février 2022)

CONCLUSIONS

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Introduction

Quelques mots rapides sur l’esprit de cette étude…

Sa guerre avec la Russie – tristement ravageuse et meurtrière – ne doit pas occulter le fait que l’UKRAINE, en tant que jeune Nation indépendante, est confrontée aujourd’hui à de nombreux problèmes internes et internationaux qui sont liés à celui de la quête de sa nouvelle identité.

C’est donc sur cette question centrale de l’identité de l’UKRAINE que nous nous sommes efforcés d’entreprendre cette modeste recherche accompagnée de quelques réflexions de fond au fil de l’avancement de nos travaux.

Mais tout cela suppose, au préalable, que nous sachions de quelle réalité géopolitique nous partons et nous parlons – d’où la nécessité de nous entourer de nombreux repères objectifs reposant sur des réalités de nature multiforme incontestables et en prenant le recul historique nécessaire – pour essayer de développer ensuite une analyse, la plus rationnelle et rigoureuse possible, sur laquelle nous avons tenté enfin d’asseoir notre essai de réflexion.

Un peu plus grande que la France (c’est le plus vaste État d’Europe après la Russie), mais un peu moins peuplée, l’UKRAINE (en ukrainien « Oukraïna ») est un pays d’Europe orientale qui s’étend sur une superficie totale de 603 550 km2 (576 450 km2 si l’on ôte la superficie de la Crimée) pour une population de 44 385 155 d’habitants (estimation pour 2019).

Il s’inscrit, pour l’essentiel, dans une plaine de plus de 1 000 km d’ouest en est, et sur 600 km du nord au sud. Au sud, l’UKRAINE est bordée par la mer Noire et la mer d’Azov.

Quant à son environnement géopolitique, le pays partage ses frontières, au nord et à l’est, avec la RUSSIE, son voisin principal ; ensuite, au nord, avec la BIÉLORUSSIE (liée à la Russie par un traité sur l’union des deux États, conclu à la fin des années 1990).

À l’Ouest, l’UKRAINE entretient un voisinage frontalier avec quatre pays membres de l’Union européenne (POLOGNE, SLOVAQUIE, HONGRIE, ROUMANIE) ainsi qu’avec la MOLDAVIE (laquelle est liée à l’UE par un accord d’association depuis 2014). Il y a lieu de rappeler que la POLOGNE, la SLOVAQUIE, la HONGRIE et la ROUMANIE appartiennent au bloc des PECO (pays d’Europe centrale et orientale) et  sont membres de l’UE depuis le 1er mai 2004 pour les trois premiers, et depuis le 1er janvier 2007 pour le quatrième. Ils font tous également parties de l’OTAN et sont assez hostiles à la RUSSIE (cf. notre article « Il était une fois l’OTAN » publié le 27 juin 2022 sur ce site).

Ci-dessous, un exemple de paysage ukrainien

avec, au-dessus, le bleu du ciel, et en-dessous, le jaune des champs de blé.

On retrouve dans le drapeau ukrainien cette superposition

des 2 couleurs, bleue et  jaune (cf. infra VI)

Exemple de paysage ukrainien, disposé de la même manière que le drapeau.L’Ukraine, pays relativement plat doté des terres fertiles du bassin du DNIEPR en son centre, est une vaste plaine céréalière à riches terres noires recouvrant environ la moitié du pays, ce qui lui permet d’avoir une agriculture très productive qui fait d’elle le bassin céréalier de l’Europe et aussi de l’Afrique noire sud sahélienne.

Elle englobe la majeure partie du bassin houiller du Donbass (Donetsk, Louhansk sur la carte ci-dessus), avec de grands gisements de fer et d’importants aménagements hydroélectriques. Mais, outre le charbon et le fer (source d’une sidérurgie active), le sous-sol recèle aussi du manganèse, un peu de pétrole et du gaz naturel. Il reste que si les gisements de pétrole et de gaz naturel sont encore économiquement exploitables, ils sont en cours d’épuisement.

S’agissant des gisements de manganèse, avec ceux de Nikopol dans les régions de Dnipropetrovsk et de Zaporijia (33 %) et celui de Veliko-Tokmakskoye, dans la région de Zaporijia, l’UKRAINE se classe à la deuxième place derrière l’Afrique du Sud.

L’Ukraine dispose également des plus grandes réserves d’Europe d’uranium ainsi que de titane et possède 20 % des réserves mondiales de graphite.

C’est donc un pays qui, globalement au moins, n’est pas économiquement sans atout, mais qui est traversé par la question centrale de la recherche de son identité de jeune nation souveraine et donc légitimement jalouse de son indépendance politique.

Aujourd’hui, l’UKRAINE, surtout depuis son invasion, n’est perçue que comme une victime à travers le prisme réducteur de son conflit militaire avec la RUSSIE faisant oublier ses propres problèmes qui sont pourtant nombreux depuis l’implosion de l’ex URSS.

Selon Viatcheslav AVIOUTSKII [1], le problème central de l’UKRAINE est que « le nouvel État national n’a pas réussi à occuper d’une manière effective tout le champ politique et économique que lui a légué le système précédent ».

À la fin des années 1980 dans des secteurs restreints de l’activité économique, se sont créées en UKRAINE des oligarchies économiques à partir de petites coopératives – qui avaient été jusqu’alors seulement tolérées par l’ex pouvoir soviétique – qui sont devenues des conglomérats économiques ou financiers constituant les principales forces économiques du pays dans les domaines métallurgique, bancaire privé, ainsi que dans celui de la grande distribution, et plus généralement du secteur industriel. Leur puissance, leur formation en réseau clientéliste [2] leur ont permis de coloniser le monde politique et de devenir « un État dans l’État » [3].

Après la fin de l’URSS (1991) c’est par l’Acte de déclaration d’indépendance du 24 août 1991 – confirmée par le référendum sur l’indépendance organisé le 1er décembre 1991 – que l’Ukraine acquit son indépendance et sa pleine souveraineté.

Dans les relations entre l’UKRAINE et la RUSSIE, au lendemain de la chute de l’URSS [4], deux questions centrales bloquaient le dialogue et les bonnes relations entre les deux pays : le statut de la CRIMÉE et le partage de la flotte de la mer Noire dont la principale base navale se situait à SÉBASTOPOL.

En effet, en 1954, Nikita KHROUCHTCHEV eut l’idée assez mal inspirée – doivent se dire aujourd’hui les russes et même du point de vue des intérêts de l’URSS de l’époque – de rattacher la péninsule de Crimée à l’Ukraine [5]. Or, à la suite de la dissolution du bloc soviétique, la situation de la Crimée, qui est majoritairement peuplée de Russes, constitue un concentré explosif des enjeux géopolitiques dans les relations entre les deux pays. Refusant l’idée que la Crimée, territoire considéré par beaucoup, en Russie, comme historiquement russe, puisse devenir une terre étrangère, le Parlement russe n’hésita pas à remettre en cause en 1992 et en 1993 l’appartenance de la péninsule et de la ville de Sébastopol à l’Ukraine. Ce grave différend était également lié au litige concernant le sort de la flotte de la mer Noire que la Russie refusait de céder à l’Ukraine, ce qui ne manqua pas de susciter de graves tensions entre les deux pays au début des années 1990.

Depuis son indépendance, et au gré de l’option de ses dirigeants, l’UKRAINE a oscillé entre son intégration dans l’Union européenne et le bloc militaire de l’OTAN et le maintien de ses relations traditionnelles avec la RUSSIE dans un nouveau cadre eurasien.

I/ L’héliotropisme européen de la présidence de Leonid KRAVTCHOUK (1991-1994)

Résultat d’images pour Tournesol Et Soleil

Résultat d’images pour Soleil

 

Quelques considérations liminaires nous semblent ici nécessaires pour justifier l’expression « héliotropisme européen » utilisée ci-dessus dans le titre de cette première partie ainsi que le choix des deux images lumineuses également juxtaposées ci-dessus pour l’illustrer.

– L’héliotropisme c’est, comme on le sait, le mouvement des plantes qui se tournent vers le soleil, à l’instar du tournesol, pour mieux en capter les rayons. Sans entrer ici dans un cours savant de botanique, le soleil exerce ainsi une attraction sur ces plantes de manière bénéfique car leur disposition à se tourner vers lui leur permet de maximiser l’énergie issue des rayons solaires au cours de la journée, le but étant d’augmenter la photosynthèse

Il nous semble que L’UKRAINE pourrait être comparée au tournesol jaune qui, dans un mouvement permanent recherche la lumière du soleil qui serait en l’occurrence incarné par l’Union européenne sur le plan économique, voire également par l’OTAN en matière de défense. Il s’agit d’un mouvement, d’une démarche qui pousse l’UKRAINE, comme si cela correspondait à un besoin vital identique à celui du tournesol, à se tourner vers ces deux types d’institutions appartenant l’une à l’aire géographique européenne, l’autre au monde atlantique qui est celui de l’alliance du même nom.

Cette métaphore – sans doute audacieuse – séquencée par l’image des deux éléments distincts ci-dessus du tournesol, à gauche, se tournant vers le soleil, à droite, vise seulement à montrer, sûrement imparfaitement, ce rapport d’altérité entre ces deux composantes, très inégales, de notre planète.

– Si l’on reprend notre comparaison initiale entre l’UKRAINE et l’Europe institutionnelle d’aujourd’hui, du club élitiste et fermé qu’était originellement le Marché Commun à Six (6 membres très proches géographiquement, politiquement et économiquement), l’Union européenne est devenue une vaste organisation régionale de 27 Etats membres, très large et ouverte, exerçant une force attractive sur de nombreux Etats d’Europe ou aux confins de celle-ci (TURQUIE notamment). C’est ainsi que l’Union européenne a exercé son attractivité sur les PECO, ces pays d’Europe centrale et orientale longtemps dans le giron de l’ancien bloc soviétique, qui l’ont pratiquement presque tous rejointe au fil du temps, comme il a été rappelé ci-dessus, à partir du début des années 2000.

Aujourd’hui, en dehors de l’UKRAINE, 6 pays ont le statut de pays candidats à l’intégration européenne, à savoir les pays suivants : Turquie, depuis 1999 ; Macédoine du Nord, depuis 2005 ; Monténégro, depuis 2010 ; Serbie, depuis 2012 ; Albanie depuis 2014 ;  Moldavie, depuis 2022. Deux autres pays  – la Bosnie-Herzégovine (2016) et la Géorgie (2022) – ont par ailleurs déposé leur candidature.

Par delà sa diversité, l’Union européenne des 27 doit être surtout analysée comme un grand marché économique commun à ces Etats,  structuré autour de règles communes  – plus ou moins contraignantes – visant à favoriser  les échanges de ses membres pour permettre leur développement économique et social – en principe harmonieux – mesuré par la croissance  de leur PIB  et le respect de certaines règles fondamentales de l’Etat de droit.

– Le modèle de l’UE étant les USA et sa doxa libérale sur le plan économique et social, ce mimétisme obsessionnel a abouti, ces dernières années, à la remise en cause des institutions de l’Etat qualifié abusivement de « providence » – l’Etat des pays jusqu’alors concernés, étant moins inspiré par la « divine Providence » car il n’était seulement qu’interventionniste et souvent trop faiblement redistribueur de la richesse dans un louable souci de justice sociale – et de son modèle social sur fond de compression des dépenses publiques avec la hasardeuse, trompeuse et illusoire « règle d’or » de la limitation du déficit budgétaire à 3% du PIB qui d’ailleurs n’a pas résisté à la dernière crise sanitaire du covid de ces deux dernières années.

Dans ce modèle libéral, le dogme de la concurrence libre et non faussée, assumé et revendiqué par l’Union européenne, a comme conséquence directe la mise hors-jeu de l’Etat en matière économique, le confinant dans son rôle traditionnel d’Etat régalien dans ses fonctions de maintien de l’ordre, c’est-à-dire d’un certain ordre, au détriment de sa mission de mainteneur de la cohésion sociale, ce qui consacre subrepticement l’abandon des services publics et des institutions sociales comme celles de la santé et des retraites qui constituent les deux pôles chauds de cette remise en cause, notamment en France.

Pour revenir à l’héliotropisme ukrainien vers l’Europe, il est apparu très tôt et fut porté, comme nous allons le voir, par Leonid KRAVTCHOUK, son premier président de la République.

A/ Leonid KRAVTCHOUK et la tentative de stabilisation interne de l’Ukraine

Leonid KRAVTCHOUK (ci-contre), loin d’être un homme nouveau, était un ancien apparatchik du régime soviétique qui se rallia vite à la cause nationaliste ukrainienne, davantage par pragmatisme que par conviction.

Il avait été élu député de la Rada d’Ukraine (Parlement) en mars 1990 dans la région de Vinnytsia. Le 23 juillet 1990, il devint président du Conseil suprême de la république socialiste soviétique d’Ukraine.

De 1990 à 1991, il présida la Rada.

Le 19 août 1991, il annonça son départ du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, le 24 août 1991, il devint le premier président de la Rada d’Ukraine (Parlement national) jusqu’au 5 décembre 1991.

En tant que dernier dirigeant de la république socialiste soviétique d’Ukraine, il fut l’un des artisans de la dislocation de l’URSS, puisqu’il fut l’un des trois signataires avec ses homologues de RUSSIE (Boris ELTSINE) et de BIÉLORUSSIE (Stanislaw CHOUCHKIEVITCH) de la déclaration mettant fin à l’existence de l’Union soviétique.

Le 1er décembre 1991 Leonid KRAVTCHOUK fut élu président de l’Ukraine à l’issue de la première élection présidentielle au suffrage universel direct avec 61,6 % des suffrages au premier tour.

Sa connaissance des rouages du régime en place faisait de lui un homme politique a priori expérimenté pour conduire la transition de l’Ukraine vers l’indépendance et la démocratie.

L’œuvre à accomplir était immense car il lui fallait élaborer une constitution, maintenir l’indépendance de l’UKRAINE face à une Russie tentée de reprendre l’ascendant sur les États issus de l’éclatement de l’ex URSS, construire l’ensemble de l’appareil administratif, gérer une transition économique particulièrement délicate et complexe du fait de l’imbrication des économies ukrainienne et russe.

Sur le plan interne et politique, il choisit la prudence en maintenant en place les anciens dirigeants communistes dans tous les postes clés : au sein du parti au pouvoir, à la tête des régions et dans les ministères concernés par la politique industrielle.

Mais sur le plan institutionnel, il ne parvint pas à faire adopter une constitution.

Sur le plan de la politique économique, la politique timorée de KRAVTCHOUK fut également un échec. En effet, dès 1992, faute d’une stratégie cohérente de réformes, l’économie ukrainienne sombra rapidement sous les coups de l’hyperinflation et de la chute de la production.

La montée de la pauvreté et la baisse considérable du niveau de vie provoquèrent de graves mécontentements sociaux.

B/ Une volonté de divorce avec la RUSSIE et une idylle naissante avec l’Union européenne

Sur le plan de la politique étrangère, la présidence de Leonid KRAVTCHOUK (1991-1994) fut moins conformiste et plus innovante qu’en matière de politique intérieure.

En effet, la volonté de rapprochement avec l’Union européenne constitua la priorité de sa politique extérieure en même temps que s’opérait, à l’inverse, une prise de distance avec la Russie avec laquelle existaient de nombreux points de tension et conflits potentiels : statut de la Crimée, région majoritairement russophone et rattachée récemment à l’Ukraine ; contrôle de la flotte de la mer Noire basée à Sébastopol (en Crimée).

Par ailleurs, l’Ukraine refusa la proposition d’espace eurasien de la Russie qui constituait, selon elle, une menace pour son indépendance.

Sur le plan de leurs rapports avec Moscou, les dirigeants ukrainiens souhaitaient imiter l’exemple des autres pays du bloc communiste qui s’étaient rapidement détournés de la RUSSIE pour entreprendre leur rapprochement avec l’Europe occidentale.

C’est ainsi que le président Leonid KRAVTCHOUK effectua une tournée des capitales européennes et signa des traités d’amitié avec la HONGRIE et la POLOGNE, anciens régimes communistes.

Après avoir entamé des discussions en 1993 avec l’Union européenne, un accord de partenariat et de coopération fut signé avec celle-ci en juin 1994.

Cet accord, qui entra en vigueur en 1998, avait pour objectif de développer le dialogue politique avec l’Union européenne et d’établir avec elle une coopération dans les domaines économiques, financiers, culturels en même temps que de favoriser sa consolidation démocratique ainsi que sa transition économique.

Il y a lieu de rappeler que dans le cadre de son programme de soutien aux nouveaux régimes issus de l’effondrement de l’Union soviétique, l’Union européenne développa une politique très activiste vis-à-vis des pays d’Europe centrale et orientale, des États baltes ainsi que de l’Ukraine en versant 1,8 milliard d’euros d’aides financières à ces derniers entre 1991 et 2003, une sorte de « plan Marshall européen » discret, sans tambour ni trompette, adopté dans le même but que celui de son illustre devancier : stabiliser ces pays et aider leur économie afin de les détacher définitivement de la RUSSIE…

II/ Les incertitudes de la présidence Leonid KOUTCHMA (1994-2004)

Quoiqu’on en ait dit, la seconde présidence ukrainienne, incarnée par Leonid KOUTCHMA (ci-contre), fut assez fluctuante par rapport à l’antagonisme des choix précédents.

En effet, lors de cette présidence, l’UKRAINE exprima sa volonté de mener une politique étrangère qui a été parfois qualifiée de « multivectorielle » [6] car elle tendait vers un équilibre subtil entre un ancrage européen et des relations de bon voisinage avec la Russie.

Au début, Leonid KOUTCHMA, vainqueur de KRAVTCHOUK – qui avait sollicité vainement un second mandat -, avec 52,1 % des suffrages exprimés au second tour, prit d’abord le contrepied de son prédécesseur en préconisant, au nom du pragmatisme, un rapprochement avec Moscou.

A/ La tentation de l’espace eurasien avec Moscou

Ci-dessous, drapeau et emblème de

l’Union économique eurasiatique

Selon le nouveau président élu, la rupture des liens avec la Russie, et plus généralement avec l’espace eurasien proposé par Moscou, était une erreur car à l’origine du déclin économique de l’Ukraine se trouvant géographiquement dans l’espace eurasien dans lequel se trouvaient les clients et les fournisseurs de l’Ukraine. C’est ainsi qu’il se prononça en faveur de la location du port de Sébastopol à la flotte russe et pour un statut officiel de la langue russe. Durant les premiers mois de son mandat, il se conforma à son programme ce qui aboutit à une baisse des tensions avec la Russie.

Les 26 et 27 février 1998, Leonid KOUTCHMA effectua la première visite d’un président ukrainien à Moscou depuis l’éclatement de l’U.R.S.S., en 1991. Sa visite sembla sceller la normalisation en cours entre les deux pays, à la suite de la signature d’un traité bilatéral d’amitié et de coopération, en mai 1997.

En 1998, les deux pays signèrent un accord très formel de coopération économique sur dix ans. Sa visite à Moscou intervenait un peu plus d’un an avant l’élection présidentielle en Ukraine pour laquelle le président KOUTCHMA espérait sûrement obtenir à nouveau l’appui de Moscou.

Mais, bien avant, et dès 1996, KOUTCHMA manifesta son ouverture à l’union européenne.

B/ Le revirement de KOUTCHMA et la tentation européenne

Déjà, en octobre 1994, KOUTCHMA commença à marquer sa différence avec la RUSSIE, revendiquant son indépendance de jugement et d’action.

Et c’est ainsi qu’à partir de 1996, il changea de cap en manifestant sa volonté d’intégrer l’Union européenne.

En avril 1996, L. KOUTCHMA annonça que l’objectif de son pays était son adhésion, à terme, à l’UE. En juin 1998, un décret portant sur la stratégie d’intégration à l’Union européenne fixait des objectifs dans les domaines politique, économique, culturel…

Quant à l’OTAN, l’UKRAINE s’en était rapprochée dès 1994 en participant au programme de coopération appelé « Partenariat pour la Paix ».

Elle signa ensuite, en juillet 1997, une « Charte de partenariat spécifique » et l’établissement de la Commission OTAN-Ukraine.

Après avoir soutenu l’élargissement à l’est de l’organisation en 1999, L. KOUTCHMA affirma, en mai 2002, que l’objectif de l’UKRAINE était une intégration pleine et entière dans l’OTAN.

Sur le plan militaire, l’UKRAINE, héritière d’un arsenal nucléaire important décida d’y renoncer en le restituant à la RUSSIE ou en le détruisant : en décembre 1994, accédant comme État dénucléarisé au traité de non-prolifération (TNP), l’Ukraine signa avec la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni le mémorandum de Budapest, par lequel ces trois pays s’engageaient à respecter l’indépendance et l’intégrité territoriale du pays. Signataire du traité START I, l’Ukraine acheva le démantèlement de ses lanceurs de missiles en 2001.

Ainsi, entre 1998 et 1999, KOUTCHMA sembla avoir joué le double-jeu

Pourtant, une fois sa réélection assurée (1999), KOUTCHMA, dès septembre 2000, engagea l’Ukraine vers son intégration dans l’Union européenne en définissant les étapes devant conduire son pays à une adhésion à celle-ci vers 2010-2011. Un secrétariat d’État à l’intégration européenne était même créé auprès du ministère des Affaires étrangères. Mais si les intentions pro-européennes étaient ambitieuses, elles ne débouchèrent guère sur des actions concrètes.

À l’issue de la première décennie de son indépendance, l’Ukraine connut un effondrement économique se caractérisant également par une redistribution très inégale des richesses qui profitaient principalement aux puissants oligarques lesquels ne se privaient pas d’intervenir dans le débat politique avec le souci de protéger surtout leurs propres intérêts.

Ci-dessous le logotype officiel 

du parti « Notre Ukaine »

Image illustrative de l’article Notre Ukraine (parti politique)Lors des élections législatives du 31 mars 2002, le parti réformateur pro-occidental de l’ex-Premier ministre V. IOUCHTCHENKO, Notre Ukraine, avait recueilli le meilleur score (23,5 % des voix), mais il n’avait obtenu que 112 sièges sur les 450 que comptait la Rada. Aucune majorité viable n’étant sortie des urnes, les efforts pour former une coalition échouèrent.

L’opposition au président KOUTCHMA s’organisa progressivement autour de l’alliance politique entre V. IOUCHTCHENKO et Ioulia TYMOCHENKO encouragée par les Etats-Unis. Figure controversée en raison de son passé de femme d’affaires liée aux milieux des oligarques, TYMOCHENKO s’efforça de convaincre l’ex-Premier ministre IOUCHTCHENKO de prendre la tête de l’opposition en vue de l’élection présidentielle d’octobre 2004. Ses efforts aboutirent au printemps 2004 à un accord entre la coalition Notre Ukraine et le Bloc Ioulia Tymochenko (BIOUT).

III/ Zoom sur la « Révolution orange » (novembre 2004-janvier 2005)

Ci-dessous, Viktor IANOUKOVYTCH

A/ Une élection présidentielle sous forte pression : comment on « fait » un président de couleur « orange » …

L’élection présidentielle de 2004 mit aux prises dans un affrontement virulent d’une part, Viktor IANOUKOVYTCH, ancien premier ministre originaire du DONBASS, soutenu par KOUTCHMA et disposant de l’appui de Moscou dont il proposait à l’Ukraine  de se rapprocher.

 

 

 

Ci-dessous, Viktor IOUCHTCHENKO

D’autre part, Viktor IOUCHTCHENKO, pro-européen, bénéficiant d’une forte popularité dans l’ouest de l’Ukraine, et ayant été premier ministre entre 1999 et 2001, courte période pendant laquelle il avait lancé une série de réformes ayant pour but de mettre fin au système des oligarques. Mais il avait été alors contraint de démissionner sous la pression du milieu d’affaires gravitant autour du président KOUTCHMA.

Le premier tour des élections présidentielles se déroula le 31 octobre 2004 et donna les deux principaux candidats dans une situation de quasi-égalité : IANOUKOVYTCH remportait 39,32 % des suffrages exprimés, IOUCHTCHENKO en obtenait 39,87 %. Aucun candidat n’ayant dépassé les 50 %, un second tour fut organisé le 21 novembre suivant.

Ci-dessous,  l’une des manifestations

de la « Révolution orange »,

avec occupation de la place

de l’Indépendance ou « Maïdan »

Les résultats du 2ème tour donnèrent Viktor IANOUKOVYTCH vainqueur, mais ces résultats furent vite contestés, étant suspectés de fraudes, notamment dans l’est du pays, et IOUCHTCHENKO – qui estimait également avoir été victime d’une tentative d’empoisonnement – contesta le verdict des urnes. Cette contestation fut suivie, à KIEV, pendant deux mois de manifestations populaires sur la place de l’Indépendance ou « Maïdan » (ce terme signifiant  » la place  » en ukrainien). Ce fut la révolution dite « révolution orange » qui, rassemblant jusqu’à un million de personnes, secoua tout le pays. Pourquoi « orange »? Parce que les manifestants arboraient des écharpes, drapeaux, banderoles, « tee-shirt » et vêtements de couleur orange (comme le montre la photo ci-contre) qui était la couleur des partisans de IOUCHTCHENKO et de son alliée Ioulia TYMOCHENKO. Finalement, la Cour suprême de l’Ukraine invalida l’élection et ordonna l’organisation d’un nouveau second tour entre les deux finalistes, en présence de 12 000 observateurs internationaux. À l’issue du nouveau second tour de scrutin, le 26 décembre 2004, ce fut cette fois Viktor IOUCHTCHENKO, qui fut élu avec 51,9 % des voix contre 44,2 % pour IANOUKOVYTCH.

Dès le 31 décembre 2004, Viktor IANOUKOVYTCH, constatant son échec aux présidentielles, démissionna de la tête du gouvernement, sa démission ayant été acceptée le 5 janvier 2005 par Leonid KOUTCHMA assurant la gestion des affaires courantes jusqu’à l’investiture officielle de son successeur.

Le nouveau président Viktor IOUCHTCHENKO fut investi de sa charge le 23 janvier 2005.

B/ Les dessous d’une « révolution » :  la « révolution orange » ou une « révolution de velours » sous forte influence américaine et européenne…

Pendant longtemps, le caractère « spontané » de la « Révolution orange » avait été remis en question par la seule Russie (mais toujours tenue en suspicion quoi qu’elle dise) et à peine quelques titres de presse d’horizons divers qui soutenaient qu’elle avait, au contraire, bénéficié d’aides extérieures et notamment de soutiens financiers de milieux proches des intérêts du gouvernement américain ou d’opposants au « régime » de Vladimir POUTINE.

Mais il ne fait plus de doute aujourd’hui que la « Révolution orange » – qui est dans le sillage des « révolutions de velours » des années 1989/1990 en Europe centrale (RDA, Bulgarie, Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Yougoslavie) que les américains affectionnent et encouragent – était loin d’être une révolution spontanée et civique. Comme l’a excellemment montré, en 2008, la Revue HERODOTE, dans son numéro n° 129 (2008/2, pp. 69 à 99) dans un article intitulé « La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique » (Viatcheslav AVIOUTSKII).

Déjà, à l’approche de l’élection présidentielle de 2004, les oligarques ukrainiens, opposés à Leonid KOUTCHMA, versèrent environ 150 millions de dollars aux partis politiques d’opposition.

Les États-Unis furent également très actifs, souhaitant favoriser un changement de gouvernement en Ukraine car peu satisfaits de la présidence KOUTCHMA. C’est ainsi que selon Michael McFAUL – ambassadeur des États-Unis en RUSSIE, de 2012 à 2014, et chef d’orchestre de la politique de Barack OBAMA dans la région -, le gouvernement américain de George BUSH (ayant précédé celui d’OBAMA) aurait dépensé plus de 18 millions de dollars pour la « promotion de la démocratie » au cours des deux années précédant l’élection [cf. Ana OTASEVIC : « Un prototype pour la « révolution orange » en Ukraine » (Le Monde diplomatique, 1er

Ainsi le très actif « Comité des électeurs », qui compte 15 permanents et 40 bureaux en UKRAINE, est une ONG ukrainienne qui a été créée en 1994 à l’instigation des démocrates américains du « National Democratic Institute » lesquels voulaient organiser un réseau européen de monitoring électoral. Ils y sont d’ailleurs parvenus puisqu’aujourd’hui pas moins de 20 ONG, essentiellement implantées en Europe centrale, participent à ce réseau européen pour former des « observateurs électoraux ».

Par ailleurs, certaines organisations ukrainiennes qui avaient fomenté les manifestations de Maïdan, comme « Pora » et « Znayu », étaient, elles-mêmes, en liens avec des organisations occidentales, telles que le Konrad Adenauer Institut, proche de la CDU.

L’Open Society Institute de George SOROS, aux côtés de l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe et du Conseil de l’Europe, a joué un rôle clé dans le monitoring des élections qui avait contraint le pouvoir ukrainien à organiser un nouveau second tour, le 26 décembre 2004, remporté par Viktor Iouchtchenko (cf. supra). Le National Democratic Institute for International Affairs, proche du parti démocrate américain et la Freedom House, proche du gouvernement américain, étaient également parties prenantes dans le « coup de Maïdan ».

A titre individuel, l’américain Zbigniew BRZEZINSKI, d’origine polonaise, aurait également joué un rôle important dans « la révolution orange ».  Né dans une famille de diplomates polonais réfugiés au Canada, il a fait une brillante carrière dans l’administration américaine, occupant le poste de conseiller de la Défense nationale du président CARTER. Par le biais des think tanks auxquels il a collaboré, il avait été constamment associé, depuis trente ans, à la définition de la politique étrangère des États-Unis et aurait été à l’origine d’un plan visant à discréditer KOUTCHMA (qui réussit) et à mettre en selle IOUCHTCHENKO (qui réussit également).

Selon le journal britannique The Guardian, le gouvernement des États-Unis aurait dépensé 14 millions de dollars pour organiser la « révolution orange » (ce qui corrobore les informations données par Michael McFAUL citées plus haut), et plusieurs autres organisations américaines, notamment le parti démocrate et le parti républicain, y ont également contribué.

Quant au parti démocrate, il a été assez actif, notamment par la voix d’Hillary CLINTON qui n’hésita pas à demander que le prix Nobel de la paix soit attribué à Viktor IOUCHTCHENKO (défense de rire)…

L’origine de ces fonds a été pointée du doigt par l’ex-pouvoir ukrainien, le gouvernement russe ainsi que des groupes occidentaux d’extrême gauche, qui ont accusé le gouvernement américain d’avoir organisé une manipulation de la population ukrainienne pour étendre sa zone d’influence.

Le milliardaire israélo-russe Boris Abramovitch BEREZOVSKY a affirmé qu’il n’envoyait certes pas d’argent aux partis (ce que la loi ukrainienne interdisait) mais « à des mouvements pro-démocratie ». Il affirma avoir ainsi transmis l’argent sur les comptes de proches du président Viktor IOUCHTCHENKO qui ont, eux, nié un tel financement.

Depuis 1991, les États-Unis financent des groupes politiques pro-européens en Ukraine par l’intermédiaire d’ONG comme la Fondation Carnegie.

La diplomate américaine Victoria NULAND – qui fut représentante du Bureau des Affaires Européennes et Eurasiennes à Washington – indique que le financement américain a dépassé 5 milliards de dollars depuis 1991. Elle fut responsable de l’Ukraine pour le département d’État à partir de 2014. A ce titre, elle négocia des garanties de prêt à l’Ukraine ainsi que la livraison d’une aide militaire à l’armée ukrainienne. Avec le secrétaire d’État John KERRY et le secrétaire à la Défense Ashton CARTER, elle est considérée comme l’un des principaux partisans de la livraison d’armes à l’Ukraine. Depuis le 3 mai 2021, celle qui avait acquis une solide réputation de « faucon », est devenue sous-secrétaire d’État pour les Affaires politiques dans l’administration du président Joe BIDEN, ce qui en fait la « numéro 3 » de la diplomatie américaine… Cette belle longévité de Victoria NULAND dans des postes clés, sous différents présidents, concernant  la défense, la diplomatie et la stratégie américaines nous montre, si besoin était, que par-delà la sensibilité politique de leur président (démocrate ou républicain), les américains ont une certaine constance pour défendre leur présence et leurs intérêts en Europe et dans le monde…

En décembre 2004, Madeleine ALBRIGHT, à la tête du National Democratic Institute précité, débloqua une enveloppe à hauteur de 65 millions de dollars – signé par le gouvernement américain – pour le renversement du président Leonid KOUTCHMA…

Pour l’analyste ukrainien Vladimir MALINKOVITCH « l’unification de l’opposition de droite et du Parti socialiste de MOROZ en UKRAINE aurait été élaborée aux États-Unis. La mise en œuvre de la « révolution orange » est devenue possible grâce à l’interaction entre les « faucons » du Parti démocrate, les diasporas ukrainienne et polonaise, le lobby des démocrates au Département d’État, les services de renseignement, le grand syndicat AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations), soutenant le Parti démocrate, et Freedom House, liée à ce syndicat. »

Après la « révolution orange », comme l’a noté Gilles LEPESANT (cf. le livre qu’il a coordonné L’Ukraine dans la nouvelle Europe, Ed. CNRS, Paris 2005, 200 pages), sur le plan économique, le nouveau pouvoir est parfois resté lié à certains intérêts industriels : Ioulia TYMOCHENKO, par exemple, était une ancienne oligarque et ses contacts avec l’entreprise sidérurgiste Nikipol Ferro-Alloy furent d’ailleurs l’un des motifs de son renvoi du poste de Première ministre en 2005. Pour qualifier la pratique politique et économique des nouveaux vainqueurs, Gilles LEPESANT a employé l’expression « âpres au gain » pour les caractériser.

Les Ukrainiens furent finalement considérablement déçus par les leaders de la révolution orange, en particulier par leur président Viktor IOUCHTCHENKO qui, d’ailleurs, n’arrivera qu’à la cinquième place au 1er tour des élections présidentielles suivantes de 2010, avec seulement 5 % des suffrages, contre 35 % pour son ancien adversaire Viktor IANOUKOVYTCH.

IV/ La présidence IOUCHTCHENKO (2005-2010)

Comme on l’a vu, ce qu’il faut bien appeler le coup d’Etat de la place Maïdan – largement soutenu par les occidentaux, et notamment les américains – déboucha sur l’élection du pro-européen IOUCHTCHENKO.

A/ Une dyarchie au sommet problématique

S’il avait été soudé contre le régime précédent, le mouvement « orange » était loin d’être un bloc homogène, et les premières fissures ne tardèrent pas à apparaître.

En effet, le programme du nouveau président, Viktor IOUCHTCHENKO, avait prévu de revoir les conditions – parfois assez opaques – dans lesquelles certaines privatisations avaient été réalisées sous son prédécesseur, Leonid KOUTCHMA.

1/ Le pouvoir économique et les oligarques ukrainiens bénéficiaires des privatisations sous la présidence précédente

L’un des symboles de ces privatisations opaques était l’entreprise d’acier ukrainienne KRIVOROZHSTAL (représentant 20 % des exportations d’acier ukrainien et 1,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires) dont, en juin 2004, un peu plus de 90 % des actions avaient été vendues au consortium Investment Metallurgical Union (IMS), contrôlé par Rinat AKHMETOV, l’homme le plus riche du pays, et Viktor PINCHUK, le gendre de l’ancien président Leonid KOUTCHMA.

Or IMS avait raflé la mise pour 800 millions de dollars, à peine 10 % de plus que le prix minimum fixé par l’Etat, et cela au détriment de plusieurs acheteurs potentiels étrangers (1,2 milliard de dollars pour le groupe russe SEVERSTAL ; 1,5 milliard pour un consortium formé par l’américain US STEEL et le britannique LNM).

La contestation, portée sur le plan judiciaire, permit, par un jugement rendu par un tribunal de KIEV le 17 février 2005, l’annulation du rachat de KRIVORYJSTAL [7].

Ce jugement ne pouvait donc que conforter la nouvelle équipe au pouvoir en Ukraine d’entamer le réexamen annoncé du processus de privatisation de ces dix dernières années mis en œuvre sous la présidence de Leonid KOUTCHMA.

2/ Les tensions entre le nouveau président libéral Viktor IOUCHTCHENKO et son Premier Ministre Ioula TYMOCHENKO

La remise à plat du processus des privatisations provoqua vite des dissensions au sein de l’équipe gouvernementale issue de la « révolution orange ».

Déjà, la veille de la décision du tribunal de KIEV précitée, le premier ministre, Ioulia TYMOCHENKO (ci-contre), égérie de la « révolution orange », tira une première salve en affirmant la nécessité de revenir sur les privatisations de « 3 000 entreprises » au motif qu’il était normal et même impératif de rendre à l’Etat  » les biens qui ont été illégalement transférés dans des mains privées mais malhonnêtes ».

Mais ses propos furent aussitôt recadrés par le président Viktor IOUCHTCHENKO : « Nous n’avons pas pour objectif affiché le réexamen du processus de privatisation depuis 1993. Tel n’est pas notre but. (…) Évoquer 3 000 entreprises est à mon sens disproportionné. Je pars du principe que sans doute – seules seront concernées quelques dizaines d’entreprises dont la liste, une fois dressée, sera définitivement close », confia-t-il à l’AFP à la veille de sa visite officielle à Bruxelles et Strasbourg les 21 et 22 février 2005. « Nous organiserons des appels d’offres ouverts avec la participation d’investisseurs internationaux. Ce sera bien différent de ce qui s’est passé en Russie » devait-il rajouter comme pour rassurer… [8]

3/ La fragilité au sein de l’équipe gouvernementale

Parallèlement, le ministre de la justice, Roman ZVARYTCH, proche du Président, et en désaccord avec Ioulia TYMOCHENKO au sujet d’une révision des quotas de réexportation de pétrole, menaçait de démissionner en ne se privant pas de dévoiler aux médias locaux les pressions exercées sur son ministère par la « dame de fer » en faveur de la défense des intérêts économiques de ses proches.

Seule la lutte contre la corruption qui minait l’économie du pays et polluait le milieu des affaires semblait les unir : « la corruption, l’économie de l’ombre et le clanisme du milieu des affaires », dénonça Viktor IOUCHTCHENKO lors de sa tournée à travers le pays. Si le taux de croissance de l’économie était au rendez-vous (de 12 % en 2004), la corruption et les pratiques opaques restaient toujours à l’œuvre.

4/ Les tensions avec la RUSSIE, l’augmentation du prix du gaz et les élections législatives anticipées du 26 mars 2006

L’orientation de la politique étrangère du gouvernement ukrainien poursuivait un rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN, ce qui n’était pas du goût des russes qui augmentèrent le prix du gaz – jusqu’alors avantageux – livré à l’Ukraine. À la suite de la coupure, par les russes, du gaz destiné à l’Ukraine, le gouvernement ukrainien dût chercher un nouvel accord avec ceux-ci. Mais il se révéla moins avantageux que le précédent, ce qui se traduisit par une augmentation substantielle du gaz acheté à la RUSSIE.  Un tel accord fut dénoncé par le Parlement qui vota le 10 janvier 2006 une motion de censure contre le gouvernement qui fut renversé.

Des élections législatives anticipées  se déroulèrent le 26 mars 2006 qui virent le « Parti des Régions » du pro-russe Viktor IANOUKOVYTCH s’affirmer avec 32,12 % de voix (186 élus), suivi par le « Bloc » de Ioulia TYMOCHENKO (BIOUT) avec 22,7 % des voix (129 élus), tandis que le Parti présidentiel « Notre Ukraine » n’obtenait que 13,94 % (81 élus), le Parti socialiste 5,67 % (33 élus) et le Parti communiste 3,66 % de voix (21 élus).

Après plus de 2 mois de débats, une coalition parlementaire « orange » (Notre Ukraine — Bloc de Ioulia TYMOCHENKO — se forma avec l’appui du Parti socialiste.

B/ L’instabilité gouvernementale sous la présidence de IOUCHTCHENKO (2006-2010)

1/La nouvelle coalition majoritaire et le retour de IANOUKOVYTCH (4 août 2006)

Le 7 juillet 2006, à la suite de la défection surprise du socialiste Alexandre MOROZ, élu président du Parlement avec le soutien de l’opposition pro-russe,  la coalition parlementaire explosa.

Le ralliement des socialistes (33 élus) à la formation « Parti des Régions » (186 élus) lui-même allié aux Communistes (21 élus) entraîna la création d’une nouvelle coalition majoritaire (240 sièges sur 450), dont l’ex-Premier ministre Viktor IANOUKOVYTCH prit la tête.

IOUCHTCHENKO et IANOUKOVYTCH, les deux anciens adversaires de 2004 se retrouvaient de nouveau face à face. Ils décidèrent néanmoins de faire une trêve autour d’un pacte d’unité nationale (Universal), qui marquait des concessions politiques des deux côtés (entre autres, la soumission au référendum de la question de l’entrée du pays dans l’OTAN), ce qui permit, le 4 août 2006, à Viktor IANOUKOVYTCH, chef du Parti des régions, d’être investi  comme Premier ministre ukrainien par le parlement ukrainien à la majorité de 271 voix, pendant que le groupe du « Bloc » d’Ioulia TYMOCHENKO, à la suite de son refus d’entrer dans le « pacte »,  constituait le parti d’opposition.

Mais pendant les mois qui suivirent les conflits ressurgirent entre le président IOUCHTCHENKO et le premier ministre IANOUKOVYTCH, avivés par le fait que de nombreux députés abandonnaient l’opposition pour rejoindre la coalition majoritaire, ce qui n’était guère apprécié par le président de voir ainsi le premier ministre disposer d’une plus large assise parlementaire.

2/ La dissolution de 2007 et la nouvelle coalition

Cette nouvelle situation conflictuelle entre le Président et le chef du gouvernement conduisit le président IOUCHTCHENKO à prononcer la dissolution du parlement le 2 avril 2007, malgré les protestations de la Rada suprême qui qualifia cette décision d’anticonstitutionnelle.

La victoire des forces « orangistes » aux élections législatives du 30 septembre 2007 et le retour de TYMOCHENKO à la tête du gouvernement permit au président IOUCHTCHENKO de relancer le projet d’adhésion à l’OTAN. Toutefois, lors du sommet de Bucarest (avril 2008), l’UKRAINE et la GÉORGIE durent se contenter d’une invitation à maintenir leur candidature au Plan d’action en vue de l’adhésion, décision qui n’était pas sans lien avec l’hostilité très forte de la Russie à une éventuelle intégration de ces deux pays dans l’OTAN.

3/ La nouvelle tension institutionnelle de 2008 au sommet de l’Etat

Mais le conflit russo-géorgien, qui éclata en août 2008, eut d’importantes répercussions en UKRAINE car en matière de politique intérieure, il provoqua une nouvelle crise entre le président et le gouvernement ukrainiens. Fin août, I. TYMOCHENKO fut accusée par l’entourage de V. IOUCHTCHENKO (qui soutenait ouvertement la Géorgie) de « haute trahison » et de connivence avec la Russie en raison de sa prise de position, jugée trop souple et tardive, à l’égard des événements dans le Caucase.

Le 3 septembre 2008, après le retrait de son parti, « Notre Ukraine-Autodéfense patriotique » (NU-AP) de la coalition « orange » pour protester contre l’adoption d’une série de lois facilitant la procédure de destitution du chef de l’État et réduisant ses pouvoirs au profit de ceux du gouvernement, le président IOUCHTCHENKO dénonça un « coup d’État parlementaire » et menaça de procéder à des élections anticipées. Le 16 septembre, la coalition vola en éclat : I. TYMOCHENKO exerça ses fonctions par intérim jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement tandis que le président du Parlement démissionnait (le 17 septembre). Le 9 octobre, le président IOUCHTCHENKO prononça la dissolution du Parlement, ouvrant la voie vers de nouvelles élections législatives anticipées fixées au 7 décembre, alors que sa popularité et celle de son parti, « Notre Ukraine », étaient très faibles.

4/ Le nouveau raccommodage IOUCHTCHENKO/ TYMOCHENKO (9 décembre 2008)

Le 11 novembre 2008, confronté au rejet par les députés de son projet de loi sur le financement des élections législatives anticipées, le président annonça le report des élections législatives à 2009. La crise politique prit temporairement fin le 9 décembre 2008 : alors que le pays était durement touché par la crise économique, le président IOUCHTCHENKO et son Premier ministre I. TYMOCHENKO décidèrent de former une nouvelle alliance incluant également le petit parti libéral de Volodymyr LITVINE, élu le même jour à la présidence du Parlement.

Mais en 2009, les crises ne cessèrent de s’accumuler. Une crise avec la Russie portait sur le prix du gaz russe et les impayés ukrainiens. Des démissions ou destitutions de ministres en chaîne au sein du gouvernement :  en juin 2009, le ministre de la Défense I. IEKHANOUROV fut limogé pour cause de corruption et de malversations. L’entourage du président ukrainien, au sein de l’administration présidentielle, ne fut pas épargné. Chef de l’Administration présidentielle, depuis septembre 2006, Viktor BALOGA, démissionna le 19 mai 2009 de ses fonctions en raison de désaccords avec le président ukrainien.

5/ L’UKRAINE, l’UE et l’OTAN : le renouveau de l’héliotropisme

Résultat d’images pour Tournesol Et SoleilAvec le président IOUCHTCHENKO, l’héliotropisme de l’UKRAINE vers le soleil de l’Europe et de l’OTAN – jusqu’alors contenu – va connaître un regain de vitalité.

Quant aux relations de l’UKRAINE avec l’UE et l’OTAN, IOUCHTCHENKO voulait afficher son intention d’orienter son pays vers une adhésion à l’UE et l’OTAN le plus rapidement possible. Mais cette volonté politique se heurtait à la fois au fait de l’absence d’un consensus fort sur la question, mais aussi à l’insuffisance des réformes jusqu’alors conduites, notamment quant à la réticence des pays membres de l’OTAN, tout comme à celle d’une partie de la population. En 2008, le parlement fût bloqué pendant plusieurs mois par l’opposition, qui refusait le projet de faire bénéficier l’Ukraine du membership action plan (MAP) – un programme d’assistance aux pays souhaitant rejoindre l’alliance.

Même après la « révolution orange » pro-européenne, quatre ans après, un sondage « Gallup » révélait d’ailleurs que 43% de la population ukrainienne associait l’OTAN à une menace pour le pays. Une partie de l’Ukraine craignait justement, en effet, qu’une adhésion fasse de l’Ukraine un lieu d’affrontement entre la Russie et les pays membres de l’Alliance. La même année Vladimir POUTINE avait annoncé, en effet, que la Russie pouvait orienter des missiles vers l’Ukraine, dans le cas où le pays accepterait le déploiement sur son territoire de systèmes de défense anti-missile américains.

Le président IOUCHTCHENKO admettait d’ailleurs lui-même que l’établissement de bases militaires étrangères sur le territoire ukrainien n’était pas envisageable, alors que le bail de certaines bases militaires russes devait expirer en 2017.

Côté OTAN, une certaine réticence à l’adhésion de l’Ukraine était exprimée par certains pays membres, dont la France et l’Allemagne.

Finalement, l’UKRAINE bénéficia d’un programme de l’OTAN destiné à l’aider à entreprendre les réformes nécessaires à une adhésion future, comprenant par exemple des exercices militaires conjoints. Mais le programme ne fut pas considéré comme ayant le statut d’un membership action plan.

V/ Les élections présidentielles de 2010 et la présidence IANOUKOVYTCH

La confrontation de l’année 2013 et le choix de l’Europe par les ukrainiens : l’« euromaïdan »

Lors de l’élection présidentielle des 17 janvier et 7 février 2010, pas moins de 18 candidats se présentèrent dont le président sortant Viktor IOUCHTCHENKO, leader de la « révolution orange », qui fut éliminé à l’issue du premier tour comme l’avaient annoncé des sondages défavorables. En effet, le président sortant et candidat à sa propre succession, Viktor IOUCHTCHENKO, fut lourdement sanctionné par les électeurs, son mandat ayant été jugé à l’origine d’une forte vague de déception et de désillusion au sein de l’opinion publique ukrainienne (cf. supra).

Au 2ème tour, à l’issue d’un affrontement entre Viktor IANOUKOVYTCH et Ioulia TYMOCHENKO, c’est le premier, chef de l’opposition (Parti des Régions), qui est élu avec 48,95% des voix contre 45,47% des voix à sa rivale de la « révolution orange » …

A/ La formation d’un Exécutif homogène favorable à IANOUKOVYTCH 

Malgré les protestations de Ioulia TYMOCHENKO contestant la régularité du scrutin, les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) jugèrent que le scrutin avait été « transparent et honnête », ce qui conduisit le 20 février 2010 la candidate vaincue à abandonner le recours en justice qu’elle avait introduit pour faire invalider le résultat du scrutin.

L’on peut comprendre que le soir de son investiture le président nouvellement élu, Viktor IANOUKOVYTCH (photo ci-contre) annonce son intention de remplacer Ioulia TYMOCHENKO au poste de Premier ministre. Celle-ci refusa, et défia les partisans du nouveau président en soumettant un vote de confiance au Parlement. Le 3 mars 2010, son gouvernement tomba après le vote d’une motion de censure. Huit jours plus tard, Mykola AZAROV, un proche de IANOUKOVYTCH, était investi par le Parlement.

Arrivé au pouvoir, le président IANOUKOVYTCH dénonça « des dettes colossales, la pauvreté, une économie qui s’effondrait, la corruption ». Il souhaita des relations fortes à la fois avec l’Union européenne et la Russie.

B/ Entre l’Union européenne et la RUSSIE

1/Les relations avec l’Europe et l’OTAN

Le président élu effectua sa première visite officielle à l’étranger à Bruxelles le 1er mars 2010, où il s’entretint avec le président du Conseil européen, Herman Van ROMPUY.

Et en 2012, l’UE signa des accords de libre-échange et d’association politique avec l’Ukraine.

Ci-dessous, les deux présidents

IANOUKOVYTCH (UKRAINE) et POUTINE (RUSSIE)

Viktor IANOUKOVYTCH se rendit ensuite en Russie le 5 mars 2010. L’alternance politique due à l’arrivée au pouvoir de Viktor IANOUKOVYTCH remit en cause la volonté politique du gouvernement d’intégrer l’OTAN – qui avait été affichée par son prédécesseur, le président IOUCHTCHENKO -, l’Ukraine adoptant une position dite de « non-alignement » et l’inscrivit dans la loi.

L’objectif d’intégrer l’OTAN était supprimé de la stratégie de sécurité nationale. La même loi empêchait également l’Ukraine d’intégrer un “bloc” militaire, quelle que soit son orientation politico-stratégique.

En effet, le nouveau gouvernement s’efforçait de jouer sur les deux tableaux, misant sur une coopération à la fois avec l’OTAN et la Russie. La relation avec l’OTAN, qualifiée de “partenariat” fut maintenue, ainsi que l’objectif d’une intégration européenne. Mais la perspective d’une adhésion devait disparaître de l’agenda politique.

Le président IANOUKOVITCH évoqua également la possibilité de négocier la prolongation du maintien de bases russes à Sébastopol, ce qu’il fit en avril 2010.

2/ Les relations avec la RUSSIE : les accords de Kharkov (2010)

Les accords de Kharkov entre l’Ukraine et la Russie, furent signés le 21 avril 2010. Ils prolongeaient de 25 ans, jusqu’en 2042 au lieu de 2017, l’utilisation de la base navale de Sébastopol contre des rabais importants sur le gaz russe (avec un prolongement possible de 5 ans). Signés entre Viktor IANOUKOVYTCH et Dmitri MEDVEDEV (photo ci-contre),  ces accords furent ratifiés par les parlements russe et ukrainien le 27 avril 2010.

Mais après 2011, les relations entre l’UKRAINE et MOSCOU se tendirent, car au cours de 2013, l’Ukraine recherchait un accord d’association avec l’Union européenne qui était sur le point d’être signé entre les deux parties. Moscou redoutait que cette « association » de l’Ukraine à l’UE ne contrecarre le projet des dirigeants russes qui souhaitaient réaliser leur projet d’Union Économique Eurasiatique (U.E.E.) créant un espace économique unique, à l’instar du marché commun européen, avec le Kazakhstan et la Biélorussie, afin de renforcer l’intégration entre ces trois pays qui étaient déjà liés par une Union douanière. Or c’est dans ce projet que la RUSSIE souhaitait faire entrer l’Ukraine pour lui donner une vitalité plus forte.

3/ Le problème de la langue ukrainienne

Résultat d’images pour les langues maternelles en ukraine photosSi, après l’indépendance, la majorité de la population ne lui avait jamais accordé une grande importance par rapport aux problèmes économiques, politiques et sociaux, le problème de la langue ukrainienne [9] était un sujet de discorde interne au sein de la classe politique : d’une part, les nationalistes ukrainiens souhaitaient le développement de la langue ukrainienne en tant que ferment de l’unité du pays ; d’autre part, le respect des populations russophones d’une partie du pays et la pratique habituelle du russe dans toute l’Ukraine constituaient une réalité incontestable.

Pour le jeune Etat ukrainien indépendant, la question linguistique était un enjeu important. Il s’agissait, pour lui, d’affirmer son identité nationale par ce biais. Dans les années 1990, plusieurs projets de loi furent proposés pour statuer sur la diversité des langues et la place de la langue ukrainienne, mais la plupart furent jugés non conformes à la Constitution par la Cour constitutionnelle.

Il revint à la Constitution ukrainienne, adoptée le 28 juin 1996 par la Verxovna Rada – le Parlement ukrainien -, de proclamer l’ukrainien comme seule langue officielle du pays. L’ukrainien obtint un statut de « deržavna mova », équivalent de langue d’État en français. Selon la décision de la Cour constitutionnelle de l’Ukraine (article 3 de cette décision), les deux termes « langue officielle » et « langue d’État » étaient synonymes :

« La langue d’État (langue officielle) est une langue à laquelle l’État attribue un statut juridique de moyen obligatoire de communication dans les lieux publics de la vie sociale. La Constitution d’Ukraine attribue ce statut à la langue ukrainienne […] ».

L’élection présidentielle de 2010 ayant balayé l’élite orange, Viktor IANOUKOVITCH qui remporta l’élection, avait promis au cours de sa campagne de régler le statut de la langue russe.

Au départ, avec Viktor IANOUKOVYTCH, le Parti des régions envisageait de prendre l’option de fonder la politique linguistique sur la situation linguistique réelle du pays en codifiant de facto le bilinguisme du pays en faisant monter le russe au statut de deuxième langue officielle. Ils considéraient que l’ukrainisation violente de la langue n’était pas réaliste et risquait de mettre en péril les droits linguistiques et nationaux de la population russophone, en faisant reculer la langue, la culture et les citoyens russophones. Toutefois, ceux qui appartenaient au camp russophone revendiquaient le droit d’utiliser librement la langue russe non seulement dans les régions du sud et de l’est, mais en élargissant le champ du russe comme deuxième langue officielle à l’ensemble du pays, y compris dans les régions où la proportion de la population russophone était insignifiante, ce qui n’était pas du goût des partisans de l’ukrainien.

Un compromis dût être trouvé avec la loi sur les langues adoptée le 3 juillet 2012 par le Parlement ukrainien (et approuvée le 10 août 2012) qui permettait l’utilisation dans toutes les sphères sociales d’une « langue régionale » ou « langue minoritaire » dans les régions où les minorités ethniques dépassaient les 10 % de la population. À la suite de l’adoption de cette loi, 13 sur 27 régions ukrainiennes devinrent officiellement bilingues, mais toutes avec le russe comme langue régionale malgré le fait que le texte de la loi concernait 18 langues minoritaires [10]. Mais ce nouveau dispositif linguistique n’apaisa pas la contestation des forces nationales ukrainiennes, qui ne vécurent pas la nouvelle loi comme un compromis, mais comme une russification.

Ceci explique que, suite aux événements « révolutionnaires » de la fin de 2013 et du début de 2014, le président par intérim O. TOURTCHYNOV, à peine arrivé au pouvoir, le 23 février 2014, fit voter le même jour par le Parlement ukrainien la suppression de cette loi sur les langues. Mais cela provoqua aussitôt une vague de mécontentements dans la population des régions du Sud et de l’Est de l’Ukraine qui le contraignit à revenir au texte de la loi de 2012.

En effet, dans la dernière Constitution de CRIMÉE adoptée le 21 octobre 1998, avant l’annexion par la Russie, et approuvée par le président de l’Ukraine, l’ukrainien était unique langue d’État. Le tatar et le russe avaient perdu leur statut officiel mais le russe était qualifié de « langue de la population majoritaire employée dans toutes les sphères de la vie sociale » (Vruz, Constitution de la République autonome de la Crimée, article 10). À ODESSA, il avait été déclaré « langue officielle » en 1993. Dans les régions de DONETSK et de LOUHANSK, le russe était depuis 1994 « la deuxième langue d’État », statut encore une fois, que la loi ne prévoyait pas. Depuis 1994, les Parlements de DONETSK, KHARJIV, MYKOLAÏV, HORLIVKA et KHARCYZ’K avaient introduit le russe comme « langue officielle » ou comme « deuxième langue d’État ».

C’est cette attitude confuse adoptée par les autorités ukrainiennes en 2014, après l’Euromaïdan, qui donna l’occasion au président POUTINE de justifier son intervention au nom de la défense des populations russophones de Crimée et de l’Est du pays.

C/ L’affermissement du pouvoir présidentiel (2010-2013)

1/ Le contexte juridico-politique

Le président Viktor IANOUKOVYTCH,  qui cherchait à affermir son autorité, reçut l’aide de la Cour constitutionnelle qui, le 1er octobre 2010, jugea anticonstitutionnelle la révision de la Constitution d’Ukraine du 8 décembre 2004, « en raison de violations des procédures d’examen et d’adoption » de la réforme, déclara le président de la Cour, Anatoli GOLOVINE, selon des propos retransmis à la télévision. Cette réforme constitutionnelle avait été adoptée durant la Révolution orange qui avait porté à la présidence le pro-occidental Viktor IOUCHTCHENKO face à son rival Viktor IANOUKOVITCH. Ce dernier ayant finalement accédé à la tête de l’Etat ukrainien début 2010.

Cette révision de 2004 avait réduit les prérogatives présidentielles concernant la formation du gouvernement, au profit de la majorité parlementaire et du Premier ministre. Elle avait porté par ailleurs de quatre à cinq ans la durée du mandat du Parlement pour équilibrer davantage les deux pouvoirs exécutif et législatif.

Créée en 1996 après l’adoption de la constitution du nouvel Etat, la Cour constitutionnelle ukrainienne (photo ci-dessus) comprend 18 juges nommés pour un tiers par le président de l’Ukraine, pour un autre tiers par le parlement (Verkhovna Rada) et pour le tiers restant par le congrès des juges d’Ukraine. Le mandat des juges est d’une durée de 9 ans. Son président et son adjoint sont élus par leurs pairs. Le rôle de cette juridiction est de veiller à ce que les lois promulguées ainsi que les autres actes prévus par la Constitution de l’Ukraine soient conformes à cette dernière.

2/ Les conséquences : un pouvoir présidentiel renforcé

Revenant sur les changements constitutionnels introduits en 2004, la Cour constitutionnelle permit ainsi au président de disposer de prérogatives accrues : possibilité de limogeage, sans justification, d’un membre du gouvernement ou d’un dirigeant de chaîne de télévision, de s’affranchir des décisions du gouvernement, etc.

La formation politique de Mme TYMOCHENKO, l’ex-Premier ministre déchue et devenue chef de file de l’opposition, s’empressa aussitôt de dénoncer la décision prise par la Cour constitutionnelle.

Et, après ce nouvel épisode conflictuel, les relations entre le Président IOUCHTCHENKO et le parti d’opposition de TYMOCHENKO continuèrent à se détériorer. D’un côté, le président étant mis en cause pour vouloir instaurer un pouvoir personnel, voire autoritaire et sans contrôle ; de l’autre, la chef de l’opposition étant accusée de corruption.

D/ L’emprisonnement de Ioula TYMOCHENKO

Ci-dessous, protestations en UKRAINE

contre l’emprisonnement de Ioula TYMOCHENKO

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Déjà, fin décembre 2010, des enquêtes portant sur des hauts fonctionnaires du gouvernement TYMOCHENKO avaient été ouvertes, vraisemblablement pour recueillir des informations pour permettre l’inculpation de l’ancienne Premier Ministre.  Près d’un an plus tard, en septembre 2011, à la suite d’un procès, TYMOCHENKO fut condamnée à sept ans de prison pour abus de pouvoir, condamnation confirmée par la Cour de cassation de son pays. En octobre 2011, ce furent une dizaine de ministres du gouvernement de TYMOCHENKO qui furent également poursuivis et la moitié d’entre eux furent incarcérés en maison d’arrêt plusieurs mois pour « abus de fonction ».

1/ Les critiques internationales et celles de la RUSSIE

Ces procès, arrestations et notamment les conditions de détention de TYMOCHENKO suscitèrent de vives critiques en Europe occidentale, la condamnation de TYMOCHENKO étant perçue comme de nature exclusivement politique.

Et même la RUSSIE se joignit au concert des critiques de la communauté internationale. Le Président et le Premier ministre de Russie firent une série de « demandes » sur « le cas politiquement motivé contre Ioulia TYMOCHENKO ».

Le 11 octobre 2011, le ministère des Affaires étrangères de Russie déclara : « On ne peut pas négliger le fait que les pouvoirs de plusieurs États et l’opinion publique mondiale perçoivent tout ce procès judiciaire comme initié pour motifs politiques ».

2/ Les pressions de l’Union européenne et de la RUSSIE

En 2012, l’UE subordonna la ratification des accords de libre-échange et d’association politique déjà signés avec l’Ukraine au retour de la « démocratie et à la primauté du droit ukrainien », dénonçant  leur « détérioration» en faisant référence notamment à l’emprisonnement des opposants Ioulia TYMOCHENKO et Iouri LOUTSENKO en 2011 et 2012

En réaction contre le projet ukrainien d’association à l’UE, la RUSSIE multiplia les pressions sur KIEV pour faire changer d’avis les ukrainiens, notamment en restreignant certains produits, en revoyant les prix du gaz et en envisageant d’imposer aux citoyens ukrainiens un passeport étranger, ces mesures aggravant la situation économique de l’Ukraine dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’était guère florissante.

D/ La crise ouverte du fait de la renonciation par l’UKRAINE à l’accord d’association avec l’UE

Ci-dessous, session de la Rada

à Kiev le 21 novembre 2013.

Certaines sessions de la Rada sont

parfois vives et tumultueuses et les députés

en viennent parfois aux mains… 

11a91c3a9a7e65a680daa42522ddc42b86f22eb7.jpgLe 21 novembre 2013, une semaine avant la signature du projet d’association de l’Ukraine à l’Union européenne, prévue lors du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne (UE) à Vilnius (Lituanie), les 28 et 29 novembre, l’Ukraine renonça à cet accord et relança un « dialogue actif avec Moscou ».

 

 

1/ Une décision négative aux motivations avouées équivoques

Pour le premier ministre ukrainien, Mykola AZAROV, cette décision de renonciation de l’accord avec l’UE était dictée par des « raisons économiques exclusivement ». Il expliqua que celle-ci était « la seule possible compte tenu de la situation économique en Ukraine », ajoutant que la récente demande du Fonds monétaire international (FMI) d’augmenter les tarifs du gaz et de geler les salaires dans le pays avait été « la dernière goutte » d’eau expliquant cette interruption à une semaine de la signature de l’accord.

Mais il avait aussitôt ajouté que cette décision négative ne changeait pas la « direction stratégique » que souhaitait prendre l’Ukraine en vue de son intégration au sein de l’Union européenne en associant la RUSSIE à des discussions tripartites. Mais cette idée de discussions tripartites en présence de la Russie, ne fut guère appréciée par Bruxelles en tension permanente avec la RUSSIE. 

2/ L’Euromaïdan

Ce revirement généra d’importantes manifestations pro-européennes à KIEV – auxquelles avait appelé depuis sa prison Ioulia TYMOCHENKO – rassemblant au moins 100 000 personnes, avec l’occupation de la place Maïdan et de la mairie, et avec comme mot d’ordre la démission du président Viktor IANOUKOVYTCH. Et la libération de TYMOCHENKO.

Ces manifestations pro-européennes ukrainiennes furent appelées par Radio Free Europe « Euromaïdan » par référence à la place de l’Indépendance, la place principale de KIEV où, comme en 2004, elles se déroulèrent, sauf que cette fois la « révolution » avait pris ouvertement la couleur de l’Europe, d’où le nom d' »Euromaïdan »  (photo ci-dessous).

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La virulence du mouvement de contestation se tassa durant les fêtes de Noël et de fin d’année, mais les contestataires investirent à nouveau la place de l’Indépendance le 12 janvier 2014 qu’ils ne quittèrent plus jusqu’à ce qu’entre le 18 et le 20 février 2014, KIEV bascule dans la violence faisant 80 morts.

3/ L’échec des bons offices des européens

Salle plénière du Parlement européen à Strasbourg Image En VenteLe 12 décembre 2013 le Parlement européen (ci-contre) adopta une résolution demandant « la mise en place immédiate d’une nouvelle mission officielle de médiation de l’Union à part entière, et ce au plus haut niveau politique ».

L’Union européenne tenta une mission de médiation en dépêchant à KIEV trois ministres européens des Affaires étrangères, le Français Laurent FABIUS, l’Allemand Frank-Walter STEINMEIER et le Polonais Radoslaw SIKORSKI.

Leur mission aboutit à la signature d’un accord de sortie de crise avec la programmation d’une élection présidentielle anticipée, la révision de la Constitution et la formation d’un gouvernement d’union nationale.

Mais le 22 février, les événements connurent une brutale détérioration, et le président IANOUKOVITCH dut s’enfuir de KIEV où un nouveau pouvoir fut mis en place avec l’annonce d’une élection présidentielle anticipée pour le printemps suivant.

L’on peut se demander, en quoi il était plus choquant, à cette époque, pour l’UKRAINE, de se rapprocher de la RUSSIE au lieu de l’Union européenne ?

La réaction des russes ne se fit pas attendre.

4/La réaction russe : l’annexion de la Crimée (27 Février 2014)

Ci-dessous, le  à Simferopol,

capitale de la Crimée, certains « révoltés » se structurent

en milices d’auto-défense ; sur la photo les boucliers anti-émeutes

sont parés des couleurs du drapeau de la Crimée.

Moins d’une semaine après la fuite du président ukrainien Viktor IANOUKOVITCH de KIEV, à la suite du soulèvement pro-européen de Maïdan, dans la nuit du 27 février 2014, des hommes armés s’emparèrent des bâtiments du Conseil suprême et du gouvernement de la République autonome de Crimée, majoritairement russophone.

Des drapeaux blanc-bleu-rouge furent hissés sur les édifices. Après l’avoir nié publiquement, il semblerait que Vladimir POUTINE ait fini par reconnaître que ces « petits hommes verts » sans insigne, surnommés aussi « les hommes polis » étaient bien des militaires russes.

5/ Le référendum de validation du rattachement de la Crimée à la RUSSIE par la population russophone de la péninsule

a) De la Déclaration d’indépendance de la Crimée au référendum

Ci-dessous, le Parlement de Crimée, à Simferopol (Ukraine), le 2 mars 2014. 

Le Parlement de Crimée, à Simferopol (Ukraine), le 2 mars 2014. (GENYA SAVILOV / AFP)

Le Parlement de Crimée avait adopté « une déclaration d’indépendance de la république autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol » à l’égard de l’Ukraine, le mardi 11 mars 2014, par 78 des 81 députés présents, selon un communiqué du Parlement local. C’était une étape préalable au référendum prévu pour le dimanche 16 mars suivant afin de permettre le rattachement de la péninsule à la Russie.

Le 16 mars 2014, en dépit des protestations de l’Ukraine et de la communauté internationale, les nouvelles autorités de la péninsule organisèrent un référendum. Selon les résultats officiels, 96,77% des électeurs de Crimée et 95,6% des électeurs de Sébastopol votèrent pour leur adhésion à la Russie.

Les partisans de KIEV, restés sur place, avaient boycotté le scrutin. La RUSSIE, elle, brandit la Charte des Nations unies et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Pour contester la légalité d’une telle validation populaire, il fut invoqué que le référendum sur la Crimée s’était déroulé en l’absence d’observateurs internationaux de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), mais pour MOSCOU le crédit de l’OSCE était faible car les russes  considéraient – notamment à travers le discours de Vladimir POUTINE prononcé le 10 février 2007 à MUNICH lors de la réunion de la Conférence internationale sur la défense et la  sécurité [11] – que cette organisation était devenue un instrument de domination au service des intérêts de certains États occidentaux qui apportaient leur soutien aux « révolutions de couleur » [12]. En effet, POUTINE avait développé, dans son discours précité, ses critiques non seulement vis-à-vis des USA [13] et de l’OTAN, mais également vis-à-vis de l’OSCE à laquelle le dirigeant russe reprochait son ingérence dans les affaires intérieures de certains pays de l’ex-URSS (les évènements postérieurs de l’Euromaïdan ne firent objectivement que confirmer son analyse).

b) Le précédent yougoslave

Assez curieusement, ce scrutin fut réputé illégal et dénoncé par une partie de la communauté internationale, alors que d’autres scrutins du même type, organisés, on l’a vu, à la suite des différentes sécessions de certains Etats membres ou provinces de la fédération de l’ex YOUGOSLAVIE, furent validés par cette même communauté internationale. Ainsi l’on se souvient, par exemple, que la présence d’une minorité albanaise en SERBIE, mais majoritaire au sein de la région du KOSOVO, avait conduit, après un conflit armé avec la SERBIE et l’intervention de l’OTAN, à la fin des années 90 (6 mars 1998 au 10 juin 1999), à la proclamation unilatérale de l’indépendance de ce pays en 2008, cette indépendance ayant été reconnue par les occidentaux et certains États de la communauté internationale (voir notre article sur ce site du 27 juin 2022 « Il était une fois l’OTAN »).

Or, s’agissant de la Crimée, l’Assemblée générale de l’ONU adopta, en mars 2014, une résolution affirmant que « le référendum organisé en République autonome de Crimée et la ville de Sébastopol le 16 mars 2014 n’a aucune validité ». Néanmoins 58 États s’abstinrent et 24 ne prirent pas part au vote.

Autrement dit, le droit, pour une province, de se soulever contre l’autorité étatique centrale et de se proclamer indépendante – reconnu par les occidentaux et l’ONU à la population albanaise du KOSOVO (contre la SERBIE) – ne l’était plus, à peine six ans plus tard, pour la majorité russophone de Crimée lorsque celle-ci exprima sa volonté de se détacher de l’UKRAINE pour se proclamer indépendante, alors que la Crimée est russophone et jouissait déjà d’une autonomie garantie par la constitution de 1996 (titre X) …

En effet, le 26 mars 2007, le médiateur de l’ONU sur le statut du Kosovo, Martti AHTISAARI, avait transmis son rapport final au Conseil de sécurité dans lequel il préconisait l’indépendance qui, selon lui, était la « seule garantie » pour la paix car, toujours selon lui, « le maintien d’une administration internationale n’est pas tenable », et « la réintégration dans la Serbie n’est pas une option viable ».

Depuis décembre 2019, sur les 193 membres souverains des Nations unies, 93 États ont reconnu l’indépendance du Kosovo, 95 pays sont contre et cinq autres se sont abstenus.

c) Rappel des conditions de la disparition de l’ex RDA et de la réunification allemande en 1990

Il y a également un autre exemple, encore plus fameux, qui peut être également invoqué, c’est celui des conditions de la disparition de la République démocratique allemande en 1990 (intégration de l’ex RDA dans la RFA).

Comme on le sait, GORBATCHEV avait incité le gouvernement est-allemand d’Erich HONECKER à faire des réformes. Mais HONECKER s’y était refusé. Il fut remplacé le 18 octobre à la tête du parti communiste par Egon KRENZ. Toujours avec l’accord de Moscou, Hans MODROW, favorable aux réformes, devint chef du gouvernement.

Mais les nouveaux dirigeants furent hués par la foule à Berlin-Est le 4 novembre 1989, ce qui les conduisit à provoquer l’ouverture du mur.

Suite aux manifestations de novembre, les dirigeants est-allemands durent promettre, le 10 novembre, des élections « libres et secrètes ».

Ce furent les élections libres qui se déroulèrent le 18 mars 1990 et firent perdre la majorité au parti au pouvoir. Après la victoire des conservateurs de l’« Alliance pour l’Allemagne » (Allianz für Deutschland – coalition de trois partis conservateurs : CDU de l’Est, DSU et DA), le processus en faveur d’une réunification rapide en utilisant, de manière assez élastique, l’article 23 de la loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne fut enclenché. Lothar de MAIZIÈRE, un chrétien-démocrate de la CDU est-allemande, devint chef du gouvernement de la RDA. Il se prononça aussitôt le 12 avril 1990 en faveur d’une Allemagne unie au sein de l’OTAN et de la Communauté européenne.

Cette situation politique nouvelle fut suivie, le 23 août, par le vote par la nouvelle Assemblée – la « Volkskamme » – de l’extension de la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne au territoire de la République démocratique, avec effet au 3 octobre 1990, ce qui, par conséquent, scella la disparition de la République démocratique allemande à cette même date.

Mais, à l’époque, à l’Ouest, on ne parla pas d’annexion mais de « réunification », alors que de l’aveu même de Wolfgang SCHÄUBLE, le ministre de l’Intérieur de la République fédérale chargé de la négociation du traité d’unification, les choses étaient très claires :

 « Il s’agit d’une entrée de la République démocratique dans la République fédérale, et non pas du contraire. […] Ce qui se déroule ici n’est pas l’unification de deux États égaux. »

En l’occurrence, il n’y eut même pas de référendum comme en Crimée, mais le vote qui avait disqualifié le parti au pouvoir était une indication très claire de la volonté populaire, et personne ne songea à remettre en cause le processus de « réunion » des deux anciennes Républiques allemandes.

Ici force nous est de constater que l’énoncé de principes à géométrie géographique variable n’est certainement pas la meilleure boussole de la sécurité des relations internationales. En effet, les européens et les américains qui avaient soutenu et approuvé l’annexion-inclusion de l’Allemagne de l’Est dans la RFA de Bonn (sans référendum), puis les sécessions de la Bosnie-Herzégovine, dans l’ex YOUGOSLAVIE ainsi que de la province du KOSOVO (voir sur ce site notre précédent article « Il était une fois l’OTAN ») en reconnaissant ensuite cet Etat indépendant ne sont sûrement pas les plus qualifiés pour dénoncer l’indépendance de la Crimée par rapport à l’Ukraine…

En RUSSIE, dans la foulée, la Douma adoptait la loi sur l’adhésion de la péninsule de Crimée à la Russie et Vladimir POUTINE se félicitait du fait que « la Russie (était) retournée dans son port d’attache.

VI/ L’Ukraine après l’Euromaïdan

Ci-dessous, le drapeau ukrainien…

Les bandes horizontales bleue et jaune symbolisent le ciel bleu

au-dessus des champs de blé mûrissant, avant la moisson,

dans les steppes.

drapeau ukraine - drapeau ukrainien photos et images de collectionLe retrait forcé du président Viktor IANOUKOVYTCH et sa destitution le 22 février 2014, conduisirent la RUSSIE à considérer le gouvernement intérimaire d’Ukraine dirigé successivement  par les pro-européens Oleksandr TOURTCHYNOV (le 22 février 2014) et Arseni IATSENIOUK (nommé Premier ministre le 27 février) comme illégitime.

Après la proclamation de l’indépendance de la Crimée et son rattachement à la Russie le 18 mars, les contestataires pro-russes dans le DONBASS, qui ne reconnaissaient pas les nouvelles autorités ukrainiennes, défièrent le nouveau gouvernement début avril 2014, dans la région du DONBASS majoritairement russophone appartenant à l’Ukraine, composée des oblasts de DONETSK et de LOUHANSK, et dans ses régions limitrophes. Ces manifestations anti-Maïdan évoluèrent en insurrection armée des prorusses contre le nouveau gouvernement ukrainien. Le 11 mai 2014, les séparatistes autoproclamèrent l’indépendance des régions de LOUHANSK et de DONETSK, dans le DONBASS, à la suite d’un référendum jugé, là encore, illégal par KIEV.

À la suite de son résultat positif, les séparatistes demandèrent le retrait des troupes ukrainiennes dans la région, alors que celles-ci avaient commencé à développer depuis le 6 avril une « opération anti-terroriste ».

Toutefois, le 23 mai, le président russe Vladimir POUTINE annonça qu’il comptait « respecter le choix » des Ukrainiens dans le cadre de l’élection présidentielle alors que des séparatistes prorusses continuaient d’affronter le gouvernement central provisoire dans le sud-est de l’Ukraine.

Le nouveau gouvernement ukrainien avait avancé l’élection présidentielle au 25 mai 2014.

A/ La présidence de Petro POROCHENKO (2014-2019)

Ci-dessous, le président Petro POROCHENKO

Résultat d’images pour porochenko ukraine images et photosL’élection présidentielle ukrainienne se tint le 25 mai 2014 et, dès le premier tour, elle porta à la tête de l’Etat l’homme d’affaires Petro POROCHENKO, avec plus de 54% des suffrages exprimés (candidat s’étant présenté comme « indépendant ») devant Ioula TYMOCHENKO, Union panukrainienne « Patrie » ne rassemblant que 12,81 % des suffrages exprimés. Elle se déroula dans un contexte particulièrement tendu, après la crise de Crimée, et surtout l’insurrection pro-russe dans le DONBASS. La participation s’établit ainsi en relative baisse, à 60,3 % environ, à la suite d’une nette baisse de participation dans les fiefs russophones de l’ancien président IANOUKOVYTCH.

 

1/ Qui est Petro POROCHENKO ?

À la fois un chef d’entreprise fortuné et un homme politique.

Selon le magazine Forbes, sa fortune s’élevait en 2014 à 1,3 milliard de dollars, ce qui faisait de lui un des hommes les plus riches d’Ukraine.

Comme chef d’entreprise, il fit fortune dans l’industrie du chocolat.

Il construisit sa fortune en profitant de la pénurie de cacao dans les pays d’ex-URSS, où il exporta massivement. Ses succès dans l’industrie du chocolat lui valurent le surnom de « roi du chocolat » …

Ci-dessous, le logo de « Channel 5 » 

depuis le 11 février 2016

logo de channel 5 depuis le 11 février 2016.Mais comme devait l’évoquer en juin 2016 Reporters sans frontières pour souligner le mélange des genres assez fréquent en UKRAINE, au détriment de la liberté de la presse et de l’indépendance de l’information, POROCHENKO est également propriétaire de la chaîne de télévision « 5 Kanal » (en ukrainien) ou, en français  » Canal 5″, et en anglais, « Channel 5″. [14]

Après un diplôme d’économie à la faculté de relations internationales et de droit de l’université nationale de KIEV (1989), il entama sa carrière professionnelle, d’abord comme assistant au sein du département des relations économiques internationales de l’université nationale de KIEV (1989-1992) et travailla en parallèle au sein du cabinet de conseil spécialisé en droit des contrats internationaux qu’il avait fondé pendant ses études. Dans le même temps, il fut directeur adjoint de l’Union des petites entreprises et des entrepreneurs de la République et directeur général d’Exchange House Ukraine.

En 1993, Petro POROCHENKO fut directeur général de la société « UkrPromInvest », spécialisée dans la confiserie et l’automobile (notamment les autobus) et le resta jusqu’en 1998, année de son entrée au Parlement ukrainien qui, au titre des bonnes manières entre père et fils fortunés, lui fit céder sa place de directeur à son père.

illustration de RoshenLors de la vague de privatisations enclenchées par le président KOUTCHMA, il fut, entre 1996 et 1998, très présent et actif pour racheter plusieurs entreprises d’État de confiserie, qu’il réunit dans le groupe « ROSHEN », et il devint ainsi le plus grand producteur de confiseries d’Ukraine.

Il continua ensuite à diversifier ses activités économiques dans d’autres secteurs en entrant en possession de plusieurs sites de production d’automobiles et d’autobus, ainsi que du chantier naval Leninska Kuznya, de la chaîne de télévision 5 Kanal ou du magazine Korrespondent.

2/ Une trajectoire politique sinueuse…

Comme homme politique, sa trajectoire est très significative de l’évolution des convictions politiques de nombreux hommes politiques ukrainiens du fait de la mutation de l’Ukraine vers l’économie libérale ou de « marché », avec l’abandon progressif de son ancienne forme d’économie étatique, sous la double pression du FMI et de l’Union européenne imposant leur doxa aux pays émancipés de l’ancien bloc soviétique, comme ces institutions l’avaient déjà fait à l’égard des pays d’Europe centrale et orientale antérieurement liés à l’ex URSS pour les attirer dans la mouvance de la sphère capitaliste de la mondialisation des échanges.

D’abord membre du Parti social-démocrate d’Ukraine et soutien du président Leonid KOUTCHMA, il participa à la fondation du Parti des régions (parti politique ukrainien réputé « pro-russe » et régionaliste, créé en octobre 1997), avant de devenir un proche de Viktor IOUCHTCHENKO et de rejoindre le Bloc « Notre Ukraine ». Il fut ministre des Affaires étrangères de 2009 à 2010, puis ministre du Commerce et du Développement économique en 2012, sous la présidence de Viktor IANOUKOVYTCH. Dans le même temps, il présida le Conseil de la Banque nationale d’Ukraine.

B/ Les axes de la politique de POROCHENKO

1/ sur le plan économique : la libéralisation de l’économie

À l’arrivée au pouvoir de POROCHENKO, l’Ukraine connaît une grave récession, notamment dans les régions de l’Est, attribuée à l’indépendance de la Crimée et à la tension dans le DONBASS (cf. infra, VII/E, § 2, notamment Le Donbass).

Son déficit budgétaire est important, et en 2018 son PIB par habitant est quatre fois inférieur à celui de la Russie.

L’Ukraine est sous la double surveillance du FMI et de l’Union européenne qui s’est alignée, sur le plan économique, sur le paradigme libéral anglo-saxon qui s’est répandu en Europe dans les années 80 depuis l’offensive de l’école de Chicago de Milton FRIEDMAN.

             Ci-dessous, logo du FMI

Résultat d’images pour FMI ONU LogoSous la pression du FMI, l’Ukraine entreprend la refonte de son système fiscal et de la lutte contre la corruption.

Elle met également en œuvre des réformes imposées par la doxa libérale du FMI : politique d’austérité économique, augmentant significativement le prix du gaz – précédemment subventionné par l’État et donc source de corruption – et de plusieurs produits alimentaires ; privatisations et réforme du système de retraites ; orthodoxie monétaire (philosophie de Milton FRIEDMAN et de l’école de Chicago quant au confinement de l’Etat sur ses activités régaliennes et sa nécessaire sortie du champ économique) ;  promulgation d’une loi réduisant les pouvoirs de l’administration fiscale, en lui faisant obligation de s’abstenir de pratiquer des contrôles inopinés de société ; libéralisation du contrôle des changes et feu vert donné aux entreprises ukrainiennes pour leur permettre d’investir à l’étranger sans obtenir l’autorisation préalable de la banque centrale.

Comme l’ont critiqué les économistes atterrés en France, depuis 2010, le logiciel « néolibéral » est toujours le seul présenté comme légitime, malgré ses échecs patents, notamment dans les pays en voie de développement. Fondé sur un paradigme qui présuppose l’efficience des marchés notamment financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tout temps et en tout lieu.

2/ La « décommunisation » et la promotion du nationalisme

L’on peut sommairement définir ici, la « décommunisation » comme l’abjuration par l’Ukraine de son passé communiste au sein de l’ex URSS.

Cela se produisit avec POROCHENKO, sous l’impulsion duquel l’UKRAINE voulut tirer un trait sur son passé « communiste » en mettant en place, à partir de mai 2015, des mesures de « décommunisation » des villes, des rues, des espaces publics, des monuments historiques, etc. La promotion des idées communistes fut également pourchassée.

Pour ne citer que quelques exemples :

  • Dnipropetrovsk (oblast de Dnipropetrovsk) est devenue Dnipro en date du 19 mai 2016 ;
  • Dymytrov (oblast de Donetsk) est devenue Myrnohrad en date du 12 mai 2016 ;
  • Dzerjynsk (oblast de Donesk) est devenue Toretsk en date du 16 octobre 2015 ;
  • Illitchivsk (oblast d’Odessa) est devenue Tchornomorsk en date du 23 novembre 2015 ;
  • Kirovohrad (oblast de Kirovohrad) est devenue Kropyvnytskyï en date du 14 juillet 2016 ;
  • Kirovsk (oblast de Louhansk) est devenue Holoubivka en date du 12 mai 2016 ;
  • Stakhanov (oblast de Louhansk) est devenue Kadiïvka en date du 12 mai 2016 ;
  • Sverdlovsk (oblast de Louhansk) est devenue Dovjansk en date du 12 mai 2016 ;
  • Tchervonopartyzansk (oblast de Louhansk) est devenue Voznesenivka en date du 12 mai 2016 ;
  • Torez (oblast de Donetsk) est devenue Tchystiakove en date du 12 mai 2016.

Légalement, la « décommunisaion » fit suite à la crise ukrainienne de 2014 et résulta d’un grand nombre de lois qui, adoptées le 9 avril 2015 par la Rada, furent promulguées le 15 mai suivant par le président Petro POROCHENKO.

Les « lois mémorielles » ukrainiennes, adoptées en mai 2015, prévoyaient également d’accorder la « reconnaissance du pays » à toute personne s’étant battue pour l’indépendance de l’UKRAINE durant le XXe siècle, ce qui incluait également l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), organisations d’extrême droite qui prirent part à l’extermination des Juifs en Ukraine et massacrèrent des dizaines de milliers de Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est vrai que l’UPA, au cours de son histoire, s’était battue non seulement contre la Wehrmacht et l’Armia Krajowa ( issue de la résistance polonaise) qui occupèrent l’Ukraine, mais aussi contre l’Armée rouge jusqu’en 1954, principalement dans les Carpates. S’agissant de ses rapports avec l’Allemagne, pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’UPA collabora d’abord avec l’Allemagne nazie avant de s’y opposer ensuite.

Le rapprochement idéologique des libéraux de POROCHENKO et de ses alliés avec la droite nationaliste qui avait participé, entre novembre 2013 et février 2014, au coup de main de l’Euromaïdan était évident.

Il y a lieu de rappeler que le 8 décembre 2013, les militants de « Svoboda » (parti d’extrême droite officiellement enregistré comme parti politique en octobre 1995) avaient abattu la statue de Lénine installée depuis 1946 près du marché de Bessarabie, symbolisant, selon eux, la « domination russe » sur leur pays.

Durant ces évènements, le quotidien national israëlien Haaretz avait rapporté que « Secteur droit » et « Svoboda » auraient distribué des traductions récentes de « Mein Kampf » et des « Protocoles des Sages de Sion » sur la place Maïdan et fait état de sa préoccupation quant à la présence importante de membres de ces deux mouvements ultra-nationalistes parmi les manifestants.

3/ Les accords de MINSK (2014 et 2015)

S’agissant des rapports avec les ukrainiens sécessionnistes du DONBASS, le président POROCHENKO préconisa un compromis dans le cadre duquel seraient pris en compte les intérêts des russophones dans l’Est de l’Ukraine.

Afficher l’image sourceLe 5 septembre 2014, POROCHENKO signa le protocole de MINSK (parfois désigné sous le terme « MINSK I »), avec les représentants de la Russie, de la République populaire de DONETSK et de la République populaire de LOUGANSK et de l’OSCE.

Les Accords de Minsk (capitale de la Biélorussie) furent d’abord négociés au téléphone entre Vladimir POUTINE et Petro POROCHENKO puis, dans le format dit « Normandie », entre des représentants de l’Ukraine, de la Russie, de l’Allemagne et de la France. Les différents responsables et artisans de ces accords apparaissent sur la photo ci-dessus. Outre le président de la BIELORUSSIE, pays hôte, Alexander LUKASCHENKO, à l’extrême gauche, on reconnaît ensuite, de gauche à droite, Vladimir POUTINE, Angela MERKEL, François HOLLANDE, Petro POROCHENKO).  Les accords ont ensuite été rédigés et signés par le Groupe de contact trilatéral (Ukraine, Russie, OSCE).

Le « format Normandie » a été décidé en juin 2014, lors de la commémoration du 70ème anniversaire du débarquement de Normandie. Il institue le cadre d’un dialogue diplomatique de fond sur les questions liées au DONBASS entre les chefs d’État des quatre pays suivants : ALLEMAGNE (Angela MERKEL ; depuis le 8 décembre 2021, aujourd’hui, Olaf SCHOLZ ), FRANCE (François HOLLANDE ; depuis juin 2017, aujourd’hui, Emmanuel MACRON), UKRAINE (Petro POROCHENKO ; aujourd’hui, depuis 2019, Volodymyr ZELENSKY) et RUSSIE (Vladimir POUTINE), ou entre leurs ministres des Affaires étrangères.

Les décisions adoptées dans le format Normandie sont ensuite examinées et approuvées au sein du Groupe de contact trilatéral qui comprend comprend l’UKRAINE, la RUSSIE et l’OSCE.

Au sein du Groupe de contact trilatéral, en 2014/2015, l’UKRAINE était représentée par son Président Leonid KOUTCHMA ; Martin SAJDIK , président et représentant spécial de l’OSCE ; Boris GRYZLOV, président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie ; Denis PUSHYLIN, un des chefs de la « RPD » (République populaire du DONETSK) ; enfin Vladislav DEYNEGO, un des chefs de la « RPL » [(République populaire de LOUGANSK (selon la transcription russe de la ville) ou de LOUHANSK (selon sa transcription ukrainienne)].

L’accord ne comportait pas moins de 12 points – qui reprenaient assez fidèlement les 15 points du plan de paix proposé par Petro POROCHENKO le 20 juin 2014 – dont le premier était le cessez le feu bilatéral immédiat.

Ensuite, une loi ukrainienne devait accorder une autonomie locale aux  oblasts de DONETSK et de LOUGANSK, procéder à des élections anticipées dans les deux oblasts précités  avec la mise en place d’un programme économique pour favoriser la reprise des activités et de l’économie locale dans le DONBASS.

Devait être assurée une surveillance permanente de la frontière russo-ukrainienne par l’OSCE et devait être également instaurée une zone de sécurité à cette même frontière.

Une loi ukrainienne devait interdire les poursuites et les sanctions contre toutes les personnes impliquées dans la guerre du DONBASS.

Devaient être retirées du territoire ukrainien les formations armées et le matériel militaire illicites, ainsi que les combattants irréguliers et les mercenaires.

Mais l’accord se révéla impropre à stopper le conflit, 

A la suite de l’échec du protocole de Minsk du  les négociations reprirent dans le même format « Normandie », moins d’un an plus tard, en vue d’un cessez-le-feu dans la région du DONBASS. Autour des propositions diplomatiques franco-allemande, fut organisé un nouveau sommet qui commença le , au palais de l’indépendance à Minsk, avec Vladimir POUTINE, président russe, Petro POROCHENKO, président ukrainien, Angela MERKEL, chancelière allemande, François HOLLANDE, président français, Alexandre ZAKHARTCHENKO, représentant de la République populaire de DONETSK, et Igor PLOTNITSKI, représentant de la République populaire de LOUGANSK.

Ces négociations – qui furent qualifiées de difficiles par le ministre allemand des Affaires étrangères – se déroulèrent pendant seize heures et continuèrent pendant la nuit.

Elles aboutirent, le à un nouvel accord en 13 points s’inspirant, en grande partie, des points de l’accord « MINSK I « , signé à Minsk en septembre 2014, mais qui n’avait pas abouti à une paix durable. En même temps ce nouvel accord annonçait qu’un cessez-le-feu devait prendre effet  au  15 février 2015.

Mais pas plus que le précédent, cet accord se révéla impropre à stopper le conflit qui fit plus de 10 000 morts (entre 2014 et 2018) et conduisit à d’importants déplacements de population. Les affrontements s’atténuèrent cependant au fil des années.

4/ La dégradation des liens avec la RUSSIE

Dès son accès au pouvoir, Petro POROCHENKO interdit toute coopération militaire avec la RUSSIE et s’opposa au rétablissement des liens diplomatiques avec la Russie sans un retour préalable de la Crimée dans le giron de l’UKRAINE. Il appela la RUSSIE à stopper la fourniture d’armes aux séparatistes pro-russes.

Avec le soutien des États-Unis, il fit passer le budget du secteur de la défense et de la sécurité de 1 % du PIB en 2014 à 5 % du PIB en 2018.

Sur la proposition du président Petro POROCHENKO, le 6 décembre 2018 le Parlement ukrainien mit fin au traité d’amitié et de coopération avec la Russie [15], après plus de quatre ans de crise et une confrontation militaire ouverte dans le détroit de Kertch fin novembre.

Cette décision faisait suite à l’arraisonnement par la Russie le 25 novembre 2018 de trois navires de guerre ukrainiens qui tentaient de pénétrer de la mer Noire à celle d’Azov, capturant les 24 marins à leur bord. Il s’agissait de la première confrontation militaire ouverte entre Moscou et Kiev depuis l’annexion en 2014 par la Russie de la péninsule ukrainienne de Crimée.

De manière assez démesurée, cet incident conduisit POROCHENKO à instaurer la loi martiale dans cette région entre novembre et décembre 2018 …

Fort heureusement, le Parlement ne le suivit pas aveuglément et totalement en le contraignant à ne l’appliquer qu’un mois (au lieu des 2 mois demandés initialement par POROCHENKO) et quant à son champ géographique d’application il ne fut pas national mais réduit aux régions frontalières et côtières des mers Noire et d’Azov.

Par ailleurs, la volonté d’affaiblir l’autorité spirituelle de l’Église russe orthodoxe qui régnait depuis plus de 300 ans en Ukraine se traduisit par la reconnaissance de l’église orthodoxe d’Ukraine.

5/ La nouvelle bataille de la langue [16]

Après l’Euromaïdan, le premier pas du gouvernement « révolutionnaire » avait été d’abolir la loi sur les langues de 2012 – élaborée sous la présidence de Viktor IANOUKOVYTCH – afin de donner quelques gages aux groupes nationalistes extrémistes ukrainiens qui avaient pu accéder au pouvoir. Mais ce fut alors la moitié russophone du pays qui entra en ébullition ce qui ouvrit la voie à l’indépendance de la Crimée et aux sécessions de la région du DONBASS. Le gouvernement ukrainien « révolutionnaire » dût finalement retirer l’abolition de la loi sur les langues de 2012, mais cela n’empêcha pas l’éclatement de la guerre civile.

Aussi, malgré les séparatistes de CRIMÉE et du DONBASS, et sous la pression constante des nationalistes ukrainiens pour le développement de la langue ukrainienne, POROCHENKO élabora, en 2017, un nouveau texte législatif qui devait trancher une situation complexe.

En effet, si, en UKRAINE, la langue officielle est l’ukrainien, treize autres langues minoritaires sont légalement reconnues dans le pays dont le russe dominant à l’est et au sud (Odessa).

La plupart des ukrainiens parlent couramment le russe du fait que 17% de la population est officiellement russe.

Mais dans l’ouest et le sud du pays, on trouve des minorités qui parlent le polonais, le hongrois, le biélorusse, le roumain, le grec (la quasi-totalité des grecs habitent dans la ville de Marioupol et ses environs, sur les rives de la mer d’Azov [17]), le yiddish ainsi que le tchèque et le slovaque.

Le fait que la plupart des Ukrainiens comprennent le russe couramment est dû à la proximité des deux langues et à l’intégration jusqu’en 1991 de l’Ukraine dans l’Union soviétique, mais aussi à un passé plus ancien, les deux tiers Est et Sud du pays, avec la capitale KIEV, ayant fait partie pendant plus de trois siècles de l’Empire russe, puis l’URSS à partir des années 1930 ayant pratiqué une nouvelle politique de russification brisant, à partir de 1933-34, l’élan initial de l’ukrainien des années 1920, avec, toutefois dans les années 1960, «  une époque de velléités visant à promouvoir l’ukrainien »[18].

Selon Natalya SHEVCHENKO, les deux périodes des années 20 et 30 ont « déterminé la situation linguistique en Ukraine moderne et fournissent les réponses à la plupart des questions sur l’identité nationale des Ukrainiens d’aujourd’hui. »[19]

La situation linguistique est le reflet fidèle de la division du pays. Le recensement de 2001 soulignait qu’environ un tiers des ukrainiens ont été élevés dans la langue russe comme langue maternelle. La langue russe – en tant que langue parlée au quotidien – est très étendue à l’Est. À KIEV, la capitale, le bilinguisme russo-ukrainien est longtemps demeuré une nécessité car le nombre des russophones est légèrement supérieur au nombre des ukrainophones.

En 2003, l’Institut de Sociologie internationale de Kiev, lors d’une étude nationale, a révélé que dans les différentes régions de l’Ukraine différentes langues étaient dominantes au quotidien. En Ukraine Occidentale et au centre du pays, l’Ukrainien est clairement la langue la plus utilisée. Au nord-est, la balance bascule vers le russe et beaucoup de gens utilisent le sourjyk. Dans l’est et le sud de l’Ukraine, la proportion d’utilisation de la langue ukrainienne est très basse, le russe étant la langue la plus utilisée [20].

LANGUES EMPLOYÉES EN UKRAINE (source : Conflits, Revue précitée)

La loi sur l’éducation votée le 5 septembre 2017 a pour objectif d’unifier le pays autour de la langue ukrainienne [21] et pour cette raison prévoit que désormais l’ensemble de la scolarité se fera en ukrainien. Pour les autorités déjà aux prises avec le mouvement sécessionniste du DONBASS, il s’agit de promouvoir l’unité du pays et de favoriser l’intégration des minorités polonaise, hongroise, roumaine, etc. Mais dans les pays voisins d’où viennent les minorités précitées la nouvelle loi suscita un concert de protestations au point que la HONGRIE n’hésita pas à menacer de faire usage de son veto pour s’opposer à une éventuelle entrée de l’UKRAINE au sein de l’Union européenne.

Selon le site d’information ukrainien Euromaidanpress.com, jusqu’alors « il était possible aux élèves d’effectuer les onze années de leur scolarité dans la langue de leur minorité ethnique […], la langue officielle de l’Etat ukrainien n’étant utilisée que pour l’enseignement de sujets particuliers – la langue ukrainienne, la littérature et l’histoire du pays. Actuellement 10% des élèves [de primaire et de secondaire] font leurs études dans des établissements de ce type. La plupart sont en langue russe, mais on en recense également 5 en polonais, 176 en hongrois, un peu moins de 200 en roumain et quelques-uns en slovaque et tatar. »

« En disposant que l’ensemble de la scolarité se fera désormais en ukrainien, la nouvelle loi veut modifier cette situation. Les membres des minorités nationales ont le droit de suivre certains cours à partir de la maternelle et de la primaire dans leurs langues, qui seront utilisées parallèlement à l’ukrainien. »

Toujours d’après Euromadanpress.com, cette législation serait justifiée pour deux raisons :

« Tout d’abord, l’Ukraine a vécu partagée entre divers empires et États, chacun s’étant efforcé d’assimiler les Ukrainiens en détruisant leur langue. En trois cent rente sept ans de domination étrangère, la langue ukrainienne a été frappée par 60 interdictions. »

L’autre raison serait « l’isolement actuel des minorités ethniques ».  Or d’après des chiffres fournis par le Ministère de l’Éducation, « en 2016, 36% des bacheliers dans l’oblast de Transcarpatie ont raté leur examen d’ukrainien. Ce chiffre est de 75% dans la région de Berehove, majoritairement peuplée de Hongrois. 60,1% des bacheliers issus des minorités roumaine et hongroise ont également échoué à l’épreuve finale d’ukrainien. »

En ce qui concerne la Loi ukrainienne sur l’éducation, la Commission de Venise [22] a adopté le 8 décembre 2017 un avis assez critique [23]. Elle considère, en effet, qu’il est nécessaire de maintenir un enseignement suffisant dans les langues minoritaires et de remédier à l’inégalité de traitement des langues non-UE (allusion très nette au russe). Selon elle, s’il est légitime que les États souhaitent promouvoir le renforcement de leur langue nationale et sa maîtrise par tous, les vives critiques, tant au niveau interne qu’international, suscitées en particulier par les dispositions réduisant la portée de l’enseignement dans les langues minoritaires semblent justifiées.

VII/ Le tournant de l’élection présidentielle de 2019 : le rejet des élites politiques ukrainiennes avec l’élection de ZELENSKY

Comme on l’a vu, de 1991 à 2019, la vie politique ukrainienne est assez chaotique. Elle est dominée par des présidents et des majorités politiques parlementaires qui se succèdent sans arriver à donner au pays un cap politique constant et fort lui permettant d’affirmer son identité politique en même temps que d’assurer son développement économique. Le destin de l’Ukraine oscille entre l’Eurasie incarnée par la RUSSIE et l’Europe incarnée par l’Union européenne. La classe politique est très liée aux oligarques – très présents dans le jeu politique – quand elle n’en est pas elle-même l’émanation directe.

Ci-dessous,

Volodymyr ZELENSKY

en mars 2019.

Lors de l’élection présidentielle de 2019, POROCHENKO, qui sollicite un nouveau mandat, voit se dresser devant lui Volodymyr Oleksandrovytch ZELENSKY, un acteur, humoriste et producteur à succès d’une série télévisée « Serviteur du peuple » qui ne fait pas partie de la Nomenklatura politique.

En effet, de manière générale, après la dislocation du bloc de l’Est, le phénomène de l’émergence d’une nouvelle « Nomenklatura » est général dans les pays de l’ex URSS où la plupart des anciens bureaucrates sont soit devenus des patrons ou des financiers dans le cadre du nouveau marché capitaliste, soit des politiciens rompus aux logiques et subtilités des appareils administratifs (voir  Leonid KRAVTCHOUK en Ukraine) ayant troqué leur ancien « communisme » pour différentes options politiques portées par de nouveaux partis, certains d’orientation social-démocrate, d’autres d’orientation libérale, mais en général tous nationalistes, et favorables aux religions dominantes (piliers identitaires forts) et pourvus, sur leur droite, d’« épouvantails » néo-conservateurs d’extrême droite à usage aussi bien interne qu’externe, faisant apparaître les autres partis comme modérés…

Quant aux nouveau « patrons » et « financiers », ils profitent souvent de leur ancienne position ou de leur réseau pour acheter à bas prix des actifs des entreprises publiques (cf. la période KOUTCHMA en Ukraine) qui sont privatisées, certains d’entre eux devenant des oligarques très puissants (voir Petro POROCHENKO et Ioula TYMOCHENKO en Ukraine).

A/ Mais qui est donc Volodymyre ZELENSKY ? [24]

Volodymyr Oleksandrovytch ZELENSKY est né en 1978 dans une ville industrielle russophone située près de Dnipropetrovsk, dans le sud-est du pays, d’un père Oleksandr ZELENSKY, professeur et chef du département de cybernétique et d’informatique de l’université d’État d’économie et de technologie de KRYVYÏ RIH, et d’une mère Rymma ZELENSKA, ingénieure.

Ces deux parents sont d’origine juive et de langue russe.

Sa langue maternelle est le russe mais il parle couramment l’ukrainien et l’anglais.

Après un désir contrarié par son père d’aller étudier en Israël, il manifeste son intérêt pour embrasser une carrière de diplomate mais il doit y renoncer après son échec à intégrer le très réputé Institut d’État des relations internationales de Moscou (rattaché au Ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie), et il se tourne alors vers le droit.

Parallèlement, il manifeste son goût pour les jeux humoristiques télévisés et les spectacles de « café-théâtre », comme le montre la photo ci-dessous, sa troupe, très reconnue et réputée, se produisant dans les plus grands championnats d’humour de l’ex-URSS.

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En solo, il présente une émission télévisée de variétés qui connaît un franc succès.

B/ Une heureuse série télé « mine d’or » pour un néophyte en politique…

Ci-dessous, Volodymyr ZELENSKY dans une scène

de « Serviteur du peuple » appartenant à une série télévisée

Afficher l’image sourceLa carrière personnelle de ZELENSKY s’accélère surtout à partir de 2015, où il incarne un professeur d’histoire de lycée qui devient, malgré lui, président de l’Ukraine, dans la fiction de la série télévisée humoristique Serviteur du peuple (Sluha Naroda), qu’il avait coécrite.

Avec ce professeur, personnage central de cette série dans laquelle il incarne un chef d’État intègre, proche du peuple et luttant contre une élite corrompue, ZELENSKY acquiert vite une grande popularité au sein de l’opinion publique ukrainienne.

Conscient de son succès, le comédien veut faire de cette fiction une nouvelle réalité pour son pays en faisant de son rôle la rampe de lancement de sa candidature lors de la prochaine élection présidentielle de 2019. C’est ainsi que dès le 2 décembre 2017 il demande et obtient que la dénomination « Serviteur du peuple » (SN), du nom de sa série télévisée, soit donnée au Parti du changement décisif, fondé en 2016 et alors présidé par Evgueni IOURDYGA. Bien que le parti soit enregistré le 31 mars 2018, alors que Volodymyr ZELENSKY se défend de vouloir en faire « un projet politique », il n’est guère actif jusqu’à la fin de l’année 2018.

Bien qu’il n’en ait pas pris personnellement la direction – laissée à Ivan BAKANOV, juriste et PDG du studio Kvartal 95 (groupe scénique auquel appartenait ZELENSKY) -, Volodymyr ZELENSKY a fait de sa formation un parti attrape-tout, défenseur de la lutte anti-corruption et de la démocratie directe, certains n’hésitant pas à y voir les traits d’un « parti populiste » [25].

Parallèlement, la série Serviteur du peuple (photo ci-dessus) poursuit son ascension populaire en devenant vite le grand succès de la TV ukrainienne, avec la diffusion de sa troisième saison juste avant l’élection présidentielle de 2019 [26].

La chaîne 1+1 n’hésite pas à esquisser un parallèle avec la trajectoire de l’américain Ronald REAGAN, acteur devenu président de son pays en diffusant un documentaire sur l’ancien président des USA , avec ZELENSKY en voix off, sans s’embarrasser du fait qu’une telle diffusion intervient après la clôture officielle de la campagne du premier tour [27].

C/ A la recherche du sens d’une élection…

Sans doute mesurant mal sa propre décadence, la classe politique ukrainienne n’a jamais pris au sérieux la candidature de ZELENSKY car, à l’été 2018, l’hypothèse de sa candidature en vue de l’élection présidentielle de l’année suivante n’était seulement créditée par les sondages qu’autour de 10 % des voix.

Le 31 décembre 2018, après avoir entretenu le doute sur ses intentions véritables, il se déclara enfin candidat sur la chaîne 1+1.

On a beaucoup parlé du flou de la campagne présidentielle de ZELENSKY à cause d’une campagne, menée essentiellement sur les réseaux sociaux à coups de formules chocs très générales, qui n’a pas contribué à lever le voile sur ses véritables intentions politiques.

La campagne de ZELENSKY, parfait inconnu politique, s’est jouée surtout sur son image, celle de la figure centrale du personnage anti-corruption de la série télé qu’il a incarnée et qui l’a fait connaître à des millions d’ukrainiens.

« Nous voyons la naissance d’un projet politique réellement unique, écrivait, avant le vote, le politologue Balazs JARABIK, du centre Carnegie. Un reality show dans lequel chacun peut participer. »

C’est, en effet, un véritable « reality show » politique qu’a ainsi réalisé le candidat humoriste : les Ukrainiens ont surtout voté « contre »  – contre la corruption, contre la guerre, contre la pauvreté, maux associés à l’ère de son prédécesseur POROCHENKO – mais aussi pour un changement générationnel radical en rupture contre la domination des hommes politiques formés dans les années 1990 ayant frayé avec la sphère des pratiques soviétiques des années antérieures à l’indépendance puis avec une nouvelle classe oligarchique avide de richesses et de pouvoir.

Sa campagne a été souvent qualifiée de « non-campagne » (au sens classique) par son abstention délibérée de contacts directs : pas d’entretiens avec la presse ou avec les médias ; absence de réunions publiques au profit d’un mode de communication unilatéral tourné vers les réseaux sociaux, sur lesquels il critique les autres candidats dans des vidéos virales [28] et où il renforce sa popularité auprès de l’électorat jeune.

Les quelques rares points politiques de la campagne de ZELENSKY sur lesquels il s’était montré relativement précis portaient sur son engagement proeuropéen dépourvu de tout clivage territorial mais recherchant, au contraire la réunification d’une Ukraine dont l’identité était morcelée depuis 2013-2014. Il disait sa volonté de cesser l’« ukrainisation » linguistique et culturelle malencontreuse conduite, comme on l’a vu, par Petro POROCHENKO à partir de 2017 et à laquelle n’avait adhéré qu’une partie de la population. Il affirmait vouloir « réintégrer » les populations du DONBASS, par exemple en versant leurs pensions aux retraités des territoires de l’Est sous le contrôle des séparatistes prorusses…

Il affichait son intention de « relancer » le processus de paix avec la Russie, dans le cadre des accords de MINSK, qui impliquaient également la France, l’Allemagne et l’OSCE.

À partir de février 2019, la cote de Volodymyr ZELENSKY monte vite du fait sa notoriété médiatique mais surtout du rejet des personnalités politiques traditionnelles, qui, dans l’opinion, sont pour la plupart considérées comme étant corrompues et inefficaces.

Le candidat hétérodoxe, rompant avec l’alignement des partis traditionnels, n’est pas considéré comme « nationaliste » car il se tient à l’écart du classique clivage est-ouest. Il bénéficie, par ailleurs, de la confiance du sud-est russophone, dont il est originaire. Proximité générationnelle oblige, il trouve ses soutiens principaux parmi les citoyens jeunes et apolitiques. Mais il touche également les personnes plus âgées sensibles à la proximité qu’a établie sa présence à la télévision.

Lors du premier tour de scrutin, Volodymyr ZELENSKY arrive en tête avec 30,2 % des voix, devançant le candidat sortant Petro POROCHENKO (15,9 %) et l’ancienne Première ministre Ioulia TYMOCHENKO (13,4 %), figure de la « révolution orange » de 2004 et qui fut pendant longtemps donnée comme la favorite de l’élection.

Ci-dessous, le comédien ZELENSKY le 21 avril 2019,

jour de sa victoire écrasante au 2ème tour de l’élection présidentielle

Résultat d’images pour mpagne électorale du candida zelensky imagesAu second tour, le 21 avril 2019, ZELENSKY est largement élu avec 73,2 % des voix, loin devant le sortant POROCHENKO (24,5 %) et devient ainsi, à 41 ans, le plus jeune président de son pays.

Après cette élection, le magazine « Marianne » du 26 avril 2019, sous la plume de Anne DASTAKIAN,  titrait « Élection de Zelensky en Ukraine : inquiétant signe des temps » en émettant quelques doutes prophétiques : « La victoire de la star cathodique, sans parti ni programme politique, a de quoi inquiéter. Et pas seulement pour l’Ukraine. »

Si l’on veut dépasser l’indignation émotionnelle du moment en essayant de voir ce que cette élection exprime derriere la surface des choses, il nous semble alors qu’elle est surtout le signe du désaveu, par les électeurs ukrainiens, d’une classe politique discréditée par le mélange des genres résultant de la non-mise à distance de l’intérêt général et des intérêts particuliers. L’intérêt général étant souvent absent par rapport à la recherche de l’intérêt personnel, voire du profit au moyen de l’accaparement du pouvoir d’Etat, du clientélisme et de la corruption.

Devant le vide politique laissée par une classe politique largement discréditée par son impuissance et son avidité à confisquer les places, les honneurs, les richesses et parfois les profits, ZELENSKY surgit, comme l’outsider de cette courseprésent, opportuniste et disponible, permettant aux électeurs ukrainiens de faire un formidable pied de nez aux hommes et femmes politiques habituels, sans pour autant confier au nouveau président élu un mandat précis orienté vers une action politique programmatique. 

Cela a permis à ZELENSKY d’accréditer à bon compte l’idée que, comme son héros, il pouvait être perçu comme le « serviteur du peuple ».

D/ ZELENSKY et l’encombrant poids de l’Euromaïdan

Pro-européen, ZELENSKY dès son arrivée au pouvoir, montre sa volonté de transition vers l’Europe en se rendant à Bruxelles dès le mois de juin, où il rencontre le président du Conseil Européen Donald TUSK. Pour le très libéral TUSK, ancien président du conseil polonais (2007-2017) – qui fut proche de la fédération de syndicats « Solidarność », dont Gdańsk, sa ville natale, fut le fief avec ses chantiers navals -,  la sécurité en Ukraine est assimilée à celle de l’Europe.

Pourtant, au départ au moins, ZELENSKY n’est pas antirusse, mais affirme, au contraire, vouloir tendre la main aux habitants des régions séparatistes, prorusses et largement russophones.

Mais le Parlement ukrainien, élu en octobre 2014, lui, était antirusse.

1/ Le poids des évènements de 2014 et le legs de la majorité parlementaire précédente

En effet, les élections législatives ukrainiennes anticipées de 2014 s’étaient déroulées le 26 octobre 2014 faisant suite à la dissolution de la Rada par le président Petro POROCHENKO, élu lors de l’élection présidentielle du 25 mai 2014.

Il s’agissait d’élections anticipées, se déroulant seulement deux ans après les dernières élections législatives de 2012.

Le scrutin avait conduit à la victoire du parti du Premier ministre, l’avocat Arseni IATSENIOUK, le « Front populaire » (fondé le 31 mars 2014), et au « Bloc » du président Petro POROCHENKO (conduit par Vitali KLITSCHKO). Car si le premier dépassait légèrement le second avec 22,17 % de suffrages exprimés et 82 députés, le parti du président, avec 21,81 % des suffrages exprimés, remportait davantage de circonscriptions électorales avec 132 députés.

De son côté, le parti chrétien démocrate « Samopomitch » du maire de Lviv, Andri SADOVY (fondé le 29 décembre 2012), conduit par Hanna HOPKO (journaliste et environnementaliste), avec 11,00 % des voix, obtenait 33 sièges.

Le « Parti radical », parti national de la droite populiste et europhile de Oleh LIACHKO avec 7,44% des voix obtenait 22 sièges. Quant aux ultranationalistes de « Svoboda », ils obtenaient 4,7 % des voix et 6 élus.

S’agissant de « Batkivchtchina » ou l’Union panukrainienne « Patrie » de Ioula TYMOCHENKO, pro-européenne, et en l’occurrence conduite par Nadia SAVTCHENKO, elle subissait un sérieux revers en n’obtenant que 5,68% des voix et seulement 19 sièges.

Quant au parti russophile « Bloc d’opposition » de Iouri BOÏKO, principalement composé d’anciens membres du Parti des régions de l’ex-président IANOUKOVITCH, avec 9,37 % des voix, il n’obtenait que 29 sièges.

C’est dire que les formations politiques pro-européennes remportèrent l’élection avec une majorité de suffrages et de députés, ce qui était sans précédent dans l’histoire de l’Ukraine indépendante. Le 27 novembre de la même année, lors de la première session de la nouvelle législature (VIIIe), l’indépendant Volodymyr HROÏSMAN fut élu président de la Rada.

La RADA joue un rôle important en Ukraine car outre son pouvoir en matière législative et budgétaire, elle intervient dans la confirmation du Premier Ministre désigné par le Président de la République et dans le fonctionnement de l’Exécutif puisque c’est elle qui détermine également les principes de politique intérieure et extérieure. Par ailleurs, elle nomme un tiers des membres de la Cour constitutionnelle d’Ukraine.

Avant de se retirer le président Petro POROCHENKO fit deux cadeaux empoisonnés à son successeur ZELENSKY.

D’une part, il voulut faire de l’usage de la langue ukrainienne une question de principe sachant pouvoir s’appuyer sur une RADA europhile et antirusse.

D’autre part, il voulait rendre irréversible le processus d’intégration de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN et en même temps rompre ainsi à jamais les relations avec le grand frère russe considéré comme trop dominateur.

a) L’adoption de la loi du 25 avril 2019 sur le caractère officiel de la langue ukrainienne

Ci-dessous, la RADA vote la loi sur le caractère officiel

de la langue ukrainienne

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Un peu avant le départ du président Petro POROCHENKO, et sous son impulsion, la Verkhovna Rada avait adopté le 25 avril 2019 le projet de loi n° 5670-d « visant à assurer le fonctionnement de la langue ukrainienne en tant que langue officielle », dénommée le plus souvent « Loi sur la langue ».

En effet, en Ukraine, parler ukrainien n’était pas très répandu, malgré le fait que depuis plus de trente ans c’était la seule langue officielle de l’ancienne république soviétique. Or, en 2019 encore, c’était le russe qui dominait la sphère publique dans les grandes villes. Dans certains restaurants, les menus étaient parfois affichés en russe et en anglais, mais pas en ukrainien. Dans les magasins, il n’était pas rare de voir un client et un vendeur échanger chacun dans une langue différente, sans que cela pose problème – presque toute la population étant bilingue. Même à la maison, beaucoup d’ukrainiens repassaient spontanément au russe.

Ceci explique que POROCHENKO avait fait de la pratique effective de la langue ukrainienne dans tous les échanges de la vie quotidienne la grande affaire de son quinquennat.

Pas moins de 278 députés votèrent pour l’adoption de cette loi, contre 38 opposés et 7 s’abstentions.

Cette loi qui instaure l’usage de l’ukrainien dans tous les domaines de la vie publique devait aussitôt entrer en vigueur le 17 juillet 2019, mais elle devait être appliquée par étapes. Seule la langue ukrainienne devait être désormais autorisée à être employée tant par les autorités publiques (nationales et locales), que par les structures privées (entreprises, institutions sociales et culturelles et autres divers organismes). La seule exception concernait la Crimée – occupée par la Russie -, où, en plus de l’ukrainien, la langue tatare de Crimée était autorisée en après celle de tant que langue du peuple autochtone ukrainien.

Légende accompagnant la photo ci-dessous : 

« L’Ukrainien bientôt seule langue officielle? »

Résultat d’images pour la langue officielle ukrainienne imagesDans ces institutions, les langues étrangères ne devaient être autorisées que pour permettre la communication avec des étrangers ou des apatrides. Si une personne affirmait ne pas parler ukrainien, les agents de la force publique étaient autorisés à communiquer avec elle dans une autre langue qui conviendrait aux deux parties ou à avoir recours à un interprète.

La loi introduisait également des examens de maîtrise de l’ukrainien pour les fonctionnaires, et était assortie, à terme, d’amendes en cas de violation.

Cette nouvelle loi linguistique intervenait dans un contexte de relations troubles avec la Russie, qui se disait pourtant prête à renouer les relations avec l’Ukraine après la victoire de ZELENSKY, tout en prenant la décision d’accorder plus facilement la nationalité russe aux habitants des régions russophones de l’Ukraine.

Quid du russe en Crimée et dans les territoires russophones du DONBASS ?

Comme elle l’avait fait en 2017 au sujet de la place de l’ukrainien dans la loi sur l’éducation (cf. supra VI/B/ §5), la Commission de Venise [29], dans son avis du 6 décembre 2019, a réagi de manière critique lors de l’examen de la loi de 2019 en estimant que « l’oppression historique de l’ukrainien […] ne peut justifier de priver la langue russe et ses locuteurs de la protection accordée aux autres langues » tout en comprenant parfaitement « la nécessité pour le législateur ukrainien d’adopter des mesures visant à promouvoir l’utilisation de l’ukrainien comme langue d’État« .

À cela, Dominique AREL, Professeur et titulaire de la Chaire en études ukrainiennes (université d’Ottawa) objecte que si : “Le russe n’est pas inclus comme langue minoritaire, (c’est) parce qu’il est en fait majoritaire dans la vie quotidienne au sud et à l’est de l’Ukraine« , ce qui ne nous paraît pas un argument décisif.

En effet cet argument n’est qu’un tour de « passe-passe » car il n’efface pas le contenu assez strict de la loi du 25 avril 2019. Car il n’est pas sûr, au plan du droit, qu’un tel sort négatif réservé au russe, par la loi de 2019 après celle de 2017, soit innocent et destiné à ne produire aucun effet quant à la dissuasion recherchée de la pratique du russe dans les territoires russophones de l’est du pays.

La principale conclusion qui se dégage de l’avis adopté le 6 décembre 2019 par la Commission de Venise, l’organe d’experts en droit constitutionnel du Conseil de l’Europe, est que si l’on veut éviter que la question linguistique ne devienne une source de tensions interethniques en Ukraine, il est capital pour les autorités de rechercher un équilibre approprié dans leur politique linguistique. Elle constate qu’elles ne l’ont pas fait jusqu’ici, même dans la récente loi sur la langue officielle. Aussi recommande-t-elle, dans l’attente d’une loi préalable sur les droits des minorités, de reporter jusqu’à l’adoption de cette loi la mise en œuvre des dispositions de la loi sur la langue officielle (qui sont déjà en vigueur).

b) La constitutionnalisation des rapports avec l’UE et l’OTAN

Ci-dessous, la Constitution de l’Ukraine de 1996

Résultat d’images pour constitution ukrainienne imagesDéjà, en décembre 2014, l’UKRAINE, à l’issue d’un processus législatif avait rompu avec sa neutralité. Mais POROCHENKO voulait aller encore plus loin pour rompre définitivement avec la RUSSIE et empêcher tout retour de l’UKRAINE vers elle. Ce fut l’objet de la modification constitutionnelle no 2680-VIII du 7 février 2019 qui inscrivait dans la Constitution (art. 85-5) la « réalisation de l’objectif stratégique de l’État d’une adhésion à part entière de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord ».

Le Parlement adopta en dernière lecture ce projet de loi sous la présidence de Petro POROCHENKO, chef d’Etat pro-occidental, qui avait soumis ce texte aux députés. Sur 450 députés, 334 votèrent pour ce texte, alors qu’un minimum de seulement 300 était nécessaire pour modifier la Constitution. « C’est une journée historique ! », déclara triomphalement POROCHENKO avant le vote.

Ce texte qui ajoute à la Constitution l’orientation de l’Ukraine vers « une adhésion à part entière à l’UE et l’OTAN », fait donc, pour l’avenir, obligation aux pouvoirs exécutif et législatif de travailler pour « la réalisation de cet objectif stratégique ».

Il veut ainsi marquer « l’irréversibilité » du « choix européen » de l’UKRAINE, comme s’en félicita, après le vote, le président du Parlement, Andriï PAROUBIÏ. « L’Ukraine sera dans l’UE et dans l’OTAN ! », promit-il.

Pour de nombreux observateurs avertis, l’objectif de l’introduction de la modification constitutionnelle précitée était d’empêcher toute velléité de changement de cap géopolitique de KIEV en cas de victoire d’un candidat qui serait tenté d’être mieux disposé vis-à-vis de la Russie.

D’autres ont cru y voir une simple opération de communication du chef de l’Etat, qui était bien loin d’être assuré de remporter la présidentielle du 31 mars 2019 (ce que la suite confirma).

Les relations entre l’Ukraine et la Russie se sont détériorées depuis l’annexion par Moscou, en 2014 de la péninsule de Crimée, suivie d’une guerre entreprise par les séparatistes pro-russes du DONBASS qui fut très meurtrière et se poursuit dans l’est du pays malgré les accords de MINSK. KIEV et l’Occident accusent Moscou de soutenir militairement les séparatistes, ce que la Russie nie farouchement.

Dans la première semaine de mars 2014, la contagion des événements de Crimée et du Donbass jusqu’à des villes du Sud de l’Ukraine s’étend dans des villes portuaires stratégiques comme Marioupol et Odessa (sur la mer Noire) faisant redouter une éventuelle partition du pays.

L’Ukraine avait rejoint le camp des « non-alignés » en 2010 sous la pression de Moscou, la Russie étant farouchement opposée à toute expansion de l’Otan à l’Est, avant de l’abandonner fin 2014 au début de la crise avec Moscou. La classification de pays « non aligné » est donnée aux pays qui, comme la Suisse, refusent de se joindre à une quelconque alliance militaire ou de s’impliquer activement dans un conflit armé.

Mais après la perte de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en mars 2014, et le soulèvement séparatiste de ses régions orientales, le Parlement de Kiev, le 23 décembre 2014, s’est prononcé pour le renoncement au statut de « non aligné » de l’Ukraine et en faveur de démarches pour adhérer à l’OTAN. L’amendement en ce sens a recueilli 303 voix, soit 77 de plus que le minimum requis pour recevoir force de loi [30].

La Russie n’a eu de cesse de dénoncer le rapprochement de l’OTAN de ses frontières (sur ce point voir sur ce site notre analyse exhaustive « Il était une fois l’OTAN »), malgré les promesses de non-élargissement qui avaient été données à Moscou, lors de l’effondrement du bloc de l’Est.

2/ Les velléités de ZELENSKY sur la langue et le premier conflit avec les russes

Malgré les velléités de ZELENSKY, la bombe à retardement linguistique explosa vite pour envenimer davantage le conflit avec la RUSSIE.

Déjà, avant même d’entrer en fonction, le président élu ukrainien Volodymyr ZELENSKY était confronté à une montée de tensions autour du conflit dans l’est du pays (DONBASS) qui se trouvait exacerbée par l’adoption de cette loi renforçant l’usage de la langue ukrainienne.

Or la veille de l’adoption de cette loi, le président russe Vladimir POUTINE avait imprudemment signé un décret facilitant l’octroi de la nationalité russe aux habitants des territoires séparatistes de l’est de l’Ukraine.

Aussitôt, cette mesure ne manqua pas d’être dénoncée par KIEV mais aussi par ses alliés occidentaux car selon eux, elle compliquait l’application des accords de paix dans cette région ravagée par la guerre.

Avant même son investiture (20 mai 2019), au lendemain de son élection, le nouveau président ZELENSKY se démarqua de cette loi « adoptée sans une vaste discussion publique » et promis même, dans un communiqué, de vérifier qu’elle ne violait pas les droits des minorités.

« L’ukrainien est l’unique langue d’Etat en Ukraine » et cela ne changera pas, déclare-t-il. Mais « l’Etat doit contribuer à son développement par l’encouragement (…) plutôt que par des interdictions et punitions ».

Le président ZELENSKY n’est pas un « va-t-en-guerre » car, comme il a été dit plus haut, sa langue maternelle est le russe, et il est lui-même, alors, selon son épouse, en quête d’un professeur d’ukrainien…

De son côté, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria ZAKHAROVA, dénonce une « loi scandaleuse ».

Légende accompagnant la photo ci-dessous :

« Ukrainien VS Russe :  laquelle des deux langues a besoin

de protection… »

Résultat d’images pour images sur la langue officielle ukrainienneLa question de la langue est d’autant plus complexe que l’Ukraine comporte une importante communauté russophone concentrée dans l’est et le sud du pays. Or, comme l’on sait, c’est la protection des russophones qui a été l’un des motifs – au moins officiels – de la Russie pour annexer en 2014 la péninsule ukrainienne de Crimée et soutenir les séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine, où le conflit a fait près de 13.000 morts depuis son déclenchement.

Pour justifier son décret visant à faciliter l’octroi de la nationalité russe aux russophones des territoires séparatistes de l’est de l’Ukraine, le président russe répète abondamment que les habitants de ces régions sont « privés de leurs droits les plus élémentaires ».

Selon un récent sondage de l’Institut international de la sociologie de Kiev, 68 % de la population d’UKRAINE considère l’ukrainien comme sa langue maternelle, contre 14 % pour le russe et 17 % pour les deux langues.

Volodymyr ZELENSKY est alors pris, malgré lui, dans la rhétorique belliciste des ultras antirusses de son propre pays appelant au renforcement des sanctions contre Moscou auxquels se mêlent les occidentaux jetant de l’huile sur le feu. Ainsi l’UE accuse Moscou « d’exacerber » le conflit armé tandis que le Département d’Etat américain dénonce une mesure « hautement provocatrice ».

Quant à Berlin et Paris, co-parrains du processus de paix de MINSK – qui avaient permis une réduction des violences dans l’est de l’Ukraine -, cette fois, sans aucune originalité, ils aboient contre la RUSSIE, avec l’UE et les USA, et condamnent à leur tour le décret russe inopportun entrant « en contradiction avec l’esprit et les objectifs des accords de Minsk ».

E/ ZELENSKY et l’épreuve du pouvoir (2019-2022)

1/ Une nouvelle majorité parlementaire présidentielle pour quoi faire ?

Si le président dispose de prérogatives importantes en UKRAINE, le Parlement (la Rada), comme on l’a rappelé plus haut, dispose également de pouvoirs étendus.

La Constitution de l’Ukraine –  loi fondamentale de l’Ukraine –, adoptée et ratifiée le 28 juin 1996, lors de la 5e session de la Rada (Parlement) de l’Ukraine s’était efforcée de mettre en place un certain équilibre des pouvoirs entre l’Exécutif et le Parlement.

Tous deux étaient élus pour un mandat de quatre ans, et aucun ne contrôlait le mandat de l’autre. Le gouvernement était subordonné au Président et devait rendre compte au Parlement. Le régime était donc de nature semi-présidentielle, avec un président élu au suffrage universel, sans droit de dissolution et un conseil des ministres responsable devant le législatif, parlement monocaméral, dénommé la Rada suprême d’Ukraine [Verkhovna Rada] (titre IV).

Très rapidement le problème se posa de savoir si le gouvernement devait être l’émanation de la RADA – devant laquelle il était responsable – ou du Président qui le nommait. Les partisans d’un système parlementaire ou présidentiel s’affrontèrent sous la présidence de KOUTCHMA (1994-2004), notamment à partir de 2002 à la suite de l’alliance au sein de la RADA entre les réformateurs pro-occidentaux incarnés par l’alliance politique entre V. IOUCHTCHENKO (ex Premier Ministre et leader du parti « Notre Ukraine ») et Ioulia TYMOCHENKO – leader du bloc Ioula TYMOCHENKO (BIOUT)

Dans le contexte de la « Révolution orange » (2004), la Constitution fut révisée le 8 décembre 2004 par la loi no 2222-IV. Cette réforme a réduit les pouvoirs du président d’Ukraine au profit de la Rada et du Premier ministre. La nouvelle loi constitutionnelle transforme le système politique ukrainien d’un système « présidentialo-parlementaire » en un système davantage parlementaire. Cette loi modifie les articles 76, 77, 78, 81-83, 85, 87, 88, 89, 90, 93, 94, 98, 103, 106, 112-115, 116, 120, 121, 122 et 141, et ajoute diverses dispositions transitoires.

Mais la Cour constitutionnelle d’Ukraine – chargée de la vérification de la conformité à la Constitution des lois et des autres actes normatifs de l’exécutif (article 150) – déclara, par une décision du 30 septembre 2010, la révision de 2004 inconstitutionnelle à la suite du non-respect de la procédure de révision. Le texte de la Constitution fut alors rétabli dans son libellé initial le 30 octobre 2010.

En 2011, une nouvelle loi constitutionnelle fixa tous les mandats électifs (président, parlement, oblasts, maires) à 5 ans et la date de l’élection présidentielle fut fixée au dernier dimanche du mois de mars de la dernière année du mandat présidentiel.

En 2012, le président Viktor IANOUKOVYTCH convoqua une assemblée constituante pour amender la Constitution, mais la réforme, qui devait être adoptée par la Rada, n’aboutit pas.

À la suite de l’Euromaïdan et d’accords entre le Président et l’opposition, la Rada vota le retour à la Constitution de 2004, sans abroger les amendements de 2010. Le retour à la Constitution de 2004 était l’« une des principales revendications de l’opposition afin de réduire l’importance du président dans l’exécutif ». Mais cette modification constitutionnelle n’obtint pas l’aval du président Viktor IANOUKOVYTCH, qui, après sa fuite, fut destitué de ses fonctions par la Rada, ce qui rendit possible la signature de la loi constitutionnelle par Oleksandr TOURTCHYNOV, président par intérim.

Quant à la réforme constitutionnelle du 2 juin 2016, elle réforma le système judiciaire ukrainien en introduisant des mesures anticorruption. Elle s’efforça également de renforcer l’indépendance de la justice, les attributions du procureur général étant réduites et désormais tout citoyen pouvant saisir la Cour constitutionnelle s’il estime que la constitution a été violée

Comme en France, tel qu’il est conçu, le système constitutionnel ukrainien pour permettre au Président de gouverner et de donner l’impulsion politique a besoin que celui-ci dispose d’une majorité parlementaire à la RADA qui soit sinon à sa dévotion au moins acquise à son programme ou aux grands axes de sa ligne politique.

Cela poussa le président ZELENSKY, après une passe d’armes avec la RADA, à procéder à des élections législatives anticipées sans attendre la fin de la législature en cours.

En effet, sans majorité parlementaire, il ne pouvait pas choisir de Premier ministre ni entreprendre de réelles réformes. Élu triomphalement en avril 2019, Volodymyr ZELENSKY a dissous, dès son investiture, le Parlement, qui ne lui était guère favorable, et a convoqué le 21 juillet 2019 les citoyens ukrainiens à des législatives anticipées.

Ci-dessous, ZELENSKY apprenant avec ses amis son succès 

aux élections législatives du 21 juillet 2019, son parti remportant

la majorité absolue des sièges à la RADA (Parlement),

une « première » en UKRAINE…

Résultat d’images pour mpagne électorale du candida zelensky images

À l’issue des élections législatives du 21 juillet 2019, son parti obtient 43,2 % des voix et la majorité absolue des sièges à la Rada, une première depuis l’indépendance du pays.

Le parti du Président « Serviteur du peuple »  obtient  254 députés (la majorité absolue) ; la « Plateforme d’opposition-Pour la vie »  n’obtient que 43 sièges.

Quant aux partis pro-occidentaux de l’Union panukrainienne « Patrie » (TYMOCHENKO) et de « Solidarité européenne » (POROCHENKO), ils sont défaits car ils n’obtiennent respectivement que 26 et 25 sièges.

Enfin, le parti « Voix » du chanteur Sviatoslav VAKARTCHOUK fait son entrée à la Rada avec 20 sièges.

Le 29 août 2019, ZELENSKY nomme Oleksiy HONTCHAROUK, un juriste de 35 ans, pour occuper la fonction de Premier ministre et déclare qu’il attend du Parlement un « travail minutieux pour le bien du peuple ukrainien » en menaçant de le dissoudre dans le cas où il s’affranchirait d’une telle obligation.

2/ ZELENSKY héritier de la division de l’UKRAINE : la spécificité du sud et de l’est ukrainien

Lorsque ZELENSKY arrive au pouvoir en 2019, depuis 5 ans déjà, la Crimée et le DONBASS ont fait sécession, sans doute parce que les gouvernements ukrainiens qui se sont succédés depuis l’indépendance n’ont pas mesuré la spécificité de ces régions du sud et de l’Est ukrainiens.

a) La péninsule de CRIMEE (carte ci-dessous)

Afficher l’image sourceCouvrant une superficie de 27 000 km2  – superficie plus étendue que celle de l’Etat de Slovénie – elle est située dans le Sud de l’Ukraine et à l’ouest du kraï de Krasnodar en Russie, et s’avance dans la mer Noire.

Sans doute à cause de sa situation stratégique – comme une sentinelle postée au confluent de deux espaces commerciaux stratégiques : l’accès aux royaumes du Nord, par la mer Noire et le Dniepr, et à ceux de l’Asie, par la mer d’Azov – la Crimée eut toujours un sort spécial.

En 1922, elle fut d’abord constituée comme une république socialiste soviétique autonome au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Ensuite elle devint un oblast faisant partie de la république socialiste fédérative soviétique de Russie. Ce n’est qu’en 1954 que la Crimée fut rattachée par un décret à la république socialiste soviétique d’Ukraine (qui faisait alors partie de l’URSS). En 1991, la Crimée obtint le statut de république autonome de Crimée au sein de l’Ukraine indépendante et Sébastopol devint une ville à statut spécial.

En mars 2014, refusant de reconnaître les nouvelles autorités provisoires de KIEV, issues du coup d’Etat contre les autorités légales, le Parlement de Crimée, au terme d’un référendum unilatéral, valida la sécession et proclama l’indépendance de la république autonome de Crimée puis demanda son intégration à la fédération de Russie en tant que sujet fédéral. Quant à la ville de Sébastopol – qui a toujours accueilli la flotte de la mer Noire de la marine russe – elle est dotée d’un statut spécial et devient, quant à elle, la troisième ville d’importance fédérale de Russie, au même titre que les villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

Cette évolution est le fruit de la géopolitique locale née de l’affrontement entre l’UKRAINE et la RUSSIE mais aussi de la spécificité du monde très russophone criméen.

En effet, en 2014, les russes de Crimée représentaient 65,3% de la population totale de la péninsule, la population « Tatars de Crimée » et « Tatars » représentait 12,1% et les ukrainiens 15,1%. De 2011 à 2014, la population ukrainienne est en net recul dans la péninsule. En effet, la population russe, même si elle reste encore un peu plus faible qu’en 1989 (67%) a cru de près de 5% ; la population « tatar » a cru de 1,3%, tandis que la population ukrainienne a décliné de près de 9%, passant de 24% à 15,1% ; et encore plus par rapport à 1989 où elle était à 25,8%.

b) Le DONBASS (carte ci-dessous)

Afficher l’image source

Géographiquement, le DONBASS est composé de trois régions appelées « oblasts » : DONETSK et LOUGANSK (ou LOUHANSK), en UKRAINE, ainsi que ROSTOV, en RUSSIE, de l’autre côté de la frontière. On utilise aujourd’hui le terme pour évoquer seulement les deux régions ukrainiennes.

Passant des mains des « Tatars de Crimée » à celles des cosaques pour être enfin annexée, à la fin du 18ème siècle, à la « Nouvelle Russie », le DONBASS doit son nom au fleuve DON qui le traverse et au substantif « BASS » désignant le « bassin » (en l’occurrence minier).

Au cours du 18ème siècle c’est l’exploitation de la houille, de sel de gemme et du charbon qui fit la richesse de la région qui connut un développement économique et démographique rapide. La ville de Donetsk devint vite un bastion de l’industrie lourde.

L’attractivité économique de la région était telle que des colons venus de Russie s’y installèrent progressivement

Dès la naissance de l’URSS, en 1922, le DONBASS fut ensuite rattaché à l’Ukraine.

Mais dans les années 30 la région connut une terrible famine qui décima autour de 25% de sa population.

Pendant la seconde guerre mondiale, HITLER considérait les ressources du DONBASS comme essentielles à l’opération « Barbarossa » – plan d’invasion de la RUSSIE – dont l’objectif ultime comprenait l’extermination, l’esclavage, la germanisation et la déportation massive en Sibérie des peuples slaves afin de créer plus de « Lebensraum » (espace vital) pour l’Allemagne.

En tant que complexe industriel, le DONBASS a souffert sous l’occupation nazie en 1941 et 1942. Des milliers d’ouvriers industriels ont été de force « exportés » vers l’Allemagne pour être utilisés dans des usines d’industrie de guerre.

La seconde guerre mondiale avait fait des ravages dans cette région, la laissant à la fois détruite et dépeuplée.

C’est à partir du lendemain de la seconde guerre mondiale que la région se reconstruisit, ce qui déclencha une nouvelle vague d’arrivée d’ouvriers russes qui modifia encore davantage l’équilibre démographique.

Comme le reste de l’Ukraine, en 1991, le Donbass se prononça en faveur de l’indépendance du nouvel Etat souverain vis-à-vis de l’URSS.

Dans les oblasts de Donetsk et de Lougansk le « oui » l’emporta nettement à plus de 80 % des voix.

Mais, deux ans plus tard, l’économie de la région subit une grave crise économique, beaucoup accusant le nouveau gouvernement central de Kiev de mauvaise gestion et de négligence.

3) Le précédent conflit de 1993 dans le DONBASS et les promesses non tenues de l’Etat ukrainien

La crise économique du DONBASS, imputée aux autorités ukrainiennes, engendra, en réplique, des grèves importantes, notamment chez les mineurs de charbon du DONBASS qui se mirent en grève en 1993, provoquant un conflit qui, selon l’historien Lewis SIEGELBAUM, opposait «la région du Donbass et le reste du pays ». Se faisant la porte-parole des mineurs, un responsable de grève déclara que les gens du DONBASS avaient voté pour l’indépendance parce qu’ils voulaient que « le pouvoir soit donné aux localités, aux entreprises, aux villes », mais pas parce qu’ils voulaient d’un pouvoir fortement centralisé résultant du transfert de « Moscou à Kiev ».

Pour apaiser la grogne sociale et politique, en 1994, le gouvernement de Kiev soumit à la population du DONBASS un référendum consultatif promettant de reconnaître le russe comme langue officielle et de constituer un État fédéral ukrainien (et non plus centralisé) ainsi qu’un rapprochement avec les anciennes républiques soviétiques. Signe de l’identité très forte du Donbass, ces propositions furent massivement approuvées par 90 % de ses habitants, mais ne furent jamais appliquées.

Quant aux populations du DONBASS, elles sont les plus russophiles d’Ukraine. Avant l’éclatement du conflit en 2014, la minorité ethnique russe représentait plus d’un tiers de la population. Sur le plan linguistique, les russophones y sont largement majoritaires. Ils représentaient en 2001 jusqu’à 75 % des habitants de Donetsk et presque 70 % à Lougansk.

4) Rappel de l’origine du conflit en 2014 : qui a mis le feu aux poudres ? 

Après les évènements de l’Euromaïdan, le 23 février 2014, la loi de 2012 sur les langues régionales – qui n’était guère admise par les activistes ukrainiens pro-européens et antirusses siégeant à la RADA et eux-mêmes auteurs de ce qu’il faut bien se résoudre à appeler enfin le coup d’Etat de Maïdan – fut abrogée en tant qu’elle permettait d’utiliser le russe comme seconde langue officielle dans certaines régions. Le  Parlement ukrainien (RADA) retira ainsi le statut de langue officielle au russe (comme au roumain, au hongrois et au tatar criméen) dans 13 des 25 régions ukrainiennes (essentiellement réparties au Sud et à l’Est du pays).

Face à cette mesure législative négative, l’émotion dans la population russophone d’Ukraine fut à son comble, car près de 30% de la population ukrainienne parlait le russe (une infime minorité, de 1%, ne comprenait pas l’ukrainien et une autre, et même infime, minorité ne comprenait pas le russe).

Quant aux oblasts de CRIMÉE, de DNIPROPETROVSK, de DONETSK, de MYKOLAÏV, de LOUHANSK, de KHARKIV, d’ODESSA et de ZAPORIJIA, 58 à 91 % de la population parlaient le russe.

En réaction, dès le lendemain, les populations russophones du Sud-est de l’Ukraine (notamment à Sébastopol en Crimée où un maire pro-russe fut imposé par des manifestants), se sentant agressées dans leur identité linguistique par cette loi, s’organisèrent en autodéfense. Parallèlement, la Russie, le 27 février, procéda à des manœuvres militaires de son armée de terre, dans ses zones frontalières avec l’Ukraine.

Le 28 février 2014, des russophones en armes, en treillis verts prirent le contrôle de l’aéroport de SIMFEROPOL [31], en CRIMÉE.

Devant l’ampleur de la crise et du risque de division – voire de partition – de l’UKRAINE, le président par intérim TOURTCHYNOV jugea prudent de ne pas ratifier l’abrogation de la loi sur les langues régionales et remit en vigueur la loi antérieure de 2012.

Mais la crise allumée par les antirusses de l’Euromaïdan ne devait plus s’éteindre. Le 7 avril 2014, après la prise du bâtiment gouvernemental de DONETSK par des manifestants pro-russes, la République populaire de DONETSK (RPD) fut proclamée. Les séparatistes annoncèrent la tenue d’un référendum sur le statut de la ville en date du 11 mai.

Le lendemain, la Russie mit en garde les autorités ukrainiennes sur les risques de l’utilisation de la force pour réprimer les protestations dans l’est du pays car elle « pourrait mener à une guerre civile en Ukraine ». À la fin d’avril, dans la région du DONBASS et dans ses régions limitrophes, c’est une véritable insurrection séparatiste pro-russe armée qui se constitua.

Dès le 2 mai, l’armée loyaliste ukrainienne commença à intervenir militairement dans l’est de l’Ukraine. En réaction, le 11 mai 2014, les séparatistes de l’Est (près de la frontière russe) proclamèrent à leur tour l’établissement de la République populaire de LOUGANSK (RPL).

Mais, comme on l’a vu, de 2014 à 2019, la présidence de l’europhile et antirusse POROCHENKO ne joua pas la carte de l’apaisement.

Ainsi la loi sur l’éducation du 5 septembre 2017 s’efforça d’unifier le pays autour de la langue ukrainienne en décidant que l’ensemble de la scolarité des élèves devait se faire en ukrainien (cf. supra, VI/B, § 5 « la nouvelle bataille de la langue »).

Quant à la loi du 25 avril 2019 sur le caractère officiel de la langue ukrainienne, elle voulait rendre la langue ukrainienne partout comme la langue des échanges quotidiens, qu’ils soient publics ou privés (cf. supra VII/D, § 1. a).

5) Septembre 2019/décembre 2019 : la détente et la quête d’un processus de paix

Lors de l’accès à la présidence de Volodymyr ZELENSKY, la guerre du DONBASS,  impopulaire au sein de l’opinion, sévissait depuis 5 ans déjà, opposant les séparatistes prorusses de l’Est de l’Ukraine à l’armée ukrainienne, et ce malgré les accords de MINSK (cf. supra VI/B §3, et infra).

Conformément à son engagement, le nouveau président manifesta sa volonté d’obtenir un « cessez-le-feu » avec les séparatistes et de mettre fin à la guerre.

Ceci explique que dès après son élection, plusieurs échanges téléphoniques eurent lieu entre lui et le président russe POUTINE afin de détendre la tension, et à terme de mettre fin au conflit.

Début septembre 2019, les deux pays procédèrent à un échange de prisonniers, parmi lesquels la figure très symbolique du cinéaste ukrainien Oleg SENTSOV et celle du journaliste russe, rédacteur en chef du portail RIA Novosti Ukraine, Kirill VYCHINSKI [32].

En novembre 2019, les belligérants achevèrent le retrait de leurs troupes de trois secteurs clés de la ligne de front, ce qui représentait une « avancée majeure sur le terrain ».

Puis le 18 novembre, la Russie rendit à l’Ukraine les trois navires capturés lors de l’Incident du détroit de Kertch. Ce geste, précédant de quelques semaines la reprise du processus de paix à Paris, fut salué positivement par la diplomatie française.

Le 9 décembre 2019, POUTINE, ZELENSKY, MERKEL et le président français Emmanuel MACRON se réunirent au Palais de l’Élysée,  dans le cadre du format Normandie, pour relancer le processus de paix, à partir l’accord de Minsk II (février 2015) qui restait la référence pour résoudre le conflit de façon durable. Il s’agissait de la première rencontre physique entre POUTINE et ZELENSKY. La tenue même de ce sommet fut considérée comme une victoire pour la relance du processus de paix.

Faisant suite au protocole de MINSK du 5 septembre 2014 (cf. supra VI/B, §3) qui n‘avait pas été appliqué par les deux parties – lesquelles se rejetaient mutuellement la responsabilité unilatérale de son échec – , l’accord de MINSK II du 12 février 2015 comportait treize points : 1/ Cessez-le-feu à minuit le 15 février 2015 ; 2/ Retrait des armes lourdes de chaque côté de la ligne de cessez-le-feu ; 3/ Vérification du cessez-le-feu ; 4/ Dialogues ; 5/ Pardon et amnistie ; 6/ Échange de prisonniers ; 7/ Convois humanitaires ; 8/ Restauration des relations économiques ; 9/ Restauration des frontières de l’Ukraine ; 10/ Retrait des troupes étrangères ; 11/ Réforme constitutionnelle de l’Ukraine ; 12/ Gouvernement provisoire à l’Est ; 13/ Travail trilatéral.

Le 17 février 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU avait appelé, dans une déclaration unanime, les belligérants dans l’est de l’Ukraine « à cesser immédiatement les hostilités ». Les 15 pays membres du Conseil, y compris la Russie, leur avaient aussi demandé de « respecter les accords conclus à Minsk, notamment en facilitant l’accès pour les observateurs de l’OSCE » chargés de surveiller l’application de ces accords.

Quelques mois plus tard, le 11 décembre 2015, à l’ouverture de la séance du Conseil de sécurité consacrée à l’examen de la situation en Ukraine, le Vice-Secrétaire général de l’ONU, M. Jan ELIASSON, déplorait que cette situation soit « volatile et tendue », malgré la nette diminution de la violence depuis le cessez-le-feu du 1er septembre [33].

De son côté, comme préalable à l’application des accords de paix l’Ukraine, inflexible, exigeait toujours le contrôle immédiat de ses frontières, le désarmement des rebelles et le départ des Russes qui les soutenaient. De plus, une partie de la population ukrainienne était hostile à une amnistie totale des combattants impliqués dans le conflit en méconnaissance du point 5 ci-dessus de l’accord de MINSK.

Conformément au point 6 des accords de MINSK II, ZELENSKY poursuivit la politique de son prédécesseur en matière d’échange de prisonniers  avec les séparatistes prorusses, et dans la dynamique de la détente, le 29 décembre 2019, un échange d’environ deux cents prisonniers eu lieu. L’Ukraine récupérait 76 prisonniers, tandis que les séparatistes et la Russie en récupérait environ deux fois plus, dont 61 à 63 remis à Lougansk et Donetsk.

Mais ne craignant pas de braver ce qui faisait polémique en Ukraine, ZELENSKY alla jusqu’à inclure parmi les prisonniers libérés les Berkout (unités spéciales ayant participé à la répression de la révolution de Maïdan) et des témoins de l’affaire du MH17 [34], ce que Petro POROCHENKO s’était toujours  refusé de faire.

Pour conduire cette nouvelle politique de détente, le nouveau président remplaça Viktor MOUJENKO par Rouslan KHOMTCHAK comme chef d’état-major général et commandant en chef des forces armées de l’Ukraine. Mais, un peu plus tard, en mars 2020, un décret de ZELENSKY divisa les deux fonctions, Rouslan KHOMTCHAK restant commandant en chef alors que Serhiy KORNIYCHUK devint le nouveau chef d’état-major général.

Rapidement, au cours de la première année de sa présidence, les pro-occidentaux lui reprochèrent de replier les troupes ukrainiennes sans contrepartie et de s’incliner face à la Russie. Le 6 octobre 2019, quelque dix mille personnes, dont des combattants, se rassemblèrent sur la place de l’Indépendance pour protester contre son projet d’accorder l’autonomie au DONBASS séparatiste.

Autre signe d’une détente qui au départ semblait vouloir se confirmer et aussi d’un certain apaisement dans leurs relations, MOSCOU et KIEV conclurent le 31 décembre 2019 un accord pour le transit du gaz russe à travers l’Ukraine, qui garantissait l’approvisionnement de l’Europe en gaz pour cinq années supplémentaires. Cet accord avait été auparavant menacé, en 2009, lors d’une crise majeure à ce sujet lorsque KIEV et la société russe Gazprom ne parvinrent pas à se mettre d’accord sur le prix à payer pour le gaz (Gazprom avait alors réduit, puis même stoppé les livraisons de gaz à l’Ukraine). Par ailleurs, la construction du gazoduc Nord Stream 2 [35] reliant la Russie et l’Allemagne à travers la mer Baltique devait permettre l’exportation du gaz russe vers l’Europe, qui en est particulièrement dépendante, par d’autres voies.

6/ La rupture du processus de paix en février 2020

Lors des négociations de Minsk II, le président russe Vladimir POUTINE avait réussi à obtenir que l’Ukraine dote les entités séparatistes du DONBASS d’un statut spécial, en inscrivant le principe d’une décentralisation dans la Constitution et en adoptant une loi d’amnistie. Si, en 2015, le président ukrainien Petro POROCHENKO avait accepté ces accords c’était dans le but tactique d’obtenir un répit dans les combats afin d’interrompre la percée adverse, les forces ukrainiennes étant alors en grande difficulté sur le terrain, en particulier à DEBALTSEVE.

Mais en Ukraine, ces accords étaient considérés par une large partie de la classe politique et de la population comme étant foncièrement défavorables aux intérêts du pays et préjudiciables à l’indépendance du pays et les dirigeants ukrainiens n’avaient guère envie de les appliquer, les subordonnant à la nécessité préalable d’assurer la sécurité sur le terrain avant d’organiser des élections dans les zones contestées. Elles insistaient sur les garanties de sécurité prévues par les accords.

Les autorités russes considéraient, au contraire, que la loi sur le statut spécial du Donbass et la réforme constitutionnelle devaient précéder la démilitarisation de la région.

Les choses marquant le pas, en février 2020, les séparatistes russophones reprirent l’offensive dans le DONBASS, bien que ceux-ci en aient imputé, à leur tour, l’initiative et la responsabilité aux forces ukrainiennes.

7) L’internationalisation de la crise : les russes et le bloc occidental

Entre février 2020 et novembre 2021, la situation ne cessa ensuite de se détériorer non seulement entre les séparatistes du DONBASS et l’UKRAINE, mais aussi entre l’UKRAINE et la RUSSIE, et l’on enterra les accords de MINSK.

Mais, surtout, à partir de novembre 2021, la crise russo-ukrainienne devient une crise internationale avivant les craintes d’une invasion de l’Ukraine car la Russie, invoquant la défense de ses propres frontières, déploie d’importantes forces armées à sa frontière avec l’Ukraine ainsi qu’en Biélorussie et en mer Noire.

Parallèlement, en décembre 2021, la Russie, conformément à ses prises de position antérieures critiques vis-à-vis de l’extension de l’OTAN à l’Est (voir sur ce site notre article « Il était une fois l’OTAN »),  soumet aux États-Unis et à l’OTAN un projet d’accord dans lequel elle leur demande qu’ils s’engagent à ne pas élargir l’OTAN à l’UKRAINE et qu’ils retirent leurs forces militaires des pays soit issus du démembrement de l’ex URSS soit de l’ancien bloc de l’Est européen. Cette crise est d’une gravité nouvelle et intense depuis la première crise ukrainienne de 2014. Si les Occidentaux excluent d’intervenir militairement en UKRAINE, en revanche ils menacent la RUSSIE de sanctions « rapides et draconiennes » en cas d’invasion de l’Ukraine, allant bien au-delà des sanctions précédentes prises contre la Russie  à la suite de la crise de 2014.

8) La reconnaissance par la RUSSIE de l’indépendance des deux Républiques du DONBASS

Devant l’indifférence dédaigneuse – mais habituelle depuis la fin des années 1990 (voir notre article précité sur l’OTAN) – des occidentaux à ses doléances, le 21 février 2022, Vladimir POUTINE signe un décret reconnaissant l’indépendance des deux provinces séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine, les républiques autoproclamées de DONETSK et de LOUGANSK.

Quelques heures après la reconnaissance par MOSCOU, le président Emmanuel MACRON, toujours prompt à donner des leçons de démocratie, et surtout gages à l’OTAN et aux USA – qui avait lui-même proposé un sommet tout à fait aléatoire avec BIDEN et POUTINE, sans mesurer l’enlisement de la situation sans issue créée par le dogmatisme hautain de ses alliés occidentaux – a condamné la reconnaissance de la RUSSIE en demandant, de surcroît, des sanctions.

C’est qu’en effet POUTINE avait ainsi répondu aux dirigeants séparatistes prorusses des républiques de Donetsk et de Lougansk, dans l’est de l’Ukraine, qui avaient appelé le grand frère russe à reconnaître leur indépendance et à mettre en place avec eux une « coopération en matière de défense » au nom de la protection des citoyens russes y habitant.

Ces accords d’entraide de la RUSSIE avec ces deux entités séparatistes qui, avec le soutien de la Russie, combattaient les forces armées ukrainiennes depuis huit ans, au moment de leur signature, sont valables une décennie.

Ils organisent la coopération dans les domaines de la défense, comme du secteur économique et financier avec Moscou.

Ces accords, d’une durée de 10 ans, créent « le fondement juridique pour la présence » dans ces territoires « des unités militaires russes nécessaires au maintien de la paix dans la région et d’assurer une sécurité durable des parties », selon la note explicative accompagnant ces textes

F/ Le pouvoir russe dans le conflit : le consensus entre POUTINE et la Douma russe

Les députés russes réunis en session plénière à la Douma d’Etat, ont approuvé le 22 février 2022, en urgence, l’accord signé par Vladimir POUTINE prévoyant que la Russie était prête à défendre les territoires séparatistes d’Ukraine dont le Chef de l’Exécutif russe avait reconnu l’indépendance la veille.

Pour bien comprendre l’importance de cet épisode interne à la RUSSIE, quelques mots sont nécessaires sur la Douma russe. La Douma, chambre basse du Parlement russe, comporte 450 députés élus pour 5 ans selon un mode de scrutin mixte. Sur ce total, 225 sièges sont élus au scrutin uninominal majoritaire à un tour dans autant de circonscriptions. Les 225 sièges restants sont attribués selon un scrutin proportionnel plurinominal avec listes fermées et seuil électoral de 5 % dans une unique circonscription nationale. Après décompte des voix, les sièges sont répartis entre tous les partis ayant franchi le seuil électoral selon la méthode du plus fort reste.

1/ Composition de la Douma russe : l’existence d’un certain pluralisme

Quoi qu’on en dise, et malgré l’existence de pressions du pouvoir politique (pressions qui existent partout dans le monde sur tous les Parlements), la Douma [36] russe n’est pas uniforme ni monolithique, en tout cas pas plus que dans certaines « démocraties » occidentales connaissant le présidentialisme majoritaire (comme la France, au moins jusqu’aux dernières élections de juin 2022).

Rappelons que lors des dernières élections législatives russes à la Douma – qui se déroulèrent du 17 au 19 septembre 2021, pas moins de 15 partis politique se disputèrent les suffrages des électeurs russes [37]. Parmi les principaux partis, le parti conservateur « Russie Unie » (ER) du président POUTINE obtint entre près de 46% et 50% des suffrages exprimés selon l’un ou l’autre des 2 modes de scrutin précités, et au total 324 sièges ; le parti communiste (KPRF) (parti d’opposition) obtint entre 16% et près de 19% des suffrages exprimés, toujours selon l’un ou l’autre des deux modes de scrutin, et au total 57 sièges ; le parti libéral démocrate (LDPR) obtint entre près de 6 et un peu plus de 7% des suffrages exprimés et 21 sièges ; le parti « Russie juste » (SRZP) obtint entre près de 9% et un peu plus de 7% des suffrages exprimés et au total 27 sièges ; le parti « Nouvelles personnes » (NL) obtint entre moins de moins de 5% et plus de 5% des suffrages exprimés et 13 sièges ;  ensuite les 8 autres sièges allèrent aux « Indépendants » (5) et les 3 autres sièges restants se répartirent à égalité entre les trois partis : « Rodina » (1) (Rodina = « patrie » en russe, parti nationaliste, très proche de « Russie unie » de Poutine), « Parti de la croissance » (PR) (1) et Plateforme civique (GP) (1). Les six autres partis également présents dans la compétition électorale (dont les deux partis écologistes, puis le « parti de la liberté et de la justice », ensuite le parti des « Retraités pour la justice sociale », etc.) n’obtinrent aucun siège.

Sur les 450 députés composant la Douma, il n’est pas sans intérêt d’observer qu’en l’occurrence ceux-ci ont approuvé les deux textes – la reconnaissance d’indépendance de deux Républiques du DONBASS et l’accord de coopération avec elles – à la majorité des votants, soit 400 « oui » dans un cas et 399 dans l’autre (un député n’ayant pas eu le réflexe d’appuyer à temps sur le clavier de vote) [38].

Même vote et aussi large consensus au Conseil de la Fédération [39] [chambre haute], une seule voix [sur 155 présents] ayant fait défaut [40].

Selon les textes publiés sur un site de la Douma (la chambre basse du parlement russe), ceux-ci prévoient que les parties vont assurer leur défense, partager des bases militaires et protéger leurs frontières en commun.

2/ Le vote du projet de résolution de la Douma du 15 février 2022

Il y a lieu de souligner que c’est la même Douma d’Etat qui, à la suite du vote d’un projet de résolution [41] portant sur la reconnaissance des républiques autoproclamées du Donbass, en avait appelé au président POUTINE, le 15 février 2022, à une très large majorité de députés (351 voix pour, contre 16 et une abstention), pour lui demander de procéder à une telle reconnaissance. Contrairement aux titres et supputations d’une bonne partie de la presse occidentale POUTINE n’est donc pas isolé et le sentiment patriotique russe est très vif.

Pourtant POUTINE attendit une semaine avant de donner suite à la résolution de la Douma et d’y répondre positivement, n’abandonnant pas la recherche d’un accord diplomatique.

En effet, s’exprimant lors d’une conférence de presse aux côtés du chancelier allemand Olaf SCHOLZ à Moscou, le 15 février 2022, POUTINE exposa son point de vue sur cette motion votée par une majorité de députés de la Douma, le même jour, qui l’exhortait à envisager d’affirmer la souveraineté des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.

Selon lui, la motion montrait que les parlementaires russes comprenaient la sympathie de l’opinion publique de leur pays envers ceux qui vivaient dans la région déchirée par la guerre du Donbass, comparant même, de manière sûrement excessive, le traitement des résidents russes à un « génocide ». Cependant, devait-il poursuivre, « nous devons tout faire pour résoudre les problèmes dans le Donbass, mais d’abord et avant tout, cela doit se faire à travers les opportunités encore non réalisées de mettre en œuvre les accords de Minsk ».

C’est que POUTINE, après un tel vote de la Douma russe, espérait encore que les occidentaux (notamment les USA et certains pays comme l’Allemagne, et dans une moindre mesure même la France), avec lesquels il avait entamé des négociations séparées, répondraient à sa demande d’application des accords de MINSK de 2015.

Mais rien ne vint du côté des occidentaux en réponse aux propositions du leader russe, et celui-ci ratifia le 21 février 2022 la demande de la Douma.

En répondant alors positivement à l’appel de son Parlement, le Président Poutine reconnaissait la valeur de cette initiative en même temps qu’il s’appuyait sur le caractère démocratique de la discussion au sein de la Douma russe.

Quoi qu’en disent les occidentaux lançant leurs flèches acérées contre POUTINE [42] en donnant une dimension personnalisée et pathologiquement psychologisante au conflit, cet épisode montre, si besoin était, que loin d’être isolé et solitaire, le président russe s’appuie sur la très forte adhésion, au moins parmi les représentants du peuple russe, à son action.

3/ POUTINE vu par le réalisateur américain Oliver STONE : « The Putin Interviews » (12 juin 2017)

À l’opposé des occidentaux, le réalisateur Oliver STONE (couronné par 4 Oscars), dans un effort d’empathie professionnelle très louable,  produisit, en 2017, une série de 12 entretiens accordés par le président russe au cinéaste américain [43] intitulés « Conversations avec Poutine » réunies en un documentaire « exceptionnel » de 50 heures de discussions avec Vladimir POUTINE, lors de rencontres qui s’étaient étalées sur près de deux ans (entre juillet 2015 et février 2017) et qui furent filmées à divers endroits de la Russie [44].

Dans ces « conversations », les deux protagonistes – quasi complices – se lancent dans une rétrospective de la géopolitique russo-américaine des 70 dernières années, que Vladimir POUTINE, sans aucune révélation, analyse davantage en témoin plutôt qu’en homme politique. Mais, comme il l’avait déjà fait par le passé, Vladimir POUTINE accuse néanmoins les Etats-Unis de soutenir les rebelles islamistes du Caucase du Nord. Il s’inquiète également, une nouvelle fois, de ce qu’il considère comme des velléités militaires américaines, mentionnant le système de défense antimissiles installé en Europe de l’Est (voir sur ce point important les développements critiques de notre article sur ce site « Il était une fois l’OTAN »).

Lors d’un entretien à la télévision publique australienne, Oliver STONE, un peu comme un psychanalyste développant une écoute bienveillante aux propos de son patient, a expliqué avoir voulu rompre avec « l’image orientée politiquement et idéologiquement » de Vladimir POUTINE, selon lui. « C’est tout l’objet de cette série » d’entretiens, souligna-t-il alors.

G/L’opinion publique russe et les deux conflits avec l’Ukraine [45]

Quant à l’opinion publique russe, depuis début 2014, deux ans après le retour de Vladimir POUTINE à la présidence en Russie, des sondages ont été réalisés sur son état par rapport au conflit russo-ukrainien par deux organismes : le Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique VTsIOM et le Centre Levada [46].

Quelques mots rapides sur ces deux organismes.

Créé en 1987, le Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique VTsIOM emploie environ 70 spécialistes – dans des domaines aussi différents que la sociologie, le marketing, la science politique, les finances, la psychologie, la statistique etc. – qui travaillent dans le bureau de VTsIOM, aujourd’hui, à Moscou. Les annexes de VTsIOM sont situées dans les 7 Districts Fédéraux de la Russie. Le réseau des enquêteurs compte environ 5 000 personnes. VTsIOM est devenu très respecté par les académiciens et les journalistes tant en Union soviétique qu’à l’Ouest pour son objectivité et son professionnalisme.

Au départ le Centre Levada n’était pas distinct du Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique VTsIOM créé en 1987. Un peu plus tard, refusant les contrôles gouvernementaux dans son fonctionnement, certains de ses membres pour bien marquer leur souci d’autonomie et d’indépendance, vont en démissionner en continuant leur travail dans un nouveau centre analytique indépendant appelé « VTsIOM-A » devenant, à partir de 2003, le « Centre analytique Levada ». Cette ONG étudie l’opinion publique en faisant des sondages dans différents domaines, tels que la sociologie, la psychologie et le marketing. Le Centre est structuré autour d’environ 80 personnes qui travaillent au siège du centre à Moscou. Ce sont 80 autres personnes qui prennent en charge le travail des branches régionales situées dans 46 régions de la Russie. Les sondages reposent sur environ 3000 enquêteurs et interviewers entraînés qui les réalisent directement. Par ses effectifs, le Centre Levada est une des agences les plus importantes de Russie. Les experts du centre participent régulièrement à des conférences et des tables rondes organisées par la Fondation Mission libérale, la Carnegie Moscow Center, la Fondation Gorbatchev, etc. Les articles, interviews, opinions de ses experts sont régulièrement publiés dans les médias russes et étrangers tels que KommersantVedomostiThe EconomistThe Wall Street JournalThe New York Times, etc.

1/ L’opinion des russes sur le conflit

En 2014, les deux organismes précités  donnent, avec fiabilité et de manière concordante, un taux d’approbation de l’action de POUTINE se situant autour de 65 %. Et lorsque la Russie annexe la Crimée, en mars de cette même année, des manifestations de joie éclatent sur tout le territoire. Et pour les mêmes organismes de sondage précités, plus de 90 % des Russes appuient l’annexion. Pour eux, ce rattachement permet de corriger une erreur datant de 1954, à savoir le « don » de la Crimée à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev.

De son côté, le gouvernement russe s’efforce de présenter l’annexion de la Crimée non pas comme un acte de guerre, mais bien comme le règlement d’une injustice historique. La Crimée, rappelle le Kremlin, est russe depuis qu’elle a été conquise par l’armée de Catherine II en 1783. Si, en 1954, elle a été transférée administrativement à la République soviétique d’Ukraine c’est parce qu’il était beaucoup plus simple pour KIEV d’approvisionner la péninsule. Mais il reste que les frontières des républiques soviétiques n’ont jamais été pensées par l’administration centrale comme étant des futures frontières d’États indépendants.

Sur le conflit opposant les séparatistes du DONBASS à l’Ukraine, les sondages des deux organismes précités, effectués avant l’invasion russe du DONBASS, enregistrent des fluctuations dans l’état de l’opinion russe.

Lors de l’été 2014, la majorité des Russes – 65 % à 70 % – niaient complètement que la Russie était en guerre et 95 % estimaient que leur pays n’était en rien responsable des événements qui se déroulaient alors dans l’Est de l’Ukraine.

Après l’annexion de la Crimée et les sécessions des « Républiques populaires » de DONETSK et de LOUGANSK – qui provoquèrent une véritable guerre avec l’Ukraine -, les médias russes rassurèrent la population en lui disant que dans ce nouveau conflit la Russie n’était pas officiellement impliquée, même si son soutien militaire aux séparatistes prorusses leur était acquis.

Par ailleurs, peut-être par un excès de confiance dans leur armée, les médias russes estimaient que tout serait aussi rapidement réglé que la récupération-éclair de la Crimée.

Début 2015, seulement 12 % des Russes estimaient que la guerre risquait de s’éterniser pendant plusieurs années, et 38 % pensaient que les républiques autoproclamées de DONETSK et de LOUGANSK deviendront des républiques « indépendantes » comme la Transnistrie (Moldavie), l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud (Géorgie)[47].

Les médias officiels russes présentent aussi bien la campagne de Crimée que l’aide accordée aux deux Républiques du Donbass comme une manière, pour la RUSSIE, de se défendre elle-même contre l’expansion de l’OTAN. Ainsi, par ses actions en Ukraine, la Russie n’attaque pas un État indépendant, car elle ne fait que protéger ses intérêts vitaux.

L’opinion nationale russe est largement convaincue, depuis longtemps, que l’OTAN est hostile à la Russie et que la révolution d’Euromaïdan de février 2014, en Ukraine, a été fomentée par les Occidentaux [48].

2/ L’opinion des russes sur l’UKRAINE

L’opinion publique russe est ici très lucide, et, comme nous allons le voir ci-dessous, elle est également patriote sans pour autant être belliciste.

En effet, selon les derniers sondages de 2022, 48 % des Russes estiment que les États-Unis et l’OTAN étaient responsables de la nouvelle escalade des tensions en Ukraine et 20 % des Russes affirment que le premier responsable est le gouvernement ukrainien.

Ils ne sont que 4 % à incriminer le gouvernement russe.

Pour autant, signe d’un peuple mûr, faisant bien la distinction entre les gouvernants ukrainiens, et le peuple ukrainien, les russes ne sont pas hostiles à l’UKRAINE.

Ainsi, environ 50 % de la population russe a une opinion favorable de l’Ukraine, ce ratio atteignant près de 60 %, chez les personnes de moins de 40 ans, alors qu’il n’est que de 42 % chez les 55 ans et plus.

La population est également partagée sur le rôle que devrait jouer la Russie si un conflit ouvert reprenait plus radicalement encore dans l’Est de l’Ukraine (sondage effectué avant l’invasion du DONBASS).

Selon un sondage qui avait été effectué en mai 2021par le Centre Levada, les positions étaient très équilibrées : 43 % des Russes estimaient que la Russie devrait intervenir, 43 % pensaient que non et 14 % ne se prononçaient pas.

Mais la différence générationnelle était plus marquée selon les classes d’âge : seulement 1/3 des moins de 40 ans pensaient que la Russie devrait intervenir, mais chez les 55 ans et plus, cette proportion faisait un saut significatif pour passer à 54 %.

Parallèlement, les sondages réalisés à la fin de l’année 2021 et jusque dans les dernières semaines notent que seulement 37 % des Russes croient qu’il y aura un conflit armé avec un pays voisin dans la prochaine année, alors que 53 % estiment que ce ne sera pas le cas. Mais, lorsqu’ils sont interrogés sur leurs plus grandes peurs, 56 % des Russes mentionnent leur crainte d’une nouvelle guerre mondiale.

C’est dire que la population russe demeurait très partagée sur la conduite à suivre en cas de guerre ouverte avec l’Ukraine, car beaucoup de citoyens russes ne perçoivent pas l’UKRAINE comme l’ennemie, comme le montre leur analyse éclairée des causes du conflit avec l’UKRAINE qui sont extérieures à l’URAINE car ils ne sont pas dupes et savent qu’elles doivent être recherchées du côté du camp occidental.

VII/ Une situation de guerre dangereuse en Europe entre la RUSSIE et l’UKRAINE (24 février 2022)

La tension entre la RUSSIE, d’une part, et l’UKRAINE et les occidentaux d’autre part, était très forte fin 2021 et en moins d’un an le conflit va basculer dans une guerre meurtrière ouverte.

A/ De la tension à l’état de guerre

Le 17 décembre 2021, POUTINE avait proposé des limites aux activités de l’OTAN en Europe de l’Est, comme l’interdiction à l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN, qui furent uniment rejetées par les occidentaux.

Le 19 janvier 2022, les États-Unis accordèrent à l’Ukraine 200 millions de dollars d’aide pour sa sécurité.

Le 24 janvier 2022, l’OTAN mit des troupes en attente…

Le 17 février 2022, les combats s’intensifièrent dans les régions séparatistes de l’est de l’Ukraine.

Après l’annonce de la reconnaissance par la RUSSIE le 21 février 2022 des républiques sécessionnistes prorusses du DONBASS, cela entraîna, dès le lendemain, une première série de sanctions économiques de la part de l’ensemble des pays de l’OTAN.

L’inscrivant, comme nous l’avons vu, dans une démarche de « protection » des populations russophones d’UKRAINE, la RUSSIE, le 24 février 2022, à l’aube, envahit l’UKRAINE, avec ses forces militaires depuis son territoire, celui de la Biélorussie, et de la Crimée qu’elle occupe depuis 2014. Les troupes russes bombardent des positions militaires stratégiques ukrainiennes (BROVARY, près de Kiev, KHARKIV, IZIOUM, VUHLEDAR, MARIOUPOL, KHERSON) (voir la carte ci-dessous) puis gagnent rapidement du terrain.

Le président Volodymyr ZELENSKY annonça, dans une adresse à la nation, le jeudi 24 février, dès le premier jour de l’invasion de son pays par les forces armées russes, la rupture des liens diplomatiques avec Moscou.

« Nous avons rompu les liens diplomatiques avec la Russie déclara-t-il, alors que ces relations avaient été maintenues même après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

Dans une allocution vidéo du même jour, le président ukrainien Volodymyr ZELENSKY appela aussitôt à la mobilisation générale, décréta la loi martiale et demanda le soutien de la communauté internationale. Parmi les millions d’Ukrainiens qui fuyaient leur pays, c’étaient surtout des femmes, des enfants et des personnes âgées, les autorités ukrainiennes n’ayant pas autorisé le départ des hommes en âge de porter les armes.

La loi martiale – qui fut instaurée à partir de cette date dans tout le pays pour une durée d’un mois – eut pour effet de confier aux autorités militaires les pouvoirs nécessaires pour la répression de désordres intérieurs. Ce transfert de l’autorité des civils aux militaires est assez courant lorsqu’un pays est en guerre. Ce peut être aussi une réponse à une urgence temporaire lorsque, par exemple, des civils sont débordés en territoire occupé.

Comme on l’a vu, l’Ukraine, à l’initiative du président POROCHENKO avait déjà instauré la loi martiale en novembre 2018 (cf. supra VI/B, § 4), mais seulement dans certaines zones géographiques, à la suite de trois captures de navires militaires ukrainiens et de leurs équipages par la Russie.

Les États-Unis, le Canada,  la Corée du Sud et une partie des États d’Europe membres de l’OTAN dénoncent cet acte de guerre de la Russie, en violation du droit international, et annoncent des sanctions économiques.

La prise de MARIOUPOL (voir carte ci-dessous) – située dans l’oblast de DONETSK en Ukraine, et revendiquée par la République populaire autoproclamée de DONETSK (RPD) – est, depuis le début de l’invasion russe, une cible stratégique en raison de l’accès qu’elle permettrait à la RUSSIE à la mer d’Azov et à son contrôle  pour en faire, comme cela a été souvent souligné, « une mer intérieure russe ». Par ailleurs, la Russie pourrait ainsi joindre la Crimée (annexée depuis 2014) aux territoires séparatistes du Donbass (qu’elle contrôle également).

Mais deux mois après le début de l’invasion, force est de constater, du côté russe, que l’avancée de leurs troupes se heurte toujours à une résistance acharnée des Ukrainiens. Une situation qui fait redouter un possible enlisement du conflit.

Le 25 mars suivant, un mois après le début de son offensive dans toute l’Ukraine, l’armée russe annonce sa décision de se concentrer sur les territoires séparatistes du DONBASS.

En même temps, se poursuit le siège de MARIOUPOL commencé dès le 24 février 2022 mais qui ne se terminera seulement qu’en mai de la même année, après une farouche résistance des forces ukrainiennes.

C’est ainsi que dans la nuit du 18 au 19 avril 2022 débute l’offensive majeure de l’armée russe sur le DONBASS pour conquérir le reste du DONBASS encore contrôlé par les forces armées ukrainiennes.

Ci-dessous, la situation militaire en UKRAINE le dimanche 17 avril 2022

Source : Ouest-France, 17 avril 2022

Il n’est pas dans notre propos ici de retracer ici dans le menu détail différentes péripéties et les phases-clés de cette guerre qui ont fait régulièrement les manchettes de la presse occidentale.

L’objectif de paix dans la guerre…

Si dès le 27 février 2022 l’Ukraine et la Russie cherchèrent à négocier, à Gomel, dans l’une des résidences du président biélorusse Alexandre LOUKACHENKO, ces échanges ne furent guère fructueux. Comme condition pour mettre fin à l’invasion, POUTINE exigeait la neutralité de l’Ukraine, la « dénazification » et la « démilitarisation », et la reconnaissance de la Crimée comme territoire russe. En se séparant les deux belligérants promirent toutefois de se revoir rapidement pour un « deuxième round.  À Paris, le 28 février, l’échange téléphonique entre les présidents MACRON et POUTINE ne permit pas davantage de faire émerger des éléments de compromis susceptibles d’envisager la moindre amorce d’un processus de paix, l’échange permettant seulement au second de promettre au premier,  selon l’Élysée, d’éviter les frappes contre les civils, mais réclamant la reconnaissance de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

B/ Une Union européenne « va-t-en-guerre » et protectrice…

La présidente de la Commission européenne, Ursula VON DER LEYEN, s’empressa d’annoncer aussitôt la nécessité d’intégrer l’UKRAINE dans l’Union européenne.

Par ailleurs, dès le 27 février 2022, la présidente de la Commission européenne annonçait dans une allocution en ligne, comme « un tournant historique », le fait que « Pour la première fois, l’UE va financer l’achat et la livraison d’armements et d’autres équipements à un pays victime d’une guerre. »

Les Vingt-Sept voulaient en effet, faciliter la délivrance d’armes létales en débloquant 450 millions d’euros pour l’envoi d’une assistance militaire à l’UKRAINE en guerre. Cette somme, d’un montant inédit, devait servir à rembourser les États membres qui avaient déjà livré de l’armement à KIEV et inciter d’autres à le faire [49].

Parallèlement, l’UE ferma l’ensemble de son espace aérien à tous les avions russes, y compris les « jets privés des oligarques », alors que les pays européens avaient déjà multiplié les annonces pour bannir de leur ciel les compagnies russes. « Nous proposons (aux Vingt-Sept) d’interdire tous les avions appartenant à des Russes, enregistrés en Russie ou contrôlés par des intérêts russes. Ils ne pourront plus atterrir, décoller ou survoler le territoire de l’UE », devait indiquer Ursula VON DER LEYEN.

Ces décisions « dures » constituent, de la part d’Ursula VON DER LEYEN, une rupture par rapport à ses prises de position antérieures, lorsqu’elle était ministre de la Défense de la République fédérale allemande [50]. En effet, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, elle avait revendiqué la décision allemande de ne pas approvisionner l’UKRAINE en armes. Elle soulignait alors l’importance pour l’Europe d’être unie dans le conflit russo-ukrainien, en affirmant que les négociations avec la RUSSIE étaient possibles. Selon elle, l’Allemagne percevait la situation conflictuelle comme une occasion de démontrer qu’au 21ème siècle, les pays développés devaient démontrer qu’ils étaient capables de régler leurs conflits par la négociation. Elle considérait alors, contrairement aux américains, que fournir des armes aux autorités ukrainiennes afin de les aider à se défendre pouvait avoir des conséquences dangereuses, voire désastreuses : « La livraison d’armes serait un accélérateur de feu. Cela pourrait donner un prétexte au Kremlin d’intervenir ouvertement dans ce conflit ».

Il faut croire que la position de prudence et non-belliciste qui était pertinente et valable, avant l’invasion russe, ne l’est plus depuis que les deux pays sont entrés en guerre, la livraison d’armes à l’un d’eux n’étant plus considéré comme un « un accélérateur de feu » aujourd’hui …

De son côté, Josep BORRELL, chef de la diplomatie européenne, annonçait que Bruxelles devait proposer aux Vingt-Sept d’utiliser une ligne de financement d’urgence de l’UE « pour fournir aux forces ukrainiennes des armes létales, ainsi que du carburant, des équipements de protection et des fournitures médicales ».

Et il appuyait à son tour sur le fait inédit que cette attitude de l’UE mettait fin au « tabou voulant que l’Union ne fournisse pas d’armes à des belligérants » [51].

La solidarité entre l’Ukraine et les occidentaux (Union européenne USA, OTAN) fut totale dès le début de l’invasion qui attira contre la RUSSIE une série de sanctions de la part du camp occidental.

Les Européens imposèrent des sanctions financières à la Russie et aux banques qui finançaient les mouvements séparatistes pro-russes en Ukraine. L’UE fit savoir que ces sanctions seraient progressives et prises en accord avec le G7. Les USA en firent de même.

Dans un message vidéo, le président ZELENSKY, répondant à tous ces signes positifs de l’Union européenne, affirmait le 28 février que l’UKRAINE voulait intégrer l’Union européenne  « sans délai ».

C/ Une ONU chahutée : la naissance d’un front africain de « non-alignés » …

Le 2 mars 2022, après deux journées de débats, l’Assemblée générale des Nations unies vota massivement la résolution ES-11/1 qui « exige(ait) que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine » et déplorait « dans les termes les plus vifs l’agression de la Russie contre l’Ukraine » en affirmant « son attachement à la souveraineté, l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de ce pays, y compris de ses eaux territoriales ». La résolution fut adoptée : sur une organisation comptant 193 membres, 141 pays votèrent « pour », 5 votèrent « contre » (Russie, Biélorussie, Corée du Nord, Érythrée, Syrie), 35 s’abstinrent (dont la Chine). Mais une telle résolution n’était pas contraignante.

Il y a lieu de noter, à propos de ce vote, que le journal « Le quotidien » du Sénégal sous la plume du colonel Alioune SECK saluait la naissance, en Afrique, d’une politique de « non alignement » faisant état du fait que « … 17 pays africains sur 54, dont le Sénégal, à juste raison, se sont abstenus hier à New York. » et l’assortissait du commentaire suivant :

« Finie l’époque de l’alignement aveugle des États africains pour la défense ou la lutte pour des causes sans intérêts réels ou supposés, au bénéfice des habitants du continent noir. L’Afrique n’a rien gagné de la Guerre froide et elle perdra énormément en s’alignant automatiquement sur Poutine ou l’Otan et les Européens.

Ce vote de 31,4% (17/54 États) des pays du continent jette un jalon historique qui  met dos à dos l’Otan/les Européens d’une part ; et l’empire du nouveau tsar russe d’autre part.
Un bon vote teinté de sagesse ; qui ouvre une nouvelle voie en Afrique, qu’accompagne la Chine.
» [52]

D/ La recherche, dans le temps fort de la guerre, d’un compromis de paix…

Le 3 mars 2022, une deuxième séance de pourparlers se déroula à BELOVEJSKAÏA POUCHTCHA, municipalité biélorusse à proximité de la Pologne. Le seul résultat positif de cette séance fut un commun accord pour l’établissement de couloirs humanitaires, en raison des besoins pressants pour obtenir des médicaments et de la nourriture, ainsi que la nécessité d’évacuer les civils. Cet accord prévoyait également la possibilité d’un cessez-le-feu temporaire pour permettre les évacuations des blessés. Le président ZELENSKY interpela son homologue russe, souhaitant vouloir négocier directement avec lui. Dans un communiqué de presse, Sergueï LAVROV, ministre russe des Affaires étrangères, exprima sa conviction qu’une entente pouvait être conclue entre les belligérants, mais sans oublier d’évoquer la menace d’un possible conflit nucléaire.

Au début de l’invasion, les gouvernements ukrainien et russe s’accusèrent mutuellement d’utiliser des civils comme boucliers humains…

La complicité de la Biélorussie aux côtés des russes fut parfois hasardeusement mise en avant. Ainsi Le 1er mars 2022, le parlement ukrainien déclara que les forces armées biélorusses avaient rejoint l’invasion russe et étaient entrées dans l’oblast de TCHERNIHIV, au nord-est de la capitale. Ces affirmations furent aussitôt démenties par les États-Unis, pour qui rien ne permettait d’affirmer que la Biélorussie participait à l’invasion de l’Ukraine.

Le président ukrainien Volodymyr ZELENSKY annonça qu’il envisageait une rupture des relations diplomatiques avec Moscou.

Quant à la zone des combats elle se généralisa. Ainsi le 13 mars 2022 l’ouest de l’UKRAINE, qui avait été jusqu’alors relativement épargné, fut attaqué. En effet, une base militaire ukrainienne, située à YAVORIV, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de LVIV et surtout à une vingtaine de Kms de la frontière polonaise (pays membre de l’OTAN) a été bombardée dans la nuit.

La guerre faisait rage sur tous les fronts et chaque camp accusait l’autre camp de s’en prendre à des civils. Les autorités ukrainiennes accusèrent les russes d’une frappe sur une tour de télévision à RIVNE, dans l’ouest de l’Ukraine, qui aurait tué neuf personnes civiles. De leur côté, les séparatistes prorusses reprochèrent à l’armée ukrainienne d’avoir provoqué la mort de vingt civils, après un tir de missile dans le centre de DONETSK, dans la région du Donbass (Est).

C’est dans ce contexte que s’ouvrit la quatrième session de pourparlers, par visioconférence, entre les belligérants. Volodymyr ZELENSKY fit montre d’un certain optimisme, en rapportant notamment que les Russes avaient « commencé à comprendre qu’ils n’arriveraient à rien par la guerre ».

De son côté ZELENSKY sembla enfin admettre le 15 mars 2022 que l’Ukraine ne pourrait pas adhérer à l’OTAN, ce qui fut l’un des motifs invoqués par la Russie pour justifier son invasion du pays.

Le président ukrainien finit pas concéder : « Nous avons entendu pendant des années que les portes étaient ouvertes, mais nous avons aussi entendu que nous ne pourrions pas adhérer. »

Il reste que malgré cette concession importante, l’offensive russe s’intensifia, avec une série de frappes sur KIEV placée sous couvre-feu.

E/ Le paradoxe des pourparlers « substantiels » du 29 mars 2022 en quête d’une solution de paix sur un fond de guerre continue où les belligérants ne renoncent pas à marquer des points sur le terrain

Fin mars, de nouvelles négociations furent prévues entre les délégations russes et ukrainiennes, mais cette fois en Turquie. C’est ainsi que les négociateurs ukrainiens et russes se rencontrèrent à Istanbul, le 29 mars 2022, pour une nouvelle série de pourparlers dits « substantiels ». L’Ukraine de disait être prête à adopter un « statut neutre » en échange que sa sécurité soit garantie par des puissances étrangères, un tel statut étant destiné à empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Mais de telles « garanties » de sécurité devraient être conformes à l’article 5 du Traité de l’OTAN [53], ce qui, a priori au moins, était réintroduire la pomme de discorde de l’OTAN dans les négociations en exposant la RUSSIE aux représailles militaires des occidentaux en cas de différend avec l’UKRAINE. Les propositions prévoyaient également une période de consultation de 15 ans sur le statut de la Crimée annexée par la Russie et le retour de la totalité des forces russes aux positions d’avant l’invasion. Le ministère russe de la Défense promit une « réduction drastique de l’activité militaire », notamment sur les fronts de Kiev et de Tchernihiv, ce qui, selon les russes eux-mêmes, n’équivalait pas à un cessez-le-feu.

Sur le plan militaire, devant la résistance ukrainienne, début avril 2022, les russes préférèrent renoncer à leur offensive sur KIEV qui fut un échec, et ils retirèrent leurs troupes pour les concentrer dans l’Est et les territoires du DONBASS. À la même époque, la RUSSIE fut mise en cause par l’UKRAINE pour crimes de guerre sur des civils dans certaines régions libérées par les forces armées ukrainiennes (notamment à BOUTCHA, ville de l’oblast de KIEV), ce que contesta formellement la RUSSIE.

F/ Brève chronique comportementale des alliés, acteurs et belligérants dans cette guerre d’usure…

Il s’agit ici, moins de trop nous attarder sur l’aspect quotidien évènementiel du conflit, que de relever les points les plus marquants de ses développements.

1/L’implication continue d’un front occidental dans la guerre

a/ L’utilisation de la tribune de l’ONU : l’effritement de l’unité internationale face à Moscou

À l’initiative des USA, l’Assemblée générale de l’ONU (composée des 193 pays membres) suspendit, le 7 avril 2022, la Russie de son siège au Conseil des droits de l’Homme des Nations unies en raison de l’invasion de l’Ukraine. Le vote recueillit 93 voix favorables à la sanction, 24 contre et 58 abstentions. La Chine, qui avait voté « contre », dénonça une “démarche hâtive” ainsi qu’un “précédent dangereux”. Parmi les pays ayant également voté contre figuraient l’Iran, le Kazakhstan et Cuba ainsi que la Biélorussie et la Syrie [54].  Selon certains commentateurs, ce vote semblait traduire un « effritement de l’unité internationale face à Moscou » [55].

b/ Une aide militaire occidentale sans cesse croissante

Courant avril 2022, les occidentaux déversèrent leur aide militaire à l’UKRAINE.

Ainsi le 9 avril 2022, le Premier ministre britannique Boris JOHNSON rencontra le président ZELENSKY à KIEV, lui offrant des véhicules blindés, des systèmes de missiles antinavires et promettant des prêts et un assouplissement des tarifs.

Le 28 avril 2022, le président des USA Joe BIDEN demanda au Congrès américain une enveloppe budgétaire de 33 milliards de dollars pour assister l’UKRAINE, dont 20 milliards au titre de la coopération militaire, 8,5 milliards pour le soutien à l’économie et 3 milliards pour le soutien humanitaire.

Le 15 mai 2022 l’Ukraine annonça avoir lancé une contre-attaque contre les forces russes près d’IZIOUM.

c/ La guerre d’information psychologique occidentale

Selon le secrétaire général adjoint de l’OTAN, Mircea GEOANĂ, l’invasion russe « perd de son élan », l’Ukraine « pouvant désormais gagner cette guerre ».

Le même jour, le ministère de la Défense britannique estima que la Russie avait probablement perdu un tiers de ses forces déployées depuis février.

Les forces ukrainiennes auraient atteint la frontière russe après avoir avancé depuis Kharkiv, reprenant ainsi tout le territoire perdu pendant l’offensive du Nord-Est de l’Ukraine. Le président ZELENSKY affirma que les forces russes étaient dans une « impasse ».

2/ La réplique des russes sur le terrain militaire et celui de la guerre d’information

Dans la deuxième quinzaine de mai 2022 les russes reprirent l’offensive dans le DONBASS et la région de Kharkiv perdue le 15 mai.

Parallèlement les autorités russes (POUTINE et son vice-ministre des Affaires étrangères) réagirent, mais cette fois avec plus de distance et discernement, à une possible adhésion à l’OTAN de la FINLANDE et la SUEDE, tout en la dénonçant néanmoins, mais ils ne l’analysaient pas comme une « menace » mais comme une « erreur ».

La demande d’adhésion de ces deux pays, jusqu’alors neutres, devait se concrétiser formellement le 18 mai 2022.

3/ La prorogation de la loi martiale en UKRAINE

Le 22 mai 2022, le président ukrainien ZELENSKY prolongea la loi martiale du pays de trois mois jusqu’au 22 août 2022.

Il y a lieu de rappeler que l’Ukraine avait adopté la loi martiale le 24 février 2022, dès l’invasion du pays par la Russie.

Le 15 mars, le parlement ukrainien avait voté la prolongation de ce régime spécial jusqu’au 25 avril. Le 19 avril, le président ukrainien Volodymyr ZELENSKY avait présenté au parlement un projet de loi pour prolonger à nouveau la loi martiale d’un mois dans le pays jusqu’au 25 mai 2022.

F/ La fragilité de l’Etat ukrainien : la purge de juillet 2022 au sommet de l’Etat ukrainien

Volodymyr ZELENSKY a annoncé le 17 juillet 2022 la cessation d’activités de deux Hauts personnages de l’Etat ukrainien :  le chef des services secrets (SBU) Ivan BAKANOV et la Procureure générale Irina VENEDIKTOVA.

Ce limogeage – suivi de l’ouverture d’une enquête contre ces deux Hauts responsables de l’Etat ukrainien – est officiellement motivé par la collaboration avec l’occupant russe d’un grand nombre de leurs subordonnés.

Selon ZELENSKY, « À ce jour, 651 procédures pénales ont été ouvertes pour haute trahison et activités de collaboration d’employés de bureaux de procureurs, d’organismes d’enquête préliminaire et d’autres organismes chargés de l’application de la loi ».

Le Président ajouta que plus de 60 membres du personnel du bureau du procureur général et du SBU (services de sécurité) étaient restés dans les territoires occupés par les Russes et avaient collaboré avec eux. Et de conclure : « Un tel éventail de crimes contre les fondements de la sécurité nationale de l’État et les liens qui ont été enregistrés entre les employés des forces de sécurité de l’Ukraine et les services spéciaux de la Russie posent de très sérieuses questions sur les dirigeants concernés ».

Selon le décret présidentiel, BAKANOV, le chef des services secrets, a été démis pour avoir « négligé ses fonctions », ce qui aurait entraîné des pertes humaines et d’autres conséquences graves, selon le statut disciplinaire des forces armées ukrainiennes.

En août 2019, peu après l’élection de ZELENSKY, la nomination de BAKANOV avait soulevé beaucoup de critiques comme une manifestation de népotisme de la part du Président. En effet, pour beaucoup d’observateurs, BAKANOV, avocat de formation, devait sa nomination, moins à ses compétences pour diriger les services secrets du pays en matière de sécurité, qu’au fait exclusif d’être un ami d’enfance et aussi son collègue au sein de sa société de production KVARTAL 95.

Quant à la procureure Irina VENEDIKTOVA, nommée sur la proposition de ZELENSKY au printemps 2020, dès sa nomination, elle avait fait l’objet de vives critiques pour son manque d’impartialité par rapport à certains proches du Président ZELENSKY impliqués dans des enquêtes de corruption, comme le chef adjoint de son administration Oleh TATAROV, qu’elle mettait peu d’enthousiasme à conduire à leur terme.

Pour certains commentateurs (journalistes et blogueurs) de ces limogeages, le doute est permis quant à la sincérité du Président qui voient dans ces mesures un « show » de dimanche soir de ZELENSKY visant à donner des gages aux institutions internationales, et notamment à l’Union européenne dans laquelle l’UKRAINE veut faire son entrée.

En effet, d’une part BAKANOV n’a été que « supendu », d’autre part, le responsable nommé pour exercer l’intérim, depuis le 18 juillet, n’est autre que celui qui, depuis mars 2020, fut son premier adjoint, Vasyl MALIUK, 39 ans, et qui dirigeait la Direction principale de la lutte contre la corruption et le crime organisé de la Direction centrale du SBU…

L’on peut se demander si de telles annonces fracassantes seront suivies d’effets… dès lors que le directeur de cabinet adjoint du président ZELENSKY précisait lui-même, le 18 juillet 2022, que le chef des services de sécurité intérieure et la procureure générale d’Ukraine avaient été seulement « suspendus » et pas officiellement limogés par le président Volodymyr ZELENSKY…

G/ Enfin, l’accord tant attendu entre les belligérants pour éviter la pénurie mondiale de blé en permettant la sortie du blé d’UKRAINE

L’un des nombreux effets négatifs de la guerre entre l’UKRAINE et la RUSSIE avait mis à mal l’alimentation mondiale en céréales à partir de l’UKRAINE : les grains de l’UKRAINE étaient coincés dans ses silos car à la suite de l’invasion par la RUSSIE  vingt millions de tonnes de céréales ne pouvaient plus être expédiés via ses ports dans le monde, notamment en Afrique,  dans des pays tels que la République démocratique du Congo, l’Ouganda, l’Éthiopie et l’Égypte fortement dépendants des importations de blé.

Le 22 juillet 2022 la RUSSIE et l’UKRAINE sont parvenues, séparément, à se mettre d’accord avec les Nations-Unies et la TURQUIE pour la réouverture des ports ukrainiens devant garantir un passage sûr aux navires transportant des céréales ukrainiennes en Mer Noire.

Le Secrétaire Général des Nations-Unies s’est félicité de la signature de cet accord lors d’une conférence de presse à ISTANBUL car il devrait apporter « un soulagement aux pays en voie de développement au bord de la faillite et aux personnes les plus vulnérables au bord de la famine » tandis que « cela contribuera à stabiliser les prix alimentaires mondiaux qui étaient déjà à des niveaux record avant même la guerre » [56].

Pour répondre aux craintes de MOSCOU que les navires transportant le grain ne soient utilisés pour livre des armes à l’UKRAINE, l’accord prévoit un « centre de contrôle » à Istanbul pour coordonner et surveiller les exportations de céréales.

CONCLUSIONS

I/ Quelle voie et quelle identité pour l’UKRAINE ?

L’UKRAINE – qui légitimement veut être souveraine et indépendante depuis l’implosion du bloc communiste des années 90 – est en quête de son identité depuis son indépendance, ce qui est normal. Reste à savoir comment elle peut la construire dans la configuration complexe qui est la sienne et que nous avons essayé d’analyser.

Voie nationaliste – voire populiste ? – et en rupture par rapport à la RUSSIE qui lui rappelle son ancienne appartenance au bloc soviétique, et en s’occidentalisant toujours davantage sur le plan économique comme sur le plan de ses relations internationales et alliances ?

À la fin des années 2000, l’UKRAINE, tournant le dos à sa cohésion économique et sociale, s’est laissée enfermée progressivement dans le choix binaire de deux projets d’intégration régionale s’excluant mutuellement et qui prenaient la forme soit d’une association avec l’Union européenne soit d’une union douanière et économique avec la Russie et ses autres partenaires d’Eurasie.

À partir de son inscription originelle dans le monde slave d’un côté, et de l’autre, de son héliotropisme pour l’Union européenne, comme nous l’avons vu, l’UKRAINE, pendant un certain temps, a essayé de jouer sur les deux tableaux prenant dans chacune des philosophies politiques sous-tendant ces deux projets d’intégration régionale ce qu’ils pouvaient l’un et l’autre lui apporter de mieux pour bâtir son destin de jeune nation indépendante (premières présidences de Léonid KRAVTCHOUK et Leonid KOUTCHMA).

Mais après bien des hésitations et oscillations entre la RUSSIE et l’EUROPE, sous la poussée de l’activisme de l’Union européenne, à partir de 2004 (première césure de la « révolution orange ») et malgré les velléités réparatrices vis-à-vis de la RUSSIE, plus tard, en 2013 – mais vite emportées par un coup d’Etat contre les institutions légales -, l’UKRAINE souhaite « entrer » dans le monde occidental dont les deux marqueurs sont le grand marché économique de l’Union européenne et le bloc militaire de l’OTAN qui, malgré la chute du communisme soviétique et du bloc de l’Est, sont, paradoxalement, en perpétuelle ascension à la suite d’une double expansion économique et militaire toujours plus vers l’EST jusqu’aux frontières de la RUSSIE : expansion économique de l’UE vers l’Est par l’absorption des pays d’Europe centrale et orientale ainsi que des États baltes ; expansion impérialiste militaire du camp occidental (OTAN) vers l’Est (comme nous l’avons précédemment montré sur ce site dans notre article sur l’OTAN).  Mais une telle option « pro-occidentale » n’a été rendu possible qu’à la suite du refus du camp occidental de couper le cordon ombilical le reliant, depuis 1947/1949, aux Etats-Unis d’Amérique ayant ainsi prolongé leur occupation de l’Europe en faisant de celle-ci leur chasse gardée, sur le plan économique et militaire. Cette attitude servile signe le refus de l’Europe de s’émanciper des USA en s’alignant également progressivement sur leur doxa libérale, leurs institutions et leur culture, comme le montre le projet transatlantique de libre échange du TAFTA entre l’Union européenne et les USA qui risque d’être réactivé depuis le départ de TRUMP de la Maison Blanche.

Face à la Russie et à la Chine, l’on ne parle guère de l’impérialisme de l’Union européenne censée incarner toujours le « bien » et le « droit », alors qu’il constitue une réalité géopolitique incontestable au service d’un ordre libéral, cet impérialisme étant même devenu une source de tension avec la RUSSIE comme nous pensons l’avoir bien montré dans notre article précédent précité sur l’OTAN (sans parler également des tensions avec la CHINE).

Par ailleurs, il ne fait guère de doute que l’Union européenne, en même temps qu’elle agrandit son grand marché intérieur économique, s’efforce, selon Julien VERCUEIL, d’exporter ses « institutions » et son état de droit en prenant place dans la compétition « par et pour les normes qui constituent un enjeu majeur de la mondialisation » [57].

De son côté, la Russie, en tant qu' »héritière unique de l’URSS », considère que l’ensemble des pays de l’ex-URSS constitue une « sphère d’intérêt vital » et n’entend pas y effacer sinon sa présence au moins son influence.

Après la dislocation de l’URSS, la Russie avait défini ses relations avec les pays de l’ex URSS en forgeant l’expression « l’étranger proche » (blijnéié zaroubiéjé) pour en faire l’une des priorités de sa politique étrangère, et cela d’autant plus qu’elle y possède des intérêts permanents nés historiquement des liens socio-culturels et économiques tissés au fil du temps. Aussi rien d’étonnant que la RUSSIE déclare se sentir toujours concernée par le sort des populations russes et russophones de ces anciennes républiques.

Concrètement, l' »étranger proche », ce sont essentiellement les pays de la Communauté des États indépendants (CEI), structure créée dès 1991 pour rassembler les anciennes républiques de l’URSS devenues indépendantes.

Aujourd’hui, la CEI qui est une organisation intergouvernementale, compte neuf pays répartis, outre la Russie, en trois sous-ensembles : à l’ouest, la Biélorussie, et la Moldavie ;  deux pays du Caucase : Arménie, Azerbaïdjan ; et quatre États d’Asie centrale : Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, et Tadjikistan.

Parmi les six autres, trois (les pays baltes) ont rejoint l’Union européenne et l’OTAN, et trois autres (Géorgie, Turkménistan, Ukraine) ont quitté la CEI après en avoir fait partie.

S’agissant de l’Ukraine, elle a toujours fait valoir que n’ayant pas signé ni ratifié le statut de la CEI, elle n’en a jamais été membre, n’ayant que le statut d’État fondateur de la CEI. Cependant, dans une nouvelle riposte au rattachement de la Crimée à la Russie, KIEV décida, en 2018, d’introduire les visas pour les Russes et de mettre fin à sa participation aux organes statutaires de la CEI en raison de la guerre russo-ukrainienne, achevant pleinement son retrait de la CEI, bien que, comme il a été dit, n’ayant jamais été formellement membre de l’organisation post-soviétique.

Cette décision avait fait réagir Moscou, mettant en garde KIEV qu’en sortant de la CEI, son économie connaîtrait de graves difficultés, la Russie faisant valoir que les liens étroits entre l’Ukraine et les pays membres de la CEI assuraient le développement de l’économie ukrainienne.

Mais, surtout, la RUSSIE avait du mal à admettre que son turbulent et imprévisible voisin ukrainien rejoigne le camp de l’Occident soit sur le plan économique (la zone euro) soit à l’échelle militaire (l’Otan), comme allié et protagoniste des visées et spéculations euro-américaines contre la Russie.

C’est qu’en effet, la Russie a hérité d’un système issu de l’URSS qui, bien que lourd et rigide, encadre toujours les relations économiques entre les pays membres de la CEI. Et elle développe la hantise du spectre de « l’effet contagion » que pourrait provoquer la pénétration des normes européennes en Ukraine risquant d’emporter l’ensemble postsoviétique par un redoutable effet domino. Ceci explique, selon Julien VERCUEIL, la réaction de la Russie qui, selon lui, relèverait de la lutte pour la survie d’un système politique et économique sur lequel son complexe militaro-industriel repose toujours largement [58].

Ainsi la RUSSIE, qu’aucun débat idéologique ne sépare plus désormais de l’occident, serait dans une posture plus défensive qu’offensive, bref dans une posture existentielle voulant être présente dans la compétition internationale pour accroître et développer son influence dans le monde, à l’instar de tous les autres États comme les USA ou la CHINE ou certaines organisations régionales telles que l’Union européenne qui sont des puissances et une organisation géographique incontestablement « impérialistes ».

C’est ainsi qu’en 2014 Pascal BONIFACE, directeur de l’IRIS, développait très justement l’analyse suivante :

« L’Ukraine a toujours été partagée entre ces deux pôles d’influence : la Russie et l’Europe. C’est une division classique et assez ancienne que révèlent de manière exacerbée les soulèvements des dernières semaines, mais cela ne doit pas être perçu comme un retour quelconque à la guerre froide. Pas plus que la Chine, la Russie ne cherche pas à exporter un quelconque modèle national, elle n’offre aucun système collectif alternatif aux États-Unis par exemple. Tout ce que veulent ces puissances, c’est prendre la tête de la course mondiale. On n’est plus dans des systèmes idéologiques qui s’affrontent, mais dans une logique de rivalités nationales (…) La Russie, dont on oublie trop le type d’humiliation – à la fois sociale, économique et politique – qu’elle a subi dans les années 1990, avec un PNB réduit de moitié, une influence largement diminuée sur le plan international, etc. veut retrouver son influence. Pour Poutine, qui a souvent dit que la plus grave catastrophe géopolitique du xxie siècle était la disparition de l’Union soviétique, il ne s’agit pas aujourd’hui de recréer une Union soviétique avec un système d’alliances et de pays communistes à même de contester le modèle capitaliste occidental. Il s’agit de faire en sorte que la Russie soit respectée, quitte à ce qu’elle soit crainte et non aimée. (…) On a encore trop tendance à voir les choses de façon manichéenne : les bons d’un côté, les méchants de l’autre ; nous d’un côté, eux de l’autre… Ce logiciel de lecture très « guerre froide » ne fonctionne pas dans un monde aussi pluriel et divers que le nôtre. » [59]

Et dans les colonnes du Washington Post du 5 mars 2014, même l’ancien secrétaire d’Etat Henry KISSINGER [60], prenant acte de la complexité de la situation ukrainienne, s’il conseillait à POUTINE de renoncer à « imposer militairement sa politique » au risque d’une « nouvelle guerre froide », dans les rapports de son propre pays avec la RUSSIE, il invitait en même temps les USA à moins de rodomontades et à plus de modestie :

« … les États-Unis devraient éviter de traiter la Russie comme un pays aberrant auquel il faut enseigner patiemment des règles de conduite établies par Washington. »

II/ La RUSSIE et « l’étranger proche » : le cas des russophones majoritaires en Ukraine

Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, « l’étranger proche », pour la RUSSIE, s’agissant de l’UKRAINE, ce sont aussi les très fortes minorités russes et russophones qui, dans certaines régions comme la CRIMEE et le DONBASS, sont même majoritaires par rapport à la population ukrainienne. Et cela constitue également une autre réalité sociologique et ethnique incontournable dont la RUSSIE ne peut se désintéresser s’agissant des droits et de l’usage de la langue russe par cette communauté russophone importante dans le sud (Crimée) et l’est du pays (DONBASS).

Les ukrainiens vivent dans un pays multilingue, dont l’histoire est complexe.

La situation de l’UKRAINE est à l’image du legs historique de l’ex URSS. En effet, si dans les dernières années de l’Union soviétique, les Russes ethniques ne formaient que 52 % de la population totale, en revanche 82 % des « Soviétiques » parlaient couramment le russe, tandis que 58 % le considéraient comme leur langue maternelle. Au total, pas moins de 62 % des non-Russes maîtrisaient parfaitement la langue russe. [61]

Mais si dans l’ex URSS le russe était d’un usage dominant, il n’en coexistait pas moins avec les langues nationales des anciennes républiques fédérées de l’Union soviétique qui étaient largement utilisées dans les administrations locales (surtout au niveau des échelons inférieurs ainsi que dans les zones rurales), dans l’enseignement (surtout primaire et secondaire) et dans la littérature et les publications locales.

C’est ce constat qui devait conduire, comme nous l’avons vu, à une politique plus ou moins systématique de remplacement du russe dans l’administration et l’éducation au profit de la nouvelle langue officielle. Ainsi, selon J. G. JANMAAT, en Ukraine « le pourcentage d’enfants instruits dans des écoles russes est passé de 51,4 % à 36,4 % ».[62]

Or dans la construction d’États-nations qui, dans leur majorité, n’avaient jamais existé auparavant, l’un des enjeux majeurs est la question linguistique au centre du processus d’appropriation par les citoyens de la langue nationale qui est celle du groupe ethnolinguistique le plus important numériquement au détriment des langues dites « minoritaires ».

À cet égard, l’UKRAINE n’échappe pas à la règle qui veut que toutes les nouvelles républiques indépendantes – issues de l’ex URSS – se soient efforcées de donner un statut officiel à leur langue nationale dès leur indépendance.

Reste que dans des milieux russophones majoritaires, la pratique de la langue russe ne saurait être assimilée à celle d’une « langue minoritaire » à laquelle il faudrait concéder un droit d’usage pour respecter une minorité de la population. Lorsqu’en matière de pratique d’une langue, l’on passe d’une minorité à une majorité substantielle, le problème change de nature car la situation est beaucoup plus complexe et appelle à des compromis pour protéger la pratique locale culturelle jalouse de son identité et voulant la préserver, surtout lorsque cette langue coïncide avec celle d’un grand peuple voisin.

Or la radicalité de l’UKRAINE en matière linguistique fit réagir, comme on l’a vu, de manière critique la pourtant très prudente Commission de Venise.

Par ailleurs, la nécessité d’accorder une plus large autonomie constitutionnelle aux populations russophones du DONBASS pour prendre en charge leur spécificité culturelle implique une mutation constitutionnelle de l’Etat ukrainien – Etat centralisé sans représentation des entités géographiques précitées – dans le sens de la reconnaissance de la diversité de certaines de ses composantes.

Décentralisation ou fédéralisation de l’UKRAINE ?

Après les évènements de l’Euromaïdan, tous les partis de la nouvelle coalition gouvernementale semblaient acquis à la perspective d’une nécessaire décentralisation [63].

Les forces séparatistes et la RUSSIE, quant à eux, en appelaient plus radicalement à une fédéralisation de l’UKRAINE.

Or malgré les accords de MINSK de 2015 – prévoyant de doter les régions séparatistes d’un statut spécial à la suite d’une réforme constitutionnelle – les choses n’ont guère avancé.

S’agissant d’une telle question aussi sensible que la précédente, il n’est pas inutile de rappeler ici que dans les années 90 l’on a rencontré, au sein de l’Union européenne, une assez grande ouverture à l’aspiration à l’autonomie de certains États fédérés contre l’Etat central fédéral, allant même parfois jusqu’à favoriser le démantèlement de certains États fédéraux, comme ce fut le cas de l’ex YOUGOSLAVIE, dans laquelle l’Union européenne n’a pas hésité jusqu’à encourager, parfois militairement dans le cadre de l’OTAN, la sécession des républiques fédérées de SLOVENIE, CROATIE, MACEDOINE, BOSNIE-HERZEGOVINE et même la sécession, en SERBIE, de la province du KOSOVO jusqu’à la reconnaissance de son indépendance (sur le rôle contestable de l’OTAN, voir sur ce site notre article « Il était une fois l’OTAN »).

C’est ainsi qu’à la fin de 1991, le Comité d’arbitrage BADINTER – qui avait été créé par le Conseil des ministres de la Communauté économique européenne (CEE) le 27 août 1991 pour fournir des conseils juridiques et des critères de reconnaissance diplomatique aux anciennes républiques yougoslaves – déclara, entre autres, quela Yougoslavie était en voie de dissolution et que les frontières internes des républiques yougoslaves ne pouvaient être modifiées que si elles étaient librement convenues.

Le souci de l’Ukraine de forger son identité nationale pour se constituer en une Nation souveraine pose le problème de sa définition et de la recherche de ses composantes.

Les réponses peuvent être multiples et oscillent en général entre la conception allemande [64] de la Nation constituée autour d’éléments dits « objectifs » et « essentialistes » (dont la langue est l’un des aspects saillants) et la conception française, plus contractuelle, volontariste et consensuelle. En 1887, RENAN synthétisa ainsi sa conception de la Nation [65] : « Une nation c’est pour nous une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant, dans le passé, de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de regrets communs ; dans le présent, du désir de continuer à vivre ensemble. Ce qui constitue une nation, ce n’est pas parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir ».

Si dans la construction d’une nation la langue tient naturellement toute sa place, une Nation, comme le disait Ernest RENAN, est aussi un « plébiscite de tous les jours », ce qui présuppose un projet politique fort et suffisamment consensuel, et l’on discerne mal, aujourd’hui, le projet politique ukrainien susceptible de rassembler l’Ouest et l’Est de l’Ukraine.

Si, sous la Révolution française de 1789, les efforts pour développer la langue française en même temps que l’éradication des patois sont allés de concert, cette préoccupation s’insérait dans un projet politique national, nouveau et audacieux, de construction d’un nouveau monde dont la Déclaration des Droits de l’Homme et l’émergence du Citoyen étaient le centre et aussi le cœur vivant de la nouvelle Nation française.

Le paradoxe de l’UKRAINE est de vouloir construire son identité nationale en se portant en même temps candidate à une entrée dans l’Union européenne qui suppose, comme nous le savons, de nombreux abandons de souveraineté qui se sont accrus en 2007 avec le Traité de Lisbonne.

C’est ainsi qu’au plus fort de la guerre avec la RUSSIE, l’UKRAINE a déposé officiellement sa candidature d’adhésion à l’Union européenne le 28 février 2022 avec l’envoi de sa lettre de candidature signée par le président Volodymyr ZELENSKY.

Et bien que l’UKRAINE soit très loin de remplir les critères permettant l’accès à l’UE (nécessitant des réformes demandées au pays concernant notamment la lutte contre la corruption et l’indépendance de la justice), par un souci de pure opportunité géopolitique justifié par la guerre russo-ukrainienne, le 17 juin 2022, la Commission européenne a recommandé au Conseil européen d’accorder à l’UKRAINE le statut de « candidat à l’adhésion à l’Union européenne ».

C’est ainsi que le 23 juin 2022, l’UE accorda à l’UKRAINE le statut de « candidat » qui est la phase préparatoire à celle d’une adhésion ultérieure, laquelle n’est pas pour autant garantie a priori (cela pouvant même prendre « des décennies » s’est empressé de préciser le président MACRON).

III/ Le poids des oligarques dans la liberté de l’information en UKRAINE

Il n’y a pas que la corruption et l’indépendance de la justice qui sont préoccupantes en UKRAINE par rapport à l’Etat de droit tel que conçu au sein de l’Union européenne et dans les régimes occidentaux en général.

En effet, en juin 2016, Reporters sans frontières (RSF) fit un rapport sur « la situation des journalistes et des médias en Ukraine » [66]. Dans son introduction, ce rapport rappelait qu’en 2015 seulement moins d’un tiers des ukrainiens avaient confiance dans leurs médias contre près de 40% qui ne s’y fiaient pas.

Selon RSF, ce rapport est le résultat d’une série d’entretiens réalisés en janvier/février 2016 auprès d’une trentaine de journalistes, d’experts et d’observateurs, à KIEV, LVIV et ODESSA, sous l’angle de la situation dans laquelle se trouvent les journalistes dans les régions d’UKRAINE contrôlées par le gouvernement ukrainien, ce qui exclut la CRIMÉE annexée par la RUSSIE depuis mars 2014 et la région du DONBASS, sous le contrôle des séparatistes, dans l’Est de l’UKRAINE.

Les agressions contre la personne des journalistes, dans le cadre de l’exercice de leur activité, sont en très nette baisse en 2015 par rapport à 2014 (310 contre 995), et certains étaient liés à la période pré-électorale de l’automne 2015. [67]

58 cas de violences physiques furent recensés, la plupart des assaillants étant des particuliers, la répression d’Etat dirigée contre les représentants des médias étant peu fréquente en UKRAINE.

Il reste que le meurtre du journaliste Oles BUZYNA abattu par des inconnus en plein centre de KIEV n’a toujours pas été élucidé. Or ce journaliste prorusse était connu comme un adversaire résolu du nouveau gouvernement ukrainien post Euromaïdan. RSF note que ce meurtre a coïncidé avec les morts violentes au printemps 2015 de plusieurs ukrainiens partisans de l’ancien gouvernement déchu (IANOUKOVYTCH).

Mais selon RSF, ces « incidents » ne sont pas significatifs de la situation des journalistes et médias en UKRAINE qui « peuvent exercer leur métier librement et mener des enquêtes et d’autres projets journalistiques sans l’ingérence de l’Etat » [68].

Il reste que selon le directeur de l’info à la chaîne de télévision ukrainienne 1+1 éprouve des difficultés à obtenir une interview avec le Président POROCHENKO à cause des vieilles habitudes prises par pouvoir politique qui veut tout contrôler, la procédure imposée exigeant que toutes les questions soient d’abord soumises au service de presse du gouvernement et coordonnées avec lui avant que l’interview puisse se dérouler. Quant à la suite de l’opération de l’interview proprement dite, l’équipe de service de presse de la présidence ne souffre guère que le tournage et le montage restent sous le contrôle de la chaîne 1+1, mais en revendiquant la paternité et la maîtrise « jusqu’à la distribution du produit fini pour sa diffusion » [69]

Selon RSF, les spécialistes des médias constatent qu’après l’immense espoir qu’avait fait naître l’Euromaïdan, « l’intérêt pour la politique et le contenu journalistique a considérablement diminué. » [70]

À « l’esprit d’optimisme » [71] né de l’Euromaïdan – qui avait vu le lancement de nombreux projets de nouveaux médias – a succédé un « sentiment répandu de désillusion » [72].

Cette défiance est liée à la place et au rôle des oligarques dans la prise en main des médias :

« La méfiance généralisée envers les médias est surtout une conséquence du fait que les grandes sociétés de presse, et en particulier les très influentes chaînes de télé privées, sont toujours contrôlées par des oligarques. Les spécialistes des médias parlent d’une oligarchie médiatique » en Ukraine, où le pouvoir des médias, l’influence politique et le capital sont étroitement liés. La dépendance financière des médias à l’égard des oligarques s’est également accrue car le marché de la publicité en Ukraine s’est réduit de la moitié en 2014 et devrait à nouveau diminuer de plus de 40% en 2015. »[73]

L’utilisation des médias par les oligarques ne visent pas l’information proprement dite ni la rentabilité de leurs officines d’information, mais seulement la protection de leurs affaires au moyen des supports médiatiques conçus comme « des agences de relations publiques » [74].

Le rôle des chaînes de télévision ukrainiennes dans les campagnes électorales, loin d’être au service de la clarté des débats, contribue au contraire à les obscurcir car elles s’engagent souvent – ouvertement ou secrètement – dans de véritables campagnes de désinformation contre les autres parties, « les rédacteurs en chef devenant de simples marionnettes dans les batailles menées par les propriétaires des chaînes. » [75]

La chaîne de télé 1+1 du milliardaire Ihor KOLOMOYSKY sert les intérêts de cet oligarque très contesté qui est non seulement connu pour la place de premier plan acquise au sein de la communauté juive de DNIPROPEROVSK, mais aussi pointé du doigt pour avoir financé des unités de combat néo nazies plus que douteuses [76] et être à l’origine de nombreuses intrigues politiques troubles.

En 2015, le président POROCHENKO, qui possédait sa propre chaîne TV « Channel 5 » – occupant une place certes relativement modeste par rapport aux grandes chaînes populaires concurrentes comme « Inter », « Ukraina », « 1+1 », « STB », « ICV » et « Novy Kanal » -, avait promis, avant son élection, de s’en défaire en même temps que de ses nombreuses sociétés. Mais il n’en fit rien, préférant conserver cet outil médiatique lui permettant de développer son influence politique et sa propagande.

La loi adoptée à l’automne 2015 sur la transparence de la propriété des médias et visant à prévenir la concentration excessive de la propriété des médias n’était toujours guère appliquée en 2016 car dépourvue de sanctions pour ses contrevenants.

La création le 10 avril 2015, à la suite de l’adoption de la loi du 19 mars 2015, d’un service audiovisuel public (télévision et radiodiffusion) à l’image du modèle européen est difficile à mettre en place car le nouveau dispositif repose sur la fusion des chaînes de télévision et des radios d’Etat déjà existantes – qui géraient quelque 8000 employés ayant le statut de fonctionnaires – dont certaines n’étaient guère attractives [77]. Au printemps 2016, le projet était toujours balbutiant.

L’on peut se demander si l’émergence du service public de l’audiovisuel aura un impact sur les chaînes télés des oligarques.

IV/ La guerre russo-ukrainienne et son impact sur les médias russes en Ukraine

La guerre russo-ukrainienne n’a pas manqué d’impacter la situation des médias russes en UKRAINE. Ainsi en août 2014, 15 chaînes de télévision russes furent interdites de diffusion en Ukraine, au motif que, selon le Ministre de l’Intérieur, elles diffusaient de la « propagande de guerre et de la violence ». Un peu plus tard, le président POROCHENKO, le 2 avril 2015, signa une loi interdisant la diffusion de nombreuses séries et films de la télévision russe [78].

Selon le spécialiste des médias Valeri IVANOV, directeur de l’Académie de la presse ukrainienne, même des films russes datant de plusieurs décennies furent interdits, ce qui depuis le début du conflit porte à quelque 400 films russes interdits par l’Agence cinématographique gouvernementale. Ceci ne manqua pas de générer des critiques internes des milieux de la presse ukrainiens [79].

Sur le plan culturel, L’importation de 38 livres fut interdite, au début du mois d’août 2015, par le service de sécurité d’Ukraine, le SBU, en liaison avec un comité d’experts du ministère de la Culture. Cette mesure étant destinée à protéger les citoyens de l’Ukraine contre « les méthodes de la guerre de l’information, la désinformation, la propagation d’idéologies misanthropes, fascistes, racistes et séparatistes, et pour parer aux attaques contre l’intégrité territoriale et la constitution de l’Etat ukrainien » [80].

De même fut interdite, à l’automne 2015, l’entrée en UKRAINE d’un grand nombre de journalistes et blogueurs étrangers. Environ 40 représentants des médias étaient interdits d’entrée en Ukraine pendant une année par un décret, publié le 16 septembre 2015 sur le site web du gouvernement [81].

Ce n’est qu’à la suite d’un concert de protestations internationales à grande échelle que plusieurs journalistes furent enlevés de cette « liste noire ».

RSF analyse la crise de la presse écrite en UKRAINE : la plupart des journaux ont disparu à KIEV et les kiosques à journaux sont devenus rares dans la ville. Le seul journal qui marche est un journal tabloïd gratuit distribué dans le métro de KIEV. Mais son opposition au gouvernement post-Maïdan est avérée, et les sources de ses informations et leur contenu sont parfois mises en cause et taxées de « populistes ».

De l’avis du directeur de l’Académie de la presse ukrainienne, Valeri IVANOV, l’hebdomadaire Zerkalo Nedeli serait le seul journal indépendant de qualité subsistant dans le pays. À ce titre de nombreux ukrainiens le considèrent comme un « rayon de lumière » dans le paysage de la presse écrite. Cette appréciation positive est confirmée par le journaliste et spécialiste des médias Juri DURKOT qui souligne à la fois le point de vue critique et la qualité des informations de l’hebdomadaire précié, en regrettant que les autres journaux ne l’imitent pas, mais restent dépendants des intérêts de leurs propriétaires [82].

C’est ainsi que le directeur de l’Académie de la presse ukrainienne met en cause un certain nombre de journalistes qui cachent la vérité quant au grand nombre de morts sur le front. Aussi regrette-t-il qu’« en raison de la guerre, la liberté des mots (ne soit) plus la même aujourd’hui ». Il s’inquiète également du fait que les gens exprimant leur sympathie envers les séparatistes sur les réseaux sociaux encourent le risque d’être arrêtés : « Une attitude de ce type est normal pour la Russie autoritaire et pour une Ukraine autoritaire, mais elle ne correspond pas à une Ukraine qui souhaite se rapprocher de l’Europe. ».[83] C’est, selon lui, une telle ferveur patriotique qui génère le manque de confiance de la population dans les médias ukrainiens.

De son côté, Zurab ALASANIA [84], le directeur général de Pershyi [85], déplorant un appauvrissement de la culture journalistique de son pays, renchérit : « Ceux qui défendent l’idée d’un journalisme objectif deviennent rapidement des parias ici » [86].

 

Ainsi, comme nous avons essayé de le montrer – sûrement bien imparfaitement et encore moins exhaustivement -, indépendamment de la guerre qui l’oppose à la RUSSIE, les problèmes auxquels est confrontée l’UKRAINE sont nombreux, et il n’est pas sûr que leur solution réside dans une fuite en avant au sein de l’Union européenne dans laquelle elle risque de perdre son identité et sa liberté d’Etat souverain. L’indépendance et la sécurité extérieure de l’Ukraine seraient tout aussi incertaines et aléatoires dans une alliance militaire comme celle de l’OTAN dans laquelle elle perdrait sa neutralité dont la paix a tant besoin.

Louis SAISI

Paris, le 31 juillet 2022

NOTES

[1] Viatcheslav AVIOUTSKII : « Les clans d’affaires en Ukraine (1991-2007) », dans Revue d’études comparatives Est- Ouest 2011/1 (N° 42), pages 189 à 235.

[2] Le processus clientélo-politique a été finement analysé en UKRAINE par AVIOUTSKII Viatcheslav dans sa thèse « Analyse d’une forme de gouvernance hybride dans les économies en transition : la gouvernance d’entreprise clanique en Ukraine » (Thèse en sciences de gestion soutenue le 12/09/2012, Lyon III). En Ukraine, les relations entre l’entreprise et les pouvoirs publics sont fondées sur le clientélisme à travers l’échange de ressources. Les entreprises mobilisent leurs ressources politiques sous forme de votes de leurs employés en faveur des partis. En échange, l’entreprise obtient des décideurs politiques une régulation favorable avec une rente sous forme de subvention.

[3] Cf. Viatcheslav AVIOUTSKII , article op. cit, note 1.

[4] Cf. Ukraine : vie politique depuis 1991, Encyclopédie Larousse en ligne, Ukraine : vie politique depuis 1991 – LAROUSSE

[5] Historiquement, la Crimée était dans le giron de la Russie depuis le XVIIIe siècle, et ce jusqu’à la chute de l’Union soviétique. En 1954,  Nikita KHROUCHTCHEV la céda à l’Ukraine pour fêter le tricentenaire du traité de PEREÏASLAV, à l’occasion duquel les cosaques d’Ukraine avaient proclamé leur allégeance à Moscou. Selon Harold HYMAN – journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales et de géopolitique, vivant et travaillant à Paris -, à quelques mois de la dissolution de l’URSS, en 1990, la péninsule de Crimée obtint de redevenir une république soviétique autonome au sein de l’Ukraine devenue indépendante un an plus tard.

[6] Cf. le site Classe internationale, revue d’analyse internationale : « L’Ukraine dans la nouvelle Europe (II) : l’Ukraine et sa sécurité », 14 MARS 2017, notamment « L’Ukraine et sa sécurité » (James SHEER). https://classe-internationale.com/2017/03/14/lukraine-dans-la-nouvelle-europe-ii-lukraine-et-sa-securite/

[7] Cf. Les Echos du 4 avril 2005 : « Ukraine : la remise en cause des privatisations contestée en justice ».

[8] Cf. Le Monde, 19 février 2005 : « En Ukraine, le pouvoir se divise sur les privatisations ».

[9] Sur l’évolution de la place de la langue ukrainienne au sein de l’ex URSS, cf. l’excellent article de Natalya SHEVCHENKO : « L’histoire du bilinguisme en Ukraine et son rôle dans la crise politique d’aujourd’hui », in Cahiers Sens public 2014/1-2 (n° 17-18), pages 203 à 225.

[10] Natalya SHEVCHENKO : « L’histoire du bilinguisme en Ukraine et son rôle dans la crise politique d’aujourd’hui », in Cahiers Sens public 2014/1-2 (n° 17-18), pages 203 à 225.

[11] Voir notre article « Il était un fois l’OTAN » publié sur ce site le 27 juin 2007.

[12] Par cette expression l’on désigne communément une série de soulèvements populaires, pour la plupart pacifiques et soutenus par l’Occident, ayant causé, pour certains, des changements de gouvernement entre 2003 et 2006 en Eurasie et au Moyen-Orient : la révolution des Roses en Géorgie en 2003, la révolution orange en Ukraine en 2004, la révolution des Tulipes au Kirghizistan, la révolution en jean en Biélorussie et la révolution du Cèdre au Liban en 2005.

[13] Le 8 décembre 2013, le sénateur républicain John MCCAIN et son homologue démocrate Chris MURPHY, prennent la parole devant les manifestants de la place Maïdan et rencontrent les trois chefs de l’opposition, y compris Oleh Tyahnybok, chef du parti Svoboda.

[14] Nouveau rapport de Reporters sans Frontières : « La réalité après l’Euromaïdan : la situation des journalistes et des médias en Ukraine », Nouveau Rapport de RSF, juin 2016. La publication de ce rapport, dans ses versions anglaise et française, est du 12 juillet 2016.

[15] Le Figaro.fr avec AFP, 06/12/2018 : « L’Ukraine met fin à son traité d’amitié avec la Russie ».

[16] Cf. www.angelidis.be : « UKRAINE -LANGUES », https://www.angelidis.be/410750587#:~:text=La%20plupart%20des%20Ukrainiens%20parlent%20russe%20couramment… »

[17] D’après le recensement soviétique de 1989, il y avait 351 000 grecs en Union soviétique, dont 98 594 en UKRAINE et environ 89 000 à MARIUPOL et dans ses environs. Les grecs de MARIUPOL sont des descendants des grecs de Crimée. Les premières colonies grecques de Crimée (Evpatoria, Kherson, Feodosia) furent établies entre les 8ème et 5ème siècles avant J.-C.

[18] Cf. Natalya SHEVCHENKO : « L’histoire du bilinguisme en Ukraine et son rôle dans la crise politique d’aujourd’hui », in Cahiers Sens public 2014/1-2 (n° 17-18), pages 203 à 225.

[19] Article op. cit.

[20] Cf. Conflits, Revue de Géopolitique, MÁRTON NAGY – BÉLA KIRÁLY : « Les enjeux linguistiques en Ukraine ».

[21] Source : Courrier international, 12 octobre 2017 : Ukraine. Kiev opte pour une école en ukrainien, et fâche ses voisins (courrierinternational.com)

[22] Organe consultatif du Conseil de l’Europe, la commission de Venise, également dénommée « Commission européenne pour la démocratie par le droit » fut mise en place en mai 1990  – à la suite d’un accord partiel signé par dix-huit États membres du Conseil de l’Europe – afin de fournir, après la chute du mur de Berlin, aux États d’Europe centrale et orientale une assistance pour la rédaction de constitutions reprenant l’esprit de celles des États membres du Conseil de l’Europe. Une fois cette étape dépassée, la commission de Venise se transforma en un organe de réflexion en matière de droit constitutionnel visant à promouvoir le patrimoine constitutionnel européen. Elle édite notamment trois fois par an, et cela depuis 1993, les jurisprudences qui lui sont soumises par ses États membres dans le Bulletin de justice constitutionnelle. La commission est à l’origine de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationale.

[23] Portail Conseil de l’Europe, Commission de Venise, Venise, 8 décembre 2017 : « La Commission de Venise aborde les réformes judiciaires polonaises et la législation ukrainienne en matière d’éducation, entre autres questions ».

[24] Régis GENTÉ et Stéphane SIOHAN :  Volodymyr Zelensky – Dans la tête d’un héros, éd. Robert Laffont, 2022. Voir également, Andreas FAUSER, Dirk SCHNEIDER (réalisateurs) : Zelensky, l’homme de Kiev  [Production de télévision – Documentaire, Arte (production) (2022).

[25] Joëlle GIRARD : « Élection présidentielle en Ukraine : vers la victoire du populisme ? »  sur ici.radio-canada.ca, 22 février 2019.

[26] Le Comité des électeurs d’Ukraine demanda à Volodymyr ZELENSKY d’inclure la diffusion de Serviteur du peuple dans ses frais de publicité électorale.

[27] L’affaire fit du bruit… Dans ce contexte, ZELENSKY fut accusé de violer la loi électorale. Le directeur du Centre pour la démocratie et l’état de droit détailla dans quelle mesure la série profitait à la candidature de ZELENSKY. De son côté, le politologue Mikhaïl MINAKOV soulignait son emprise sur les jeunes générations : « Sa candidature reçoit beaucoup de soutien des jeunes générations qui ont grandi avec ses shows satiriques. Certains ont même fait leur éducation politique grâce à lui. »

[28] Une vidéo dite « virale » est une vidéo qui touche rapidement un vaste public sur Internet, généralement par le biais de courriels et de sites de partage de vidéos.

[29] Sur le rôle et la place de la Commission de Venise, voir : Simona GRANATA-MENGHINI : « La Commission de Venise du Conseil de l’Europe : méthodes et perspectives de l’assistance constitutionnelle en Europe », dans Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel 2017/2-3 (N° 55-56), pages 69 à 85.

[30] Arseniy YATSENYUK, Premier ministre de l’Ukraine, avait soumis à la Verkhovna Rada une loi sur la liquidation du statut de non-alignement de l’Ukraine dont l’exposé des motifs du projet de loi était rédigé ainsi : « Conformément à la décision du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine, le gouvernement ukrainien soumet au Parlement une loi sur l’abolition du statut de non-alignement de l’État ukrainien et sur le rétablissement de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. »

[31] SIMFÉROPOL – qui, en 2013, comptait plus de 330 000 habitants – est la capitale administrative de la République autonome de Crimée. Là se trouvent toutes les instances administratives et représentatives de la région : le parlement (Verkhovna Rada), le Conseil des ministres (Reskomnats) et le Medjlis central des Tatars qui est leur organe propre de représentation.

[32] Le journaliste russe Kirill VYCHINSKI fut accusé de « haute trahison » par les autorités ukrainiennes puis incarcéré pendant plus d’un an en Ukraine à titre préventif. Il obtint le 28 août 2019 une libération conditionnelle qui ne l’innocentait pas mais le laissait à la disposition de la justice ukrainienne devant laquelle il devait se présenter à chaque convocation de celle-ci.

[33] Cf. le site des Nations Unies : 7576E SÉANCE – MATIN CS/12154 11 DÉCEMBRE 2015 : « Ukraine : la pleine application des Accords de Minsk demeure la seule solution viable et « un pont vers l’avenir », affirment des responsables de l’ONU et délégations ».

[34] Le 17 juillet 2014, un tragique accident se déroula dans la région de Donetsk, au Donbass, dans l’est de l’Ukraine.  Le Boeing 777-200ER assurant le vol 17 de Malaysia Airlines (code AITA : MH17) reliant Amsterdam à Kuala Lumpur fut abattu en vol alors que se développait dans la région le conflit armé entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, mais sans que le survol soit interdit aux avions civils. L’accident qui fut attribué par les autorités ukrainiennes aux forces séparatistes pro-russes, ne laissa aucun survivant parmi les 283 passagers et les 15 membres de l’équipage de l’avion. L’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, qui s’affrontaient dans cette guerre du Donbass, s’accusèrent mutuellement d’avoir abattu l’appareil.https://fr.wikipedia.org/wiki/Vol_Malaysia_Airlines_17 – cite_note-:0-2

[35] Les travaux du gazoduc Nord Stream 2 sont destinés à doubler la capacité de transport de gaz. Ils ont commencé en avril 2018. Interrompus en décembre 2019 du fait de l’opposition et des sanctions des États-Unis, ils se sont terminés en septembre 2021. Sur le plan technique et financier, le projet Nord Stream 2 consiste en deux lignes de gazoduc longeant le premier existant, Nord Stream, et reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, après un trajet sous l’eau de 1 230 km.

[36] Les élections pour le renouvellement de la Douma se déroulèrent du 17 au 19 septembre 2021après une forte chute de la popularité du parti au pouvoir, Russie unie, à la suite de réformes impopulaires, ainsi qu’un an après un référendum constitutionnel devant permettre au président Vladimir Poutine de se représenter en 2024 pour un cinquième mandat.

[37] Source Wikimonde : « Élections législatives russes de 2021 ».

[38] Cf. Laurent LAGNEAU, 22 février 2022 : http://www.opex360.com/2022/02/22/le-parlement-russe-approuve-les-accords-conclus-avec-les-republiques-populaires-de-donetsk-et-de-louhan.

[39] Le « Conseil de la fédération » dont le nom complet est « Conseil de la fédération de l’Assemblée fédérale de la fédération de Russie » est la chambre Haute de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie. Il est composé de 170 sénateurs représentant les entités fédérales (structures géographiques plus ou moins autonomes) de la RUSSIE sur une base égalitaire. Chacun des 85 sujets fédéraux y envoie deux représentants. Ainsi sont représentés 22 « républiques », 46 « oblasts », 9 « kraïs », 4 « okrougs » autonomes, un « oblast » autonome et 3 villes fédérales.

[40] Ibid, Laurent LAGNEAU, 22 février 2022 : http://www.opex360.com/2022/02/22/le-parlement-russe-approuve-les-accords-conclus-avec-les-republiques-populaires-de-donetsk-et-de-louhan.

[41] L’initiative venait à la fois du parti communiste et du parti de « Russie unie ».

[42] Voir entre autres, pour la France, la campagne quasi continue de BMFTV avec, comme point d’orgue, la diffusion d’un documentaire violemment anti-Poutine le dimanche 17 juillet 2022.

[43] STONE n’en était pas à son premier essai d’un documentaire consacré à un homme politique car, en 2003, il avait déjà sorti un documentaire consacré Fidel CASTRO, synthèse d’une trentaine d’heures d’interviewes entre lui et le dirigeant cubain, diffusion qui aux USA déclencha la fureur des militants anticastristes.

[44] La chaîne américaine Showtime (groupe CBS) diffusa le lundi 12 juin 2017, en première mondiale, cette série documentaire (4 numéros de 60 minutes) sous l’intitulé anglais The Putin Interviews. De son côté, Emmanuel MIGEOT, alors directeur de l’unité documentaire de France 3, déclara lors d’une conférence de presse. « C’est un document assez exceptionnel », dont les deux premières parties sont diffusées le 26 juin 2017 sur France 3 en première partie de soirée, « suivies d’un débat » avec le réalisateur, devait-il préciser. Les 3e et 4e parties passeront en deuxième partie de soirée, les 28 et 29 juin (2017).

[45] La rédaction de ce paragraphe s’appuie sur des sondages commentés par Sophie MARINEAU le 4 février 2022 sur le site « Contrepoints » (se qualifiant lui-même de « journal libéral de référence en France ») sous le titre « L’opinion publique russe face au conflit russo-ukrainien ». Ces sondages sont eux-mêmes en provenance d’organisations comme le Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique VTsIOM ou le Centre Levada qui, selon le site précité, paraissent « globalement crédibles » car leurs résultats concordent généralement, comme ce fut le cas lors des mouvements de mécontentement lors de la réforme des retraites de 2018. Or, estime, assez justement ce site, le pouvoir russe, lui-même principalement concerné par la nécessité de connaître rigoureusement l’état de son opinion publique, n’a aucun intérêt à inciter les instituts de sondages à falsifier les résultats de leurs enquêtes.

[46] La Tribune, 2 février 2022 : « L’opinion publique russe face au conflit russo-ukrainien » (Sophie MARINEAU)

[47] Il semble qu’au début au moins, la Russie, selon le jugement prédictif de Sophie MARINEAU (cf. supra note 44), ne cherchait pas à annexer le DONBASS comme elle l’avait fait avec la Crimée, mais seulement à obtenir une large autonomie reconnue constitutionnellement par l’UKRAINE (conformément d’ailleurs aux accords de MINSK 2015) afin de lui permettre, par le biais de forces prorusses dans ce pays, de préserver ses intérêts dans la région, ce qui était mieux que de jouer sur des indépendances avec des frontières contestées par les États auxquels ces entités appartenaient antérieurement et le risque d’une absence de reconnaissance internationale. Mais après la reconnaissance de l’indépendance des deux Républiques du DONBASS par la RUSSIE et l’accord de coopération et de défense, suivie de l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, l’on peut s’interroger sur la validité d’un tel pronostic car la donne semble encore avoir rapidement évolué…

[48] Sinon organisée, au moins « appuyée », cela n’est guère contestable, comme d’ailleurs le nom d’« Euromaïdan » l’a toujours indiqué clairement.

[49] Cf. Le Monde (en ligne) du 28 février 2022 : « Aide militaire à l’Ukraine : face à la menace russe, le basculement historique de l’Union européenne ».

[50]  Ministre fédérale de la Défense en décembre 2013, elle fut la première femme à occuper ce poste. Sa désignation à ce poste régalien puis sa reconduction en mars 2018 en firent alors l’une des potentielles successeures de la chancelière Merkel. En juillet 2019, elle fut élue présidente de la Commission européenne par le Parlement européen avec une majorité réduite de neuf voix. Elle démissionna alors du gouvernement allemand et prit ses fonctions le 1er décembre suivant, devenant ainsi la première femme à exercer cette fonction.

[51] Cf. L’UNION (site) du 27 février 2022 : « L’Union européenne annonce de nouvelles sanctions contre la Russie et l’envoi d’armes à l’Ukraine ».

[52] Le Quotidien : « LE NON-ALIGNEMENT DU SENEGAL » : Le vote des membres de l’Assemblée générale de l’Onu revêt un caractère historique dans l’histoire de l’Afrique du 21ème siècle. Colonel Alioune SECK, Publication 07/03/2022.

[53] L’article 5 du Traité de l’OTAN précise : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles […] assistera la partie ou les parties ainsi attaquées […] y compris [par] l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

[54] Cf. HUFFPOST avec AFP, 7 avril 2022 : « La Russie suspendue du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies ».

[55] HUFFPOST et AFP, op. cit.

[56] Mevo News : « La Russie et l’Ukraine signent un accord sur les céréales de la mer Noire », 22 juillet 2022.

[57] Julien VERCUEIL :  « Aux racines économiques du conflit ukrainien »  Le Monde Diplomatique, juillet 2014.

[58] Cf. Le Monde diplomatique de juillet 2014, op. cit.

[59] Pascal BONIFACE : « Partout dans le monde, l’opinion publique prend le pouvoir »,  dans « Le Nouvel Économiste » du 26 février 2014.

[60] Henry KISSINGER: « To settle the Ukraine crisis, start at the end »  The Washington Post, 5 mars 2014.

[61] David TEURTRIE : « La langue russe, un enjeu dans les relations entre la Russie et son étranger proche » dans Le Courrier des pays de l’Est, 2004/3 (no 1043), pages 67 à 75.

[62] J. G. JANMAAT : « Language Politics in Education and the Response of the Russians in Ukraine », Nationalities Papers, vol. 27, n° 3,1999, p. 475.

[63] Cf. EMPR Media : « La décentralisation de l’Ukraine expliquée », 29/03/2015. (analyse de l’équipe du Collectif Euromaïdan France).

[64] Johann Gottlieb FICHTE : Discours à la nation allemande (1807). Ces « discours » Ces discours s’appuient sur des conférences données par FICHTE le 13 décembre 1807 à Berlin pendant l’occupation napoléonienne, au lendemain de la bataille d’Iéna (1806). Ils sont souvent invoqués pour illustrer la conception allemande de la nation qui s’oppose à celle de RENAN, malgré l’intervalle de temps (75 ans) qui sépare les deux conceptions exprimées par chacun de ces deux auteurs.

[65] Ernest RENAN : « Qu’est-ce qu’une nation ? »,  conférence donnée à la Sorbonne en 1882 par l’auteur, et publiée par la suite dans ses Discours et conférences, en 1887.

[66] Reporter sans frontières : « La réalité après l’Euromaïdan : la situation des journalistes et des médias en UKRAINE », juin 2016, diffusion en juillet 2016 en anglais et français, 51 pages.

[67] Élections locales. Devaient être renouvelés les représentants des conseils des villes, départements et régions ainsi que les maires des villes et villages de tout le pays.

[68] Cf. Reporters sans frontières, Rapport précité, p. 8.

[69] Cf. Reporters sans frontières, Rapport précité, p. 9.

[70] Ibid, p. 9.

[71] Ibid., p. 11.

[72] Ibid., p. 11.

[73] Ibid, p. 11.

[74] Ibid, p. 11.

[75] Ibid, p. 14.

[76] Gouverneur temporaire de DNIPROPEROVSK, Ihor KOLOMOYSKYI a financé plusieurs bataillons spéciaux chargés de réprimer le soulèvement anti-Maidan en Ukraine, dont le fameux bataillon AZOV qui avait repris la ville portuaire de MARIOUPOL le 13 juin 2014. Fondé par un néonazi en 2014, le régiment Azov, qui a été intégré à l’armée ukrainienne, fut dénoncé par le Kremlin pour justifier la guerre en Ukraine. Ihor KOLOMOYSKYI fit l’objet de poursuites par le Comité d’enquêtes russes pour « organisation de meurtres, de recours à des moyens et méthodes de guerre illégaux ».  Mais le président POROCHENKO le releva de ses fonctions en mars 2015 sans que l’on sache très bien si c’est à cause des exactions qu’il avait commises ou parce qu’il poursuivait, en tant que directeur de la chaîne 1+1, des intérêts concurrents à ceux de POROCHENKO lui-même propriétaire de la chaîne de télé Channel 5.

[77] Notamment la chaîne de télévision « Pershyi Natsionalmy » (« Première Nationale ») couvrant 90% du territoire de l’UKRAINE perçue comme une chaîne d’Etat poussiéreuse et archaïque.

[78] RSF, Rapport op. cit, p. 38.

[79] Op. cit., p. 38.

[80] Op. cit., p. 38.

[81] Op. cit., p. 38.

[82] Op. cit., p. 23.

[83] Op. cit., p. 42.

[84] Zurab ALASSANIA a été choisi comme directeur général de la nouvelle société publique par actions, détenue à 100% par l’État ukrainien, pour mettre en place la difficile réforme de l’audiovisuel public ukrainien. Gestionnaire reconnu pour son succès dans le milieu des médias, il est aussi considéré comme l’une des figures les plus marquantes du paysage médiatique ukrainien. Journaliste de renom, et cosmopolite ayant beaucoup voyagé, il a acquis une riche expérience en tant qu’observateur avisé des services audiovisuels publics de nombreux pays.

[85] L’une des chaînes publiques de télévision avant la réforme de l’audiovisuel public.

[86] Ibid, p. 42.

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