Quand les frères NASSER font leur cinéma… par Louis SAISI

Quand les frères NASSER font leur cinéma…

un cinéma centré sur la vie des gens de GAZA

par Louis SAISI

Ci-dessous, les frères jumeaux palestiniens,

Arab et Tarzan NASSER, présentant « Gaza mon amour »

au cinéma Ciné32, à Auch, en octobre 2020

Après notre ami Philippe TANCELIN qui, avec son acuité et sa sensibilité poétiques habituelles, a bien voulu nous livrer, le 7 octobre 2021, sur ce site, son ressenti sur le film « Gaza mon amour » à travers un commentaire très fin et pénétrant intitulé « Au sortir de  « Gaza mon amour » des frères Tarzan et Arab NASSER », nous voudrions, à notre tour, l’évoquer plus modestement, mais cette fois en nous appuyant sur son contexte géographique et politique et sur l’itinéraire de leurs auteurs. En effet, le film qui vient de sortir a pour cadre géographique la ville de GAZA située dans la bande de GAZA, ruban de terre s’étirant sur 41 km de long sur la côte orientale de la mer Méditerranée, d’une largeur de 6 à 12 km, d’une superficie de 360 km2 et d’une population estimée, en 2018, à plus de 2 millions d’habitants appelés Gazaouis. Son territoire est entouré au nord, à l’est et au sud-est par l’État d’Israël, et au sud-ouest par l’Égypte.

La ville de GAZA [1] elle-même qui, comme il a été dit, se trouve dans la bande de Gaza, compte près de 700 000 habitants (soit autour du tiers de la population de la bande du même nom), et 60 % de la population de la ville serait constituée par des personnes âgées de moins de 18 ans. Autre caractéristique de la ville, environ un tiers de ses habitants vit dans des camps de réfugiés palestiniens, un autre tiers étant constitué des réfugiés vivant en dehors des camps (la notion de « réfugiés palestiniens » devant être prise au sens de l’UNRWA, agence de l’ONU chargée de l’assistance aux réfugiés palestiniens).[2]

Comme on le sait, la ville de GAZA est entre les mains des milices du Hamas [3] – qui contrôlent depuis 2007, la bande de Gaza [4], territoire palestinien situé entre Israël, l’Égypte et la mer Méditerranée. Étant donné le conflit israélo palestinien et les positions et l’activisme du Hamas (en conflit avec l’Autorité palestinienne) [5] sur le mode de règlement de la question palestinienne, la ville est ainsi constamment exposée aux bombardements des israéliens.

Mais, dans ce film, il ne s’agit que de la toile de fond car « Gaza mon amour » n’est pas un Manifeste politique, mais un hymne à l’amour qui, malgré ce contexte très dur, reste possible, comme partout ailleurs, et apporte une note d’espoir.

Parler de la vie des gens qui vivent à Gaza – qu’ils ont quittée il y a neuf ans mais où habite toujours leur famille -, telle est l’option prise par les frères NASSER dans leur second long métrage « Gaza, mon amour » sorti le 6 octobre 2021.

Ainsi la préférence des deux frères va délibérément à l’évocation des problèmes que rencontrent quotidiennement les gens qui vivent à GAZA, avec les inévitables effets du conflit avec Israël plutôt que de parler du conflit lui-même.

C’est aussi de la part des deux frères jumeaux – Tarzan et Arab NASSER qui sont nés à GAZA, en 1988, d’un père peintre dont ils ont quitté la maison familiale à l’âge de treize ans – une véritable déclaration d’amour à Gaza, à travers la naissance de l’amour d’un pêcheur, sexagénaire et vieux célibataire endurci, pour une couturière.

Leur premier long métrage, « Dégradé » – présenté au festival de Cannes le 24 mai 2015 et sorti en salles le 27 avril 2016 – fut, comme « Gaza mon amour » [6], également tourné au Liban. Ce film était inspiré par une histoire vraie, celle du lion du zoo de Gaza volé par une famille locale. Mais dans le film « Dégradé » cette circonstance devait amener un petit groupe de femmes à se retrouver bloquées dans un salon de beauté alors qu’à l’extérieur la guerre faisait rage entre le Hamas et la mafia locale. Entre épilation et discussion sérieuse, le film était une métaphore de la situation de Gaza, mais aussi de celle de la femme dans le monde arabe.

Déjà, avec ce film, ils avaient investi le huis clos d’un salon de beauté dans lequel évoluait une dizaine de femmes palestiniennes très différentes les unes des autres. Certaines étaient fièrement maquillées, d’autres, pas du tout ; les unes étaient voilées, d’autres, pas ; certaines étaient pieuses, d’autres libertaires ; les unes étaient réservées, d’autres, au contraire, expansives et volubiles ; certaines étaient amoureuses pendant que d’autres étaient en instance de divorce.  Mais quel qu’ait été leur état personnel ou leur situation objective, elles manifestaient toutes leur attachement à la liberté d’échanger entre elles, à l’abri du contrôle ou de la réprobation masculines.

Comme le disent les frères NASSER eux-mêmes, il ne s’agissait pas d’un film banal et parfois dénigré sur l’épilation féminine, mais l’expression de la « vérité sur le langage réaliste féminin ».

Les cinéastes trentenaires s’étaient ainsi penchés sur la vie ordinaire des femmes, à Gaza, perçue à travers le spectre de ce salon de coiffure et d’épilation à partir duquel ils mettaient au jour l’opposition entre la noirceur répulsive de la mafia et l’attraction d’un salon de beauté en jouant sur la métaphore de la « coupe dégradée » pratiquée dans un tel lieu et la « dégradation » de la vie à Gaza.

Rapidement en butte aux milices du Hamas [cf. note 3 supra] qui les menaçaient de mort en 2012, les frères NASSER avaient été contraints à l’exil, en Jordanie, avant de s’établir, en 2016, dans la banlieue parisienne (car ils rêvaient de parler la langue française).

Après la sortie de leur film « Dégradé », dans une interview donnée aux « Inrockuptibles », ils affirmaient voir dans le cinéma « un moyen de s’exprimer en toute liberté ».

Même si le contexte géopolitique est bien sûr totalement différent, aujourd’hui, le titre du film n’est pas sans nous rappeler l’inoubliable « Hiroshima mon amour » (1959) d’Alain RESNAIS – dont Marguerite DURAS avait signé le scénario et les dialogues – autour de la rencontre fulgurante d’une actrice française et d’un architecte japonais sur les cendres de la ville d’HIROSHIMA, 14 années après la première bombe atomique du 6 août 1945 larguée par les Américains sur la ville.

Ci-dessous Siham et Issa, la couturière du marché 

et le pêcheur, figures centrales et attachantes du film

« Gaza mon amour »

Mais excluant tout misérabilisme, les frères NASSER nous montrent, avec « Gaza mon amour », que dans cette même ville l’on peut tomber amoureux, même à 60 ans, comme partout ailleurs, bien que l’électricité ne soit présente que 3 heures par jour et qu’à tout instant une roquette puisse exploser au-dessus de la tête de ses habitants.

Pour HIAM ABBASS, la célèbre actrice internationale franco-palestinienne – qui est aussi écrivaine, photographe, scénariste et metteuse en scène et incarne si magistralement Siham, la couturière du marché -, le point fort du film, « c’est l’amour. À chaque fois, on parle de guerres ou de conflits, et on oublie qu’il y a une humanité, un amour pour la vie et la survie qui est plus grand que toutes les guerres et difficultés qui viennent de l’extérieur, de l’utilisation du pouvoir et de la force des armes et de tout ce qu’appartient à la guerre. De parler dans ces conditions de l’amour, et de l’amour de gens plus tout à fait jeunes et qui ont vraiment traversé des choses, c’est très touchant, c’est très beau. »

Mais parler ainsi d’amour dans un tel contexte de guerre n’est-ce pas une manière de dire sa révolte intérieure ?

Et l’on ne peut alors s’empêcher de penser à la phrase incandescente d’André BRETON : « C’est la révolte même, la révolte qui seule est créatrice de lumière et cette lumière ne peut connaître que trois voies : la poésie, la liberté et l’amour qui doivent inspirer le même zèle et converger à en faire la coupe même de la jeunesse éternelle sur le point le moins découvert et le plus illuminable du cœur humain. » (André BRETON, in Arcane 17, écrit entre août et octobre 1944).

Ci-contre, André BRETON (1896-1966)

 Poète et écrivain français, principal animateur et théoricien du surréalisme

dont il publiera le « Manifeste » en 1924. 

Le Manifeste du Surréalisme – qui au départ n’avait pas été conçu comme un ouvrage autonome sur le surréalisme – rassemblait diverses idées et principes d’écriture autour d’une série de thèmes forts  :

  • hommage à l’imagination ;
  • appel à l’émerveillement ;
  • foi en la résolution du conflit entre rêve et réalité ;
  • principe de l’écriture automatique ;
  • définition du surréalisme ;
  • images surréalistes ;
  • collages de fragments de phrases ;
  • attitude non conformiste.

BRETON définissait ainsi le surréalisme : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

Ci-dessous, la découverte par le pêcheur Issa

de l’Apollon ramené dans ses filets

Même si elle n’est pas revendiquée, la filiation des frères cinéastes palestiniens nous paraît évidente avec l’auteur du Manifeste du surréalisme, et l’on pense notamment à la belle trouvaille des frères NASSER attribuant au pêcheur amoureux, Issa, la découverte, dans ses filets, d’une statue antique d’Apollon en érection qui va semer, sur fond d’interdits moraux et religieux, la perturbation chez les autorités et la population locales.

C’est à partir d’un épisode d’histoire vraie, ici génialement adaptée en allégorie, mais qui, en 2013, avait fait le tour du monde : celle de l’Apollon de Gaza, une statue antique pêchée par hasard à quelques kilomètres au large de la bande de Gaza, et mystérieusement disparue à nouveau.

Dans le film des frères NASSER, la famille du pêcheur, la police locale, les militants islamistes, et toute la société gazaouïe sont bien embarrassés par cette trouvaille dérangeante par rapport au machisme ambiant dominant .

Ci-dessous, dialogue entre Siham et Issa

Issa est un homme qui aime Gaza et qui y découvre l’amour. Il n’a jamais été candidat à l’émigration, il écoute de la musique sur de vieilles cassettes, il ne s’intéresse pas à la politique ni davantage à la religion et, circonstance aggravante, il ose même faire des rêves érotiques quand on le jette en prison…

« C’est un Gazaoui très normal, pas impliqué dans la politique, comme il y en a plein« , nous dit Arab NASSER.

Ainsi, affirment les frères NASSER, « Quoi de plus jubilatoire que d’imaginer le Dieu de l’amour faire son apparition à Gaza, venant narguer du bout de son sexe en érection la vie d’un vieux pêcheur célibataire, d’un enseignant esseulé et d’un gouvernement hypocrite et arriéré ? Avec ce film, comme avec nos précédents travaux, nous cherchons à donner un aperçu de la vie quotidienne sur ce petit morceau de terre appelé Gaza. Pour nous, Palestiniens, le rêve est notre seule évasion ». (Arab et Tarzan Nasser)

Les gens de Gaza, des gens simples qui, malgré un contexte de guerre et de tensions locales, demeurent bien vivants, avec l’amour, la liberté, la poésie et le rêve pour évasion…

Le cinéma des frères NASSER leur rend un bel hommage.

Louis SAISI

Paris, le 14 octobre 2021

NOTES

[1] FILIU (Jean-Pierre ) : Histoire de Gaza, Fayard, 2012 ; HUMBERT (Jean-Baptiste) :  Gaza méditerranéenne. Histoire et archéologie en Palestine, Éditions Errance, 2000.

[2] Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’ONU avait pris le problème des réfugiés à bras-le-corps en créant l’Organisation internationale des réfugiés (OIR), une organisation temporaire qui a fonctionné de 1946 à 1952 et qui lui a permis d’assister et de réinsérer des personnes réfugiées. Contrairement au statut de réfugié donné depuis 1945 par l’ONU aux autres populations considérées comme réfugiées à la suite de leur déplacement géographique au cours de conflits dans le reste du monde, le statut de réfugiés palestiniens englobe non seulement l’ensemble des personnes qui résidaient en Palestine mandataire entre juin 1946 et mai 1948 et qui ont quitté leur région à la suite de la guerre de Palestine de 1948, mais il comprend également leurs descendants. L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA – en anglais : United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East) est un programme de l’Organisation des Nations unies pour l’aide aux réfugiés palestiniens dans la Bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie, datant de décembre 1949. Le but de l’UNRWA est de répondre aux besoins essentiels des réfugiés palestiniens en matière de santé, d’éducation, d’aide humanitaire et de services sociaux. Avec l’existence de cet Organisme particulier, les réfugiés palestiniens sont les seuls réfugiés au monde à ne pas dépendre du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Les camps de réfugiés palestiniens sont des camps mis en place par l’Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA) en Jordanie, au Liban, en Syrie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour accueillir les réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’UNRWA, qui ont fui ou ont été expulsés lors de l’exode palestinien de 1948. après la guerre israélo-arabe de 1948 ou au lendemain de la guerre des Six jours en 1967, et leurs descendants patrilinéaires.  Il y a 68 camps de réfugiés palestiniens, 58 officiels et 10 non officiels, dix d’entre eux ayant été créés après la guerre des Six jours tandis que les autres ont été créés entre 1948 et 1950. Le nombre total de réfugiés palestiniens enregistrés est passé de 750 000 en 1950 à environ 5 millions en 2013.

[3] Le Hamas est un « Mouvement de résistance islamique », créé en 1987, en marge du Fatah, le mouvement de « libération nationale » (de la Palestine) créé en 1959 par Yasser ARAFAT. Mais c’est surtout en 2006 que la véritable scission éclata entre les deux mouvements palestiniens. Après la mort de son chef historique, Ahmed Yassine, en 2004, tué par une attaque de l’armée israélienne, le Hamas changea d’orientation politique pour s’impliquer dans la vie politique palestinienne. À la suite de sa victoire, lors des élections législatives de 2006, une violente opposition s’installa avec le Fatah, ce que certains appelèrent alors la « guerre civile palestinienne ». S’ensuivit une partition des territoires palestiniens. La Cisjordanie resta sous la direction du Fatah tandis que le Hamas s’installa plus profondément dans la bande de Gaza.

[4] En juin 2007, le Hamas prend le pouvoir à Gaza et chasse les tenants de l’Autorité palestinienne. La bande de Gaza devient, à la suite de cette victoire militaire du Hamas, un territoire où s’applique la loi islamique. Le 15 juin 2007, Nizar RIYAN, un des leaders de l’aile politique du Hamas à Gaza, déclarait : « dans quelques heures, l’ère de la laïcité dans la bande de Gaza sera finie et rien de cela ne demeurera… Aujourd’hui marque la fin de l’hérésie. Aujourd’hui la bataille oppose l’Islam aux infidèles et elle se terminera avec la victoire de l’Islam ».

[5] Dont les dirigeants sont issus du Fatah (en arabe = conquête) – parti politique nationaliste palestinien, fondé clandestinement par Yasser Arafat en 1959 au Koweït – qui est le plus important de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le deuxième du Conseil législatif palestinien (CLP).

[6] Avec toutefois la petite différence que « Gaza mon amour » fut tourné en partie au Liban et au Portugal. C’est en effet au Liban, dans un camp de réfugiés palestiniens, puis au Portugal que les frères NASSER ont tourné leur deuxième long métrage.

 

 

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