Accord et désaccord… « Qui t’a fait Roi ? » par Louis SAISI

Accord et désaccord… « Qui t’a fait Roi ? » par Louis SAISI

Qui t’a fait Roi? Cette apostrophe est restée célèbre dans l’histoire de France [1].
Dès le 22 février 2017, François BAYROU annonçait son ralliement à la candidature d’Emmanuel MACRON, lui apportant son soutien, sans conditions ni négociations…
Mais, aujourd’hui, pour les Législatives de juin 2017, après la publication de la première liste de quelque 428 candidats d’appartenance « En Marche » ou ayant son label, BAYROU s’insurge et semble dire mezzo voce à MACRON « Qui t’a fait Roi ?»
C’est ainsi que le « troisième homme » de l’élection présidentielle de 2012, indigné, s’adresse implicitement au président MACRON en lui rappelant que le compte n’y est pas quant au nombre de circonscriptions électorales attribuées par « En Marche » au MODEM en vue des élections législatives de juin prochain.

 

Sur la forme et quant à la nouvelle éthique politique, chère à l’ex candidat MACRON, cela a surpris tout le monde car MM. MACRON et BAYROU avaient juré, les yeux convaincants et la main sur le cœur, pendant des mois, que leur union quasi fusionnelle – ne cédant qu’à l’enthousiasme et la fraîcheur de l’innocence – n’était pas un accord d’appareil, avec négociation de circonscriptions…
 
Or, invoquant leur accord, BAYROU revendique une centaine de circonscriptions sur les quelque 428[2] que s’est réservées En Marche avec ses alliés[3] en s’appuyant sur les quelque 6% d’électeurs qu’il estime lui avoir apportés dès le 1er tour et correspondant au quart des suffrages des 24% de voix obtenues par MACRON au 1er tour en considérant qu’ils ont été décisifs pour lui permettre d’être qualifié pour le 2ème tour, puis finalement élu.
L’argument de François BAYROU s’appuie sur l’arithmétique des sondages. Il fait valoir que lorsqu’il a rallié M. Macron, il lui a permis de passer dans les sondages de 18 % à 24 %. Il réclame donc un quart des députés correspondant à cette progression. Il pensait manifestement avoir obtenu gain de cause avec quelque 120 circonscriptions accessibles au MODEM. Du côté d’En Marche, on lui rétorque que le MoDem n’avait que deux députés, et qu’il ne dispose pas des compétences (=« ressources humaines ») pour prétendre obtenir autant de candidats, ce qui signifierait que les candidats proposés par le MoDem n’auraient pas le niveau macronien requis pour subir l’épreuve et le feu du suffrage universel… Double injure !
En marche  avait fait beaucoup de bruit et un grand tapage médiatique sur la nouveauté de sa démarche quant à la sélection des candidats pour les élections législatives de juin prochain.
Cette sélection sur dossier devant s’inspirer des procédures de recrutement sur CV et audition pratiquées par les entreprises car la « politique », selon Emmanuel MACRON (foin de l’archaïque distinction gauche/droite !), est une affaire de compétences techniciennes plus qu’une affaire de convictions citoyennes… Dans les entreprises, un tel recrutement étant d’ailleurs souvent délégué à des cabinets spécialisés comme « chasseurs de tête », la « commission d’investiture » d’En Marche devait jouer ce rôle stratégique – beaucoup d’appelés et peu d’élus ! – avec la promesse de nouveaux visages et de la parité pour promouvoir le renouvellement de la classe politique tant annoncé par le candidat MACRON.
Mais, pour revenir aux prétentions de F. BAYROU, elles s’appuient également sur son propre parcours historique présidentiel.
En effet, le président du MODEM avait été candidat aux élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012.
Aux catastrophiques présidentielles de 2002, sous la bannière de l’UDF, il préconisait déjà la « relève » de la classe politique. Il arriva en quatrième position au premier tour, avec près de 7% des suffrages exprimés (6,84%).
En 2007, avec 18, 57% des suffrages exprimés, il fut le « troisième homme » du 1er tour, en arrivant derrière Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, en attirant à lui les électeurs du Centre droit et du Centre gauche. Il devait créer peu après le MODEM pour promouvoir sa thèse permanente d’une nécessaire « recomposition politique ».
Mais aux élections présidentielles de 2012, la greffe MODEM n’a pas pris, et avec 9,13% des suffrages exprimés, il n’arrive que 5ème au 1er tour, devancé à la fois, outre par HOLLANDE et SARKOZY, par Marine Le PEN et Jean-Luc MÉLENCHON.
Il paie le prix du brouillage de son message. Les thèmes de sa campagne électorale sur le « produire en France » et à nouveau sur le redressement des finances publiques – ce second thème ne le distinguant guère de Sarkozy – ne séduisent guère les Français. Il crée néanmoins la surprise en dénonçant, de la part de SARKOZY, sa « course-poursuite [avec] l’extrême droite » (immigration, thèmes identitaires, etc.), et il annonce qu’il votera pour François HOLLANDE au second tour, sans toutefois donner de consigne de vote.
En février 2017, nul ne doute que le ralliement de François BAYROU ait été bénéfique pour MACRON, même s’il est difficile et même impossible de le chiffrer sérieusement. Mais il n’est guère contestable qu’il ait pu contribuer significativement à son élection car, au départ, le propre socle électoral du candidat d’En Marche était très réduit et faible.
Rappelons que les principaux soutiens du candidat MACRON étaient la presse écrite, les magazines people (sur lesquels le couple MACRON a souvent posé et s’est mis en scène) et les médias télévisés qui se regorgent d’ailleurs, aujourd’hui, de sa victoire pour laquelle ils n’ont pas assez de qualificatifs élogieux et grandiloquents  pour la célébrer (cf. la « cérémonie » de la passation de pouvoir dimanche dernier et le reportage hagiographique dont elle a fait l’objet).
Le ralliement de BAYROU, en février 2017, avait été commenté comme ayant été favorablement accueilli par les marchés financiers et le CAC 40.
Dans le même temps, l’euro avait progressé face au dollar, passant de 1,05 à 1,0542 dollar (+0,4%).
Selon François LENGLET, journaliste économique de France 2, « Les marchés jugent que la décision de François Bayrou rend un peu moins probable l’élection de Marine Le Pen »… Comme s’il n’y avait que Marine LE PEN !
Ces variations montrent que les marchés financiers regardent toujours de près la situation politique en France, ce pays, pour eux si espiègle et imprévisible, dont certains leaders politiques les mettent si souvent en cause…
Dans une interview philo-politique accordée à « Le 1 »[4] (hebdo), en kiosques, le 8 juillet 2015, MACRON, un brin nostalgique de la France d’Ancien Régime, déclarait :
« La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même…
« Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu. »
Les Rois « républicains », dans la constitution de 1958/1962, n’ont pas la monarchie héréditaire pour les aider… Non investis par Dieu, ils ne le sont que par les hommes au suffrage universel…
Et les hommes sont des citoyens égaux qui ne disparaissent pas après un sacre et qui parfois demandent des comptes, surtout s’ils ont contribué eux-mêmes au sacre…
Alors, si BAYROU a déjà ouvert la brèche avec fracas, les revendications de tous les faiseurs du « Roi  républicain », du 7 mai 2017 ne font que commencer…
Louis SAISI
Paris, 15 mai 2017
 NOTES
 [1] Elle est attribuée à ADALBERT (ou ALDEBERT selon d’autres manuscrits du Moyen Âge), comte de la Marche et du Périgord, qui défia, en l’an 996, le roi de France Hugues CAPET en refusant de lever le siège de Tours. Sa réponse à Hugues CAPET est souvent citée : « ADALBERT, qui t’a fait comte ? lui aurait fait demander celui-ci ; – «Qui t’a fait roi ? » lui aurait fièrement répondu ADALBERT. Sur cette séquence historique, l’on peut se reporter à l’ouvrage d’Edmond POGNON, HUGUES CAPET, Qui t’a fait roi ?, Ed. Stock, 1987 dont la couverture de l’ouvrage illustre le début du présent article.
[2] Selon Le Monde (en ligne) du 12 mai 2017, d’après BAYROU et les comptes du MODEM, il y aurait 153 PS, ex-PS ou PRG dans la liste retenue (qui ne sont pas forcément d’anciens députés) et seulement 38 MoDem. Mais, selon ce même quotidien, l’appréciation est délicate car ce décompte semblerait englober une grande partie des ex-PS qui ont déjà rejoint En marche. Doivent-ils être considérés comme des « recyclés » ? Il est vrai que l’ambiguïté est au cœur même de la démarche d’En Marche qui veut faire émerger tout en voulant faire émerger une nouvelle génération politique a tendu la main à des gens de gauche ayant abjuré leur appartenance au PS ou à d’autres appareils.
[3] L’on pourrait aussi ajouter à ce décompte quelques pactes de non-agression vis-à-vis de certaines personnalités du PS contre lesquelles En Marche ne présentera pas de candidat (comme Manuel Valls), ce qui revient à leur faire la courte échelle et à favoriser leur reconversion espérée en direction d’En Marche
[4] Nouvel hebdomadaire dirigé par l’ex-directeur du Monde Éric FOTTORINO, et dont le premier numéro est paru en avril 2014. Ce journal traite chaque semaine une grande question d’actualité à travers les regards d’écrivains, de chercheurs, de philosophes ou d’anthropologues, et aussi d’artistes, poètes, illustrateurs et d’experts. Le journal a été fondé par quatre personnes : Henry HERMAND, Éric FOTTORINO, sa compagne Natalie THIRIEZ et Laurent GREILSAMER. Le journal est édité par la société CRI.

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