Premier Mai, Fête du travail ou des travailleurs?

LA FÊTE DU TRAVAIL, OU LA FÊTE DES TRAVAILLEURS ?

Nous célébrons aujourd’hui, Premier Mai, la fête du travail. L’idée de célébrer le travail est ancienne et a une longue histoire dont nous voudrions ici rappeler les temps forts. Cette date est liée à une revendication de la fin du XIXème siècle : celle de la durée du travail. C’est le siècle de l’industrialisation où la condition ouvrière est difficile et dure. Il n’est pas inutile de le rappeler car cette question – avec la « loi travail » et la thématique récurrente de sa flexibilité qui serait nécessaire, voire incontournable – n’a rien perdu aujourd’hui de son actualité…

LES PREMISSES : 1793 et 1848 en FRANCE

Le 24 octobre 1793, dans son rapport sur le calendrier républicain lu à la Convention, le poète FABRE d’ÉGLANTINE proposa une fête du Travail, au 3e jour des Sans-Culottides (le 19 septembre). À côté d’autres fêtes célébrées le premier jour de chaque mois, SAINT-JUST instituera une journée des travailleurs le 1er pluviôse (20 janvier) qui sera ainsi célébrée pendant quelques années.

Cinquante-cinq ans plus tard, après la révolution des 22 au 24 février 1848, le Gouvernement provisoire de la République française abolit, par un décret du 27 avril 1848, l’esclavage dans les colonies. Parallèlement, un autre décret, pris le même jour (27 avril 1848), institue une fête du travail aux colonies pour bien marquer que l’esclavage avait « déshonoré le travail aux colonies » et qu’il importait « d’effacer par tous les moyens possibles le caractère de dégradation dont la servitude a marqué l’agriculture »[1]. On retrouvera dans la constitution républicaine du 4 novembre 1848, dans son article 6, la proclamation de l’abolition de l’esclavage sur toutes les terres françaises

sans qu’apparaisse toutefois son lien avec la fête du travail décrétée moins d’un an plus tôt.

L’IDEE DE CONSACRER UN JOUR POUR FÊTER LE TRAVAIL

Dans l’hexagone, il faudra attendre près d’une vingtaine d’années encore (1867), pour qu’après les colonies, l’idée de célébrer le travail et de le fêter un jour de l’année fasse son chemin et apparaisse à l’initiative de l’industriel français Jean-Baptiste André GODIN, lui-même inspiré par le socialisme utopique. Il sera un fervent acteur du mouvement associationniste et créera, avec la société des poêles en fonte Godin, son fameux familistère de Guise qui se développera de 1859 à 1884. Il publiera, par ailleurs, une série d’ouvrages montrant la constance de ses préoccupations sociales et la force de son engagement : Solutions sociales (1871) ; les Socialistes et les Droits du travail (1874) ; Mutualité sociale et association du capital et du travail (1880) ; Le gouvernement : ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action (1883).

Outre Atlantique, selon le département du Travail des Etats-Unis, l’idée d’un Labor Day serait due à Peter J. MCGUIRE, secrétaire général de la Confrérie des charpentiers et des menuisiers, avec l’aide d’un cofondateur de la Fédération américaine du travail (American Federation of Labor ou AFL). C’est ainsi que le mardi 5 septembre 1882, pas moins de 10 000 ouvriers new-yorkais organisèrent, pour la première fois, un défilé de la fête du travail en marchant de l’Hôtel de Ville à la place des syndicats.

COMMENT EST NÉ LE PREMIER MAI ?

Peu de temps après, la situation aux USA se tendit davantage car les syndicalistes américains associèrent vite la fête du travail à la revendication de la journée de 8 heures. En effet, lors de leur congrès de 1884, les travailleurs américains, avec leurs puissants syndicats, avaient donné 2 années à leurs employeurs pour qu’ils fixent la journée maximale de travail à 8 heures.

Faute d’une réponse positive de leurs patrons dans le délai qu’ils leur avaient fixé, en 1886, les syndicats américains choisirent de lancer leur action le 1er mai, date du moving day parce que beaucoup d’entreprises américaines procèdent, ce jour-là, à l’ouverture de leur année comptable, ce qui met fin aux contrats antérieurs ce jour-là, l’ouvrier devant le plus souvent déménager (d’où le terme de moving day) pour rechercher et trouver du travail. Cela explique que la grève générale du 1er mai 1886, impulsée par les militants syndicalistes pour revendiquer la journée de 8 heures, fut largement suivie. Ils furent environ 340 000 dans tout le pays.

LES MORTS DE CHICAGO…

Mais à Chicago, la grève se prolongea dans certaines entreprises, et le 3 mai 1886, une manifestation fit trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester. Le lendemain eut lieu une marche de protestation et, dans la soirée, tandis que la manifestation se dispersait à Haymarket Square une bombe explosait faisant un mort parmi les policiers. Sept autres policiers furent tués dans la bagarre qui s’ensuivit. À la suite de cet attentat, cinq syndicalistes anarchistes furent condamnés à mort ; quatre furent pendus, de manière expéditive, le vendredi 11 novembre 1887 (connu sous le nom de “The Black Friday” ou “Le vendredi noir”) Trois autres furent condamnés à perpétuité[2].

En 1889, à l’occasion de la célébration du centenaire de la Révolution française et de l’exposition universelle, le Congrès de la 2ème internationale socialiste, réuni à Paris, décida le 20 juillet 1889, d’adopter le premier mai comme journée de revendication par les travailleurs de la journée de 8 h. Ainsi, chaque année, le 1er mai devrait être une journée de manifestation avec pour objectif la réduction de la journée de travail à huit heures, cette date du premier mai, ayant déjà été choisie, comme on l’a vu, par l’American Federation of Labor.

En 1890, lors du premier mai, les manifestants portèrent un petit triangle rouge, symbole de la division de la journée idéale d’un ouvrier en « trois huit  » : travail, sommeil, loisirs.

1er MAI 1891 : LA FUSILLADE DE FOURMIES EN FRANCE

À Fourmies, dans le Nord, lors d’une manifestation réclamant la journée de 8 heures, la troupe tira, le 1er mai 1891, sur les grévistes pacifiques. Cette fusillade, qui fit neuf morts – dont huit manifestants de moins de 21 ans qui resteront comme un symbole de la brutalité et de l’inhumanité de la répression [3] – et 35 blessés, provoqua une vive émotion dans la France entière. Elle est considérée, aujourd’hui, comme l’un des moments fondateurs du mouvement ouvrier. Jean JAURÈS se rendra même, peu après, à FOURMIES pour y prononcer un vibrant discours. En souvenir de cette tragique journée, en France, les militants ouvriers prirent l’habitude d’épingler une églantine écarlate sur leur boutonnière (Rosa canina ou Rosa rubiginosa), fleur traditionnelle du Nord, en souvenir du sang versé et en référence à FABRE D’EGLANTINE. Quant à Maurice BARRÈS lui-même, il donnera, dans les années 1900, aux socialistes, de manière péjorative et dédaigneuse, le surnom d’« églantinards ».

Avec ce nouveau drame, le 1er mai s’enracina dans la tradition de lutte des ouvriers européens.

À partir de 1907, le muguet cohabita avec l’églantine comme fleur emblématique du 1er mai.

Le 23 avril 1919, le Sénat ratifia la journée de huit heures et fit du 1er mai suivant une journée chômée.

Le 25 avril 1919 était enfin adoptée la loi rendant obligatoire la journée de 8 h.

Le premier mai 1919, pour fêter la journée de 8 h, à la suite de l’organisation d’une manifestation importante à Paris il y eut de nombreux blessés.

En 1920, après la révolution bolchévique, la Russie décida que le 1er mai serait désormais chômé et deviendrait la fête légale des travailleurs.

En 1936, au 1er mai, on vendait des bouquets de muguet cravatés de rouge. Et en 1937, toujours sous le Front populaire, le premier mai donna lieu en France à de grandes manifestations de ferveur et de liesse populaire.

En 1941, le gouvernement de Vichy – dont la devise était « Travail-Famille-Patrie » – renomma la fête des travailleurs en Fête du travail et de la concorde sociale. En effet, conformément à son idéologie de « révolution nationale » et à sa quête d’une troisième voie fondée sur le corporatisme, le régime de Pétain s’empressa de débaptiser « la fête des travailleurs » qui faisait trop référence à la lutte des classes et remplaça le port de l’églantine rouge, trop connotée à gauche, par le muguet. Cette fête du Travail, trop captée par le régime de Vichy dans un sens corporatiste, devait disparaître à la Libération pendant un certain temps.

En avril 1947, le 1er mai fut restauré comme un jour chômé et payé dans le code du travail, mais sans pour autant devenir une fête nationale et sans être encore officiellement désigné comme la fête du Travail. La dénomination « fête du Travail » pour le 1er mai sera acquise et officialisée le 29 avril 1948.

Dès la fin du 19ème siècle, comme on l’a souligné, le Premier Mai est lié à la limitation de la durée de la journée du travail. Or cette revendication, comme il a été rappelé, n’est pas née en France mais fut portée par les syndicats de travailleurs américains d’abord, puis des deux côtés de l’Atlantique… Mais après l’Amérique (1886), la France fut l’un des pays où la conquête de la journée de 8 heures se paya parfois au prix du sang, comme en 1891 à FOURMIES…

Bon Premier Mai 2017 à tous ! Et, aujourd’hui, lorsque nous offrirons un brin de muguet à ceux que nous aimons et avec lesquels nous formons une chaîne vivante de solidarité par le travail et dans le travail, rappelons-nous de ces moments de tensions sociales et de luttes pour que soit reconnue la dignité du travail et des travailleurs !

Louis SAISI

1er mai 2017

 

 

 

 

 

[1] SCHMIDT (Nelly) : Abolitionnistes et réformateurs des colonies 1820-1851, https://books.google.fr/books?isbn=2845861028

[2] En 1893, les trois syndicalistes, encore détenus, furent graciés par le gouverneur de l’Illinois, en raison de la fragilité de l’enquête et du processus judiciaire. Un extrait de cette décision est gravé sur la stèle du Graceland Cemetery de Chicago.

[3] Maria BLONDEAU, 18 ans ; Louise HUBLET, 20 ans ; Ernestine DIOT, 17 ans ; Félicie TONNELIER, 16 ans ; Kléber GILOTEAUX, 19 ans ; Charles LEROY, 20 ans ; Émile SÉGAUX, 30 ans ; Gustave PESTIAUX, 14 ans ; Émile CORNAILLE, 11 ans ; Camille LATOUR, 46 ans (décéda de ses blessures le lendemain).

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